La polémique

Les auteurs devraient être surpris d’apprendre qu’il n’y a presque aucune nouvelle qui puisse nuire à la crédibilité d’un écrivain, et que toute publicité est bonne publicité. Nassim Taleb

Pour un écrivain, la mauvaise publicité est de la (très) bonne publicité.

Un écrivain perdu dans un océan de livres que personne ne lit et ne lira jamais peut sortir de l’anonymat s’il parvient, d’une manière ou d’une autre, à toucher une personne influente.

Des manières de toucher, la plus efficace est d’énerver. Réussir à irriter une personne influente au point de lui arracher un reproche public sur “ce qui ne va pas avec les idées de ce type” a le potentiel d’attirer une audience énorme.

À l’inverse d’une louange, qui pourrait simplement être de la sympathie sans fondement ou même une faveur, la critique vient forcément du cœur.

La haine est beaucoup plus difficile à imiter que l’amour. Il y a des amours feints, jamais des haines. Nassim Taleb

Un influent, quel qu’il soit, a forcément des détracteurs. Ces gens-là, qui n’auraient jamais lu nos écrits par hasard, iront probablement voir ce qui a pu énerver à ce point cette personne qu’ils détestent. Plus une personne est clivante, plus ses détracteurs sont nombreux et investis.

Un influent ne s’offusquera pas publiquement d’une provocation grossière et infondée.

Il me semble qu'on me loue chaque fois qu'on me dénigre plus que de raison. Montaigne

Comme on dit : il n’y a que la vérité qui blesse. Un propos contre lequel on se défend a forcément un intérêt ou incite à la réflexion : ce sera rarement une absurdité.

Dire du mal des gens, c’est la seule preuve sincère d’admiration. Nassim Taleb

Les écrits que nos ennemis critiquent sont souvent plus riches d’enseignements que ceux que nos alliés soutiennent. L’inverse d’une idée est multiple et nous ouvre donc un champ bien plus large que celui des idées qui nous ressemblent.

Mais le revers de la vérité a cent mille formes et un champ d’action sans limite. Montaigne

Comme lecteur, on a tout à gagner à s’intéresser à ce que nos ennemis décrient. En tant qu’écrivain, dire ce que l’on a à dire, même si cela signifie affronter une polémique, est la démarche la plus avantageuse. La polémique peut jouer en notre faveur : elle nous renforce, ou à défaut, renforce notre notoriété.

Se censurer par crainte de froisser ou de choquer, c’est condamner nos idées à l’indifférence. Brider nos idées nous rend inintéressants, ne suscite aucune crainte, nous rend invisibles, sans personnalité ni valeur ajoutée et nous prive d’une potentielle publicité.

Exprimer nos opinions, aussi fortes soient-elles, peut s’avérer plus enrichissant que de les garder en tête sans jamais les confronter aux idées contraires. Une idée qui ne mûrit que dans notre tête a toutes les chances d’être faible. À l’inverse, exposer nos idées au monde permet de sélectionner celles qui vont résister aux arguments qu’on leur oppose.

On ne peut pas être certain qu’une idée est bonne tant qu’elle n’a pas été confrontée au monde. C’est la bataille de convictions fortes et opposées qui fait avancer la pensée, pas les réflexions que l’on étouffe ou que l’on édulcore par crainte de représailles.

Garder une ligne neutre en lissant toute aspérité, c’est pédaler dans la semoule sur le plan intellectuel. C’est la meilleure façon d’être inintéressant et de ne rien apporter à la réflexion.

Qu’ils s’efforcent de plier les choses à eux-mêmes, et non de se plier aux choses. Horace

Dans la quête de la notoriété, ce qui fait parler de vous, que ce soit en bien ou en mal, est bénéfique. L’histoire le confirme, même dans ses exemples les plus extrêmes : les noms des terroristes ou des tueurs en série sont connus de tous.

Cela ne veut pas dire qu’il faut forcer la polémique pour exister, mais juste qu’il ne faut pas se censurer pour plaire.

Le goût

Les hommes, dit une ancienne maxime grecque, sont tourmentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses elles-mêmes. Montaigne

Nos émotions, nos douleurs, nos goûts, notre richesse ou notre santé dépendent en grande partie de l’opinion que nous en avons.

Affirmer cela de la richesse peut sembler étrange, tant elle semble mesurable : l’argent et les biens se comptent, se mesurent. Pourtant, la vraie richesse ou plutôt la sensation de richesse échappe à ces chiffres. L’idée que nous nous faisons de ce que nous possédons compte souvent bien plus que le solde de notre compte bancaire.

La richesse, pour les autres, est une valeur fixe ; pour nous, elle n’est que ce que nous lui prêtons.

Ni la richesse, ni la gloire, ni la santé, n’apportent autant de beauté et de plaisir que ce que leur prête celui qui la possède. Montaigne

Cette maxime s’applique à bien des aspects de notre existence. Un mal reste un mal, mais la façon dont nous le percevons peut en atténuer la portée, parfois jusqu’à le rendre anodin.

Ils ont souffert dans la mesure où ils ont cédé à la douleur. Saint Augustin

On ne pourra pas faire passer un coup de poing pour une caresse ou des excréments pour du chocolat, mais notre opinion, même si souvent hors de notre contrôle, aura une grande place à jouer.

Ferons-nous croire à notre peau que les coups de fouet la chatouillent ? Et à notre goût que l’aloès soit du vin de Graves ? Montaigne

La maladie, le froid, une blessure : ces désagréments sont bien réels. Mais les accepter, plutôt que de s’en plaindre, les rend moins pénibles.

Le corps supporte mieux l’attaque en se raidissant, et il en va de même pour l’âme. Montaigne

Notre satisfaction dépend en grande partie de notre perception. Porter son attention sur ce qui fonctionne plutôt que sur ce qui cloche, sur ce qu’on possède plutôt que sur ce qu’on convoite, sur ce qu’on est plutôt que sur ce qu’on aimerait être : voilà une voie qui mène souvent à plus de bonheur.

Cette grande qualité qui est de savoir jouir de leur heureuse condition, et de s’en contenter. Montaigne

Atteindre la vraie richesse, c’est savoir se contenter de ce que l’on a, sans pour autant renoncer à nos ambitions.

[Le sage] si pauvre il peut être riche, il voudra le devenir. Sénèque

Nos opinions ne reflètent pas toujours nos valeurs : elles épousent d’abord la culture où nous baignons, les habitudes que l’on nous a transmises, les influences qui nous entourent. Elles dépendent de nous, mais cela ne signifie pas que nous pouvons les contrôler aisément.

La réflexion intense sur une opinion, sur ce qui nous y attache, peut l’ébranler et parfois la changer. L’enjeu est alors de l’aligner sur nos valeurs, plutôt que de la laisser soumise à des a priori dont on ignore la source.

On peut parfois aller jusqu’à modifier le plaisir gustatif d’une chose par rapport à nos valeurs. Lorsqu’on est convaincu que la nourriture industrielle est mauvaise pour nous, elle nous semblera plus fade. À l’inverse, un aliment que l’on juge sain, même moins savoureux en théorie, nous paraîtra meilleur simplement parce que nous croyons en sa valeur.

Les distractions n’échappent pas à cette logique. Une fois que l’on réalise que les réseaux sociaux, les séries ou tout autre divertissement moderne nous éloignent de nos valeurs, leur attrait diminue. Ils restent distrayants, bien sûr, mais on y devient moins sensible.

Ces exemples, tirés de mon expérience, illustrent comment l’opinion peut transformer le goût des choses. Boire un soda me dégoûte et m’écœure, les bonbons m’attirent beaucoup moins qu’un fruit frais, les réseaux sociaux ne sont pas plus divertissants qu’un bon livre.

Je sais pourtant que ces choses sont objectivement plus attrayantes : elles ont été conçues pour nous plaire ou nous divertir au maximum. Je ne remets pas en cause leur attrait, loin de là, mais mon opinion à leur égard diminue grandement leur pouvoir sur moi.

L’important n’est pas tant la chose elle-même que la façon dont on la voit. Montaigne

Même une sensation aussi primitive que le froid peut être transformée par une conviction. Depuis que j’ai choisi de devenir vigneron, je sais que le froid fera désormais partie de mon quotidien. Maintenant que j’ai conscience de ça, je le supporte bien mieux qu’avant, je ne le subis plus : je l’ai intégré comme une composante de ma vie future. Ce n’est plus un désagrément, mais une réalité avec laquelle je dois composer. Ce changement de perspective a transformé mon rapport au froid, bien plus que je ne l’aurais imaginé.

Peut-être que j’affabule et que ce qui me fait mieux tolérer le froid, c’est simplement cette pensée qui mature dans mon esprit et que je couche sur le papier dans ce texte. Mais même si c’est le cas, le résultat ne change pas : mon ressenti du froid a changé et qui, autre que moi-même, pourrait me contredire ?

Des valeurs fortes, parce qu’elles façonnent nos opinions, finissent par redéfinir le goût que nous avons des choses. Plus ces valeurs nous tiennent à cœur, plus nos opinions s’y conforment et plus nos goûts, naturellement, s’y alignent.

Tout ce que je prends avec répulsion me nuit, et rien ne me nuit de ce que je prends avec appétit et allégresse. Montaigne

La coutume

Car il est vrai que nous n’avons pas d’autres critères pour la vérité et la raison que les exemples que nous observons et les idées et les usages qui ont cours dans le pays où nous vivons. Montaigne

Notre coutume nous éblouit au point de nous faire considérer comme aveugles ceux qui en ont une différente : “Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir que c’est ça la meilleure façon de vivre, de gouverner, d’aimer, de s’amuser…”

Évoluer dans une culture nous rend indissociables d’elle. Remettre en question la culture qui nous entoure est d’autant plus difficile qu’elle imprègne tout ce qui compose notre quotidien : nos institutions, nos loisirs, nos envies, nos principes, nos relations.

Ce dans quoi nous avons toujours vécu nous semble naturel et bon, tandis que le reste parait sauvage ou barbare. Sauvage est un terme péjoratif lorsqu’on l’utilise pour qualifier une autre culture. Pourtant, dire d’une chose qu’elle est sauvage, ce n’est pas décrire une réalité, mais plutôt souligner son écart avec nos normes.

Nous appelons “sauvages” les fruits que la nature produit d’elle-même. Montaigne

Sauvage, en somme, ne désigne rien d’autre que ce qui échappe à notre coutume.

Se mettre à la place de quelqu’un d’une culture radicalement différente est difficile. Même en admettant que ma vision est biaisée, je peine à imaginer qu’un système qui me semble barbare puisse être une évidence pour d’autres.

Les peuples nourris à la liberté de se commander eux-mêmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre-nature. Ceux qui sont habitués à la monarchie en font de même. Montaigne

Le bien et le mal ne relèvent pas de lois divines, mais d’opinions et de croyances. Ce sont des constructions humaines, mouvantes selon les sociétés et les époques.

Les modes vestimentaires, éphémères par nature, illustrent bien la volatilité de nos critères de beauté. Ce phénomène ne se limite pas à l’esthétique : il s’étend aussi à l’éthique. De la même manière, mais souvent plus lentement, notre coutume et notre culture évoluent. Ce qui passait pour juste, acceptable ou naturel il y a seulement cinquante ans peut nous sembler aujourd’hui inadmissible.

Mais qu’en est-il de la justice absolue ? Existe-t-elle seulement, ou n’est-ce qu’une illusion née de l’évolution parallèle de notre culture et de nos lois ? Si tel est le cas, ce que nous appelons justice ne serait que l’accord temporaire d’une société avec elle-même.

Aucune justice n’est 'juste' en soi : nous ne faisons que la qualifier ainsi quand elle s’accorde avec les valeurs de notre culture.

Je trouve qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, sinon que chacun appelle barbarie ce qui ne fait pas partie de ses usages. Montaigne

Changer radicalement de perspective est presque impossible, tant notre culture façonne notre vision du monde. Toujours est-il qu’avoir cette réflexion permet de comprendre que, même si l’on ne peut pas se mettre à la place des autres, leur vision n’est pas moins légitime que la nôtre.

Ne pas saisir un point de vue étranger est une chose ; en revanche, juger stupides ceux qui pensent autrement, voilà la vraie stupidité.

Échanger avec des personnes d’une culture que nous qualifions de barbare ou de liberticide nous amène à relativiser ce que nous tenions pour évident : nos certitudes ne sont souvent qu’une question de coutume, de perspective.

On voit qu’il faut éviter d’adopter les opinions courantes, et qu’il faut en juger, non en fonction des idées reçues, mais sous l’angle de la raison. Montaigne

L’égalité entre les humains nous apparaît comme une évidence, mais est-ce parce que notre culture en a fait une valeur sacrée ? Tout en moi me pousse à dire que c’est la meilleure chose pour les individus, mais l’affirmer serait mépriser les peuples ayant une vision différente de la mienne. Au fond, rien ne prouve que j’aie plus raison qu’une personne aux convictions opposées.

Nos idéaux sont davantage le produit de nos coutumes que l’inverse. Il ne s’agit pas de tout remettre en question, ni de tout rejeter, mais de respecter les points de vue divergents ou opposés : arrêter de qualifier dogmatiquement d'absurde, de barbare ou de stupide ce qui nous semble l’être. Ce qui paraît n’est pas ce qui est.

Jusqu’ici, j’ai parlé de l’individu face à la coutume. Mais est-ce vraiment à cette échelle qu’il faut juger une culture ? Placer l’individu au centre est sans doute un parti pris typique de ma culture, qui valorise davantage l’autonomie que le collectif. Le malheur de certains individus au sein d’une culture suffit-il à la juger inférieure ? Ou est-ce mon propre système de valeurs qui me pousse à le penser ?

Les Romains et les Grecs, parmi les esprits les plus brillants de l’Histoire, ne faisaient pas de l’égalité une valeur centrale. Nous les jugeons aujourd’hui aveugles à une évidence. Mais qui nous dit que nous ne sommes pas, nous aussi, victimes des mêmes illusions à propos de la justice, de la liberté ou de l’égalité ?

Jugeant si bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Montaigne

Considérer qu’un peuple se trompait car les individus ne pensaient pas comme nous, c’est ça être réellement aveugle : aveugle à la variété des cultures et des coutumes.

Tout classement des 'meilleures' sociétés de l’histoire ne mesurerait-il pas, en réalité, leur ressemblance avec la nôtre ? Et si nous étions, aux yeux de ceux que nous jugeons les plus barbares, la civilisation la plus barbare qui soit ?

Mais quoi ! Ils ne portent pas de pantalon. Montaigne

Le minimalisme

Embrasse peu d’affaires si tu veux vivre en joie. Démocrite

Le minimalisme, pour moi, se joue sur trois tableaux : ce que nous possédons, ce que nous faisons, et ceux avec qui nous le partageons.

On définit souvent le minimalisme comme le fait de posséder peu ou de vivre avec peu. Mais le principe que je vais aborder ici relèverait davantage de l’idée d'« être attaché à peu de choses » ou d'« avoir besoin de peu ». Pour moi, un minimaliste peut posséder beaucoup de choses, si rares sont celles auxquelles il est réellement attaché.

La pauvreté peut se changer en richesse grâce à la frugalité. Sénèque

Le minimalisme matériel rend moins sensible à la perte ou à la situation financière. Moins on s’attache aux choses, moins on craint d’en être privé, et plus il devient simple de s’en passer ou de les remplacer. Cela offre également une plus grande liberté physique : déménager ou partir en vacances devient beaucoup plus simple si toutes nos attaches tiennent dans une simple valise.

La fortune d’un homme est déterminée par la relation entre ses dépenses et ce qu’il gagne. Benjamin Franklin

Au-delà des biens, le minimalisme s’applique aussi à nos occupations. Maintenir un train de vie coûteux exige de gagner suffisamment d’argent, ce qui peut nous contraindre à faire un emploi que l’on n’apprécie pas ou qui est contraire à nos principes. Également, une vie chargée ne laisse que peu de temps libre : sans ce temps libre, on peut vite se retrouver enfermé dans une routine.

Ce n’est pas à un homme affairé qu’il appartient de vivre. Sénèque

Plus un train de vie est coûteux ou proche de nos revenus, plus il restreint nos possibilités de changement et notre liberté. Gagner plus que l’on ne dépense et épargner cet argent, c’est accumuler de la liberté pour l’avenir. Avec de l’argent de côté, il est beaucoup plus simple de se libérer d’une situation sans peur. Mais attention : épargner par habitude, sans pouvoir s’arrêter, restreint tout autant notre liberté.

Les richesses m’appartiennent et toi tu leur appartiens. Sénèque

Le minimalisme dans les occupations permet également une plus grande liberté relative au temps et à l’espace. S’attacher à des activités prend inévitablement du temps et peut nous contraindre spatialement. L’idée n’est pas de se débarrasser de toutes ses activités mais plutôt de réduire l’attachement que l’on a à celles-ci. Il s’agit de pouvoir s’en passer sans en souffrir, et de les aimer sans en dépendre.

Sache que nulle condition n’est invariable. Sénèque

Le minimalisme relationnel améliore la qualité de nos liens tout en libérant du temps. Entretenir trop de relations superficielles peut être coûteux en temps et implique des relations moins profondes avec les gens auxquels on tient vraiment. Moins on a de proches, plus on est proche d’eux. Moins on les voit, plus les moments partagés deviennent intenses.

Le fait de se voir constamment ne peut procurer le plaisir que l’on éprouve à se quitter et à se retrouver par intervalles. Montaigne

Mais au-delà de ces choix pratiques, le minimalisme touche à une philosophie plus profonde : notre rapport au destin lui-même.

S’attacher à beaucoup, c’est se leurrer en pensant que notre condition ne changera jamais, que nous sommes bien en sécurité, à l’abri du destin.

Comme si quelqu’un vous en avait assuré l’éternelle possession, vous vous habituez à elles, vous vous liez à elles. Sénèque

Ma conception du minimalisme est proche de l’Amor Fati, l’amour du destin : accepter à bras ouverts ce qui advient, qu’importe si cela nous sert ou non. Chaque chose qui arrive devait arriver, et on l’accepte pleinement.

Cette grande qualité qui est de savoir jouir de leur heureuse condition, et de s’en contenter. Montaigne

L’amour du destin a un lien étroit avec l’attachement. Si une chose nous est enlevée, nous l’acceptons sans grief ni malheur. Le minimalisme nous invite à nous attacher à peu, là où l’Amor Fati nous pousse à ne nous attacher à rien.

Il use de la vie comme d'un prêt, qu'il va rendre sans chagrin. Sénèque

L’attachement à peu renforce la liberté : si nos possessions nous contraignent, s’en détacher est alors facile. Sans aucune attache, la richesse en biens, en relations, en train de vie devient un choix plutôt qu’une prison.

Être capable de se priver et de jouir des biens dont la plupart des hommes ne peuvent être privés sans amoindrissement ni en jouir sans s’y abandonner. Marc Aurèle

L’Amor Fati est un idéal puissant et attrayant, mais notre nature, encline à l’attachement, rend cette sagesse presque inaccessible.

À quoi bon ces sommets de la philosophie sur lesquels aucun être humain ne peut s’installer ? Montaigne

Le minimalisme a l’avantage d’être plus mécanique et de pouvoir être appliqué progressivement. Il implique de changer sa vie, par des actions réelles. Posséder beaucoup sans y être attaché est possible, mais posséder peu est plus sûr : cela révèle nos dépendances réelles.

Ceci s'adresse aux âmes imparfaites, faibles et non encore guéries ; je ne parle pas au sage. Sénèque

Dans la quête de l’amour du destin, le minimalisme est un chemin : il nous apprend à marcher léger, pour mieux danser avec le destin.

La routine

Être lié et soumis par nécessité à une seule façon d’être, c’est exister, mais ce n’est pas vivre. Montaigne

La routine est un outil précieux pour accomplir des choses ambitieuses. Mais si elle n’est pas maîtrisée, elle peut se retourner contre nous.

L’objectif d’une routine est de créer de l’ordre au sein de sa vie. En prévoyant un certain nombre de choses, on limite le chaos et cela nous permet de nous concentrer sur des tâches précises sans crainte. Mais s’attacher à une routine au point de craindre la moindre perturbation est un gros risque : cela peut générer de l’appréhension, voire de la superstition, et nous convaincre que notre réussite en dépend.

L'habitude, la croyance et la présomption nous causent plus de tort que le hasard ou les phénomènes naturels. Montaigne

Certains, comme les écrivains qui écrivent tôt le matin ou les sportifs aux rituels immuables, tirent leur force d’une routine rigide. Pour eux, la routine libère l’esprit : en réduisant l’incertitude, ils peuvent se concentrer sur l’essentiel : créer, performer, innover. Leur profession est par nature chaotique : impossible de contrôler un match de foot ou de basket, comme il est impossible de savoir à l’avance ce que l’on va écrire.

Plus une profession est de nature chaotique, plus on va chercher à y ajouter de l’ordre. C’est flagrant dans l’armée : la vie au quotidien des soldats est basée sur une routine et une discipline de fer ; de cette manière, lors d’une guerre, un évènement par essence chaotique, la discipline acquise limitera grandement la panique et réduira le chaos.

Lorsqu’on se bat pour une cause précise, que ce soit un acte artistique, une performance sportive ou du patriotisme, les sacrifices qu’impose une routine stricte (vie sociale, loisirs) sont plus faciles à accepter.

Mais pour ceux qui refusent de tout sacrifier à une seule cause, le chaos s’impose tôt ou tard. Les perturbations, qu’elles soient majeures ou anodines, font partie de la vie : un week-end prolongé entre amis, un voyage professionnel, un concert improvisé…

Nous devons être assez souples pour n’avoir pas trop égard à nos résolutions. Sénèque

On peut anticiper ces variations en créant des versions adaptées de sa routine : une routine allégée pour les déplacements, une autre pour les congés. Ces variantes permettent de conserver un cadre tout en limitant à la fois les contraintes et l’appréhension. Mais en gardant une routine dans toutes les situations, on limite l’ampleur du chaos qu’on est prêt à accepter. Or, selon moi, une bonne routine vise à limiter la fréquence du chaos plutôt que son intensité.

L’idéal serait alors d’intégrer le chaos à la routine : les écarts ne sont plus des exceptions, mais font partie intégrante de son fonctionnement. Ainsi, la routine reste un repère sans devenir une prison. Une routine identique, jour après jour, est un échec : elle trahit l’esprit même de la routine qui se veut en partie chaotique. L’exposition épisodique à toute forme de chaos est bénéfique : une vie prévue d’avance ne vaut pas la peine d’être vécue.

Qui sait, en s’éveillant, de quoi sa journée sera faite est déjà un peu mort. Nassim Taleb

Une routine trop rigide finit par interdire tout changement ; une routine trop lâche, par favoriser la dispersion. Ni trop oisif ni trop strict. Ni contrôlé par les événements ni indifférent aux événements.

L’impossibilité de changer comme celle de rien supporter sont l’une et l’autre les ennemies de notre tranquillité. Sénèque

Pour qui s’accroche à une routine stricte, tout l’enjeu est de distinguer ce qu’on ne veut réellement pas faire de ce qu’on évite par crainte de rompre ses habitudes. Avant de répondre non, on veut s’assurer que ce n’est pas l’aversion au chaos qui parle à notre place mais plutôt nos envies réelles.

Pour le créatif, la routine est une arme contre la “résistance”, cette tendance à fuir vers la procrastination ou les distractions, au détriment de l’acte créatif. Réussir à créer, c’est lutter efficacement contre la résistance.

Mais le travail créatif est aussi alimenté par le chaos : avoir une routine stricte au point d’empêcher toute forme de chaos, c’est tuer la créativité. Les imprévus, les changements et les expériences sont le carburant de la création.

Laissons-nous aller où le hasard nous conduit ; ne craignons pas de changer nos projets ou notre attitude, pourvu que nous n’allions pas jusqu’à l’inconstance. Sénèque

La discipline permet d’accomplir ce qui exige du temps et de la rigueur. Le chaos, lui, révèle ce qu’on cherche à accomplir et l’alimente. La discipline pour agir, le chaos pour découvrir.

Une vie trop prévisible s’appauvrit ; une vie trop chaotique se disperse.

Écrire

Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait. Montaigne

Écrire structure la réflexion et fixe les pensées. Coucher une idée sur le papier la rend réelle et l’ancre profondément en nous. Elle cesse d’être éphémère et devient consultable à tout moment.

Bien souvent, une idée tout juste pensée n’est pas mature. L’esprit, qui vient de la formuler, la juge excellente, mais cet enthousiasme peut n’être que passager ou exagéré.

Une idée gagne à maturer pendant plusieurs semaines dans l’esprit. Y revenir fréquemment permet de multiplier les chances de lui trouver un défaut ou de la compléter pour la rendre plus juste à nos yeux. La noter, c’est s’offrir la possibilité d’y revenir, de la confronter à nouveau à notre esprit.

Quand je les relis, je vois de nombreux passages qui, même à mes yeux, méritent d’être effacés. Ovide

L’écriture ordonne les pensées : noter les étapes d’un raisonnement complexe évite de s’y perdre, permet de libérer l’esprit, qui n’a plus à les retenir et peut se concentrer sur la poursuite du raisonnement.

Écrire pour soi permet de mieux se connaître, mais nos idées peuvent nous aveugler. Elles nous semblent si justes et évidentes qu’on éprouve rarement le besoin de les remettre en question.

Les destiner à autrui, c’est leur donner l’occasion d’être contestées ou consolidées. Même sans lecteur, on s’oblige à en scruter les contradictions et à en affiner les arguments.

Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Montaigne

En cherchant à nous contredire, nous mettons nos propres pensées à l’épreuve : on les affine, on les retravaille ou on les abandonne.

Relire ses écrits en y cherchant des failles est un exercice d’humilité. Si je peux me contredire moi-même, comment prétendre à une vérité absolue ? Démentir certaines de ses idées, c’est également douter de la pertinence de celles qui restent. Si l’on a pu, en relisant, en supprimer certaines, rien ne nous assure qu’en s’y confrontant à nouveau, on n’en écarte pas d’autres.

Je pense avoir les opinions bonnes et saines ; mais qui n’en croit pas autant des siennes ? Montaigne

Je n’écris pas d’abord pour les autres : adapter ses pensées pour plaire aux autres est, pour moi, l’inverse de la réflexion utile.

J’écris pour moi, mais en préparant mes idées à affronter d’autres regards. On construit une forteresse plus solide en anticipant les attaques. Chercher soi-même les failles de ses idées, c’est les rendre plus robustes avant même qu’elles ne soient confrontées. Les soumettre à l’épreuve de la contradiction, c’est aussi les éclairer sous tous les angles et donc les clarifier, y compris pour soi.

Ma pensée se contredit et se condamne elle-même si souvent que c’est pour moi la même chose quand un autre le fait. Montaigne

Confronter une idée au monde permet de la valider. Si aucun argument contradictoire ne me convainc, c’est qu’elle me correspond vraiment et sa légitimité, à mes yeux, n’en sort que renforcée. Une idée ayant résisté à ces confrontations pèse bien plus qu’une idée fraîchement sortie de mon esprit.

Écrire pour soi clarifie les pensées ; les destiner à autrui les rend robustes et limpides.

La réussite

Comment juge-t-on la réussite ? Quels sont les symboles de réussite ? Une voiture, une montre, une belle maison, de l’argent. La réussite, dans l’imaginaire collectif, est définie principalement par la place dans la société : un emploi haut placé ou une grande fortune. Un millionnaire ayant une vie de famille désastreuse aura quand même “réussi”.

Réduire la réussite à une seule dimension, c’est ignorer tout ce qu’elle pourrait englober d’autre.

La plupart des règles et des préceptes de la société sont conçus de façon à nous pousser hors de nous, à nous chasser vers la place publique pour nous mettre au service de tous. Montaigne

Pourtant, réussir, c’est aussi : élever ses enfants, inspirer son entourage, cultiver l’amour, trouver le bonheur, exercer un métier qui nous passionne. Toutes ces choses n’ont pas à pâlir devant une réussite purement sociétale et pourtant c’est ce qu’on a tendance à nous faire croire. Certaines de ces réussites alternatives ne font que reporter le problème : éduquer ses enfants, n’est-ce pas, pour la société, les préparer à une réussite sociale future ?

C’est souvent l’acceptation des autres qui guide nos actions au détriment de qui nous sommes réellement. Mais avoir l’air d’avoir réussi et en être convaincu sont deux choses complètement différentes. La reconnaissance a son importance, mais elle ne vaut rien face à l’authenticité.

Ce que nous sommes réellement nous importe moins que ce que nous livrons à la connaissance du public. Montaigne

On veut nous faire croire que la reconnaissance sociale ne peut s’obtenir que par le statut social et plus on nous fait croire ça, plus c’est effectivement le cas. Se battre pour la vraie réussite, c’est agir selon ses idéaux et valoriser, par nos choix et nos paroles, d’autres formes d’accomplissement. Nous sommes les seuls juges de notre réussite : par l’effort fourni et la satisfaction ressentie, bien avant tout critère social.

Un millionnaire et un bon père de famille ont tous les deux réussi à leur manière : les comparer n’aurait aucun sens. La réussite se juge à l’effort et à l’épanouissement dans ce qui compte pour soi, non à des chiffres. Une réussite n’en est une que si elle nous parle vraiment, et non si elle se contente de briller aux yeux des autres. Les acclamations de la foule ne sauraient tromper notre ressenti.

Celui-là est heureux en lui-même. Le bonheur de cet autre est seulement en surface. Sénèque

Si nos critères de réussite coïncident avec ceux des autres, tant mieux. Mais une réussite apparente ne devrait jamais constituer l’unique motivation : si c’est le cas, on ne vit plus pour nous mais uniquement pour les autres.

Rater le train n’est pénible que lorsque l’on court après. Nassim Taleb

Ce que la société considère comme une réussite n’a souvent rien à voir avec la vôtre. La réussite est un sentiment intérieur, non un jugement extérieur.

En apparence, on pourrait croire que j’ai réussi. Socialement, avoir un doctorat et un emploi de bureau bien payé est un critère de réussite. Pourtant, au fond de moi, ces succès-là ne pèsent plus grand-chose. Mon doctorat était peut-être une réussite pour moi autrefois, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. Montaigne

Me libérer d’un emploi bien payé pour vivre selon mes idéaux, voilà ma plus grande réussite. Car ce qui compte désormais, c’est une réussite alignée avec mes valeurs, même si elle semble absurde aux yeux des autres. Poursuivre mes rêves, malgré les sacrifices et les risques, est plus précieux, pour moi, que de conserver un statut social simplement parce qu’il est valorisé par les autres.

J’aime mieux manquer à ma mission que me manquer à moi-même. Montaigne

Chacun devrait définir sa réussite selon ce qui lui importe et non selon ce qui importe aux autres.

Libérée du jugement des autres, la réussite doit aussi se soustraire à leur influence. Un critère de réussite idéal ne dépend que de nous et est atteignable quelles que soient les circonstances extérieures.

Tu peux toujours gagner si tu ne participes qu’à des compétitions où la victoire ne dépend que de toi. Sénèque

Ne pas conditionner sa réussite à l’écriture d’un best-seller, mais à celle du livre le plus authentique et abouti possible. Ne pas lier sa réussite à une promotion, mais au fait d’avoir accompli le meilleur travail possible.

Il est plus difficile de perdre à un jeu dont vous avez vous-mêmes fixé les règles. Nassim Taleb

Qui de mieux que soi-même pour juger de l’effort et de l’accomplissement réalisés ? On ne peut se tromper soi-même : nous sommes les seuls à pouvoir nous juger réellement.

La première punition, c’est qu’aucun coupable ne peut s’absoudre à son propre tribunal. Juvénal

Réussir, c’est accomplir des choses en alignement avec nos valeurs. S’appliquer à faire de son mieux, sans attendre de reconnaissance sociale, permet souvent d’aller plus loin. Car cette quête d’approbation nous coûte une énergie précieuse et peut nous détourner de notre chemin pour plaire.

La liberté consiste à placer notre âme au-dessus des injures, à se faire tel que les raisons de se réjouir viennent de soi tout seul, à détourner de soi les choses extérieures. Sénèque

L’authenticité apporte éventuellement le succès. Viser le succès, en revanche, ne l’apporte que rarement.

D’autant plus que l’ambition ne se dirige jamais mieux, selon moi, que par une voie détournée et peu fréquentée. Montaigne

Le but

L’âme qui n’a point de but établi, elle se perd. Montaigne

Sans but, on se perd inévitablement. S’éparpiller, c’est agir sans efficacité : même si chacune des actions effectuées pourrait servir un but louable, la dispersion les prive souvent de sens.

À quoi bon faire la provision des couleurs si l’on ne sait pas ce que l’on a à peindre ? Montaigne

Un but agit comme un guide : il donne une cohérence aux actions, qui s’additionnent pour former un tout. Chaque action, prise à part, n’a pas ou peu d’impact : c’est la somme des petites actions qui permet de construire quelque chose de grand.

Il est impossible de ranger les pièces, à qui n’a une forme du total en sa tête. Montaigne

Avoir trop de buts ou en changer trop souvent, c’est comme n’en avoir aucun : on se disperse, on agit en surface, et ce qu’on entreprend reste inachevé ou médiocre.

Ce qu’il a demandé, il le dédaigne ; il redemande ce que naguère il a laissé de côté ; il flotte, et sa vie est une éternelle contradiction. Horace

Se concentrer ne signifie pas renoncer à la diversité. Certains buts peuvent coexister s’ils relèvent de champs distincts et ne s’entravent pas. Un projet créatif, un objectif sportif ou une relation à cultiver, par exemple, n’ont pas à être liés : l’important est qu’aucun ne vienne en freiner un autre, ni gaspiller des ressources qui leur sont nécessaires.

La vie sans objectif n’est qu’une succession de moments de loisirs et d’ennuis sans création.

Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va. Sénèque

L’oisiveté, comme la vie au jour le jour, sont incompatibles avec l’accomplissement. S’éparpiller permet de se distraire, de se cultiver à la rigueur, mais pas d’accomplir. Accomplir, c’est d’abord se fixer un but, puis s’y tenir sans relâche.

Combien voit-on de vieillards chargés d’ans, qui n’ont d’autre preuve à fournir de la longueur de leur vie que le nombre de leurs années ! Sénèque

Une vie sans but ne se supporte qu’à travers la promesse de distractions futures. On passe nos journées à servir les objectifs des autres, et c’est l’idée du week-end, des vacances ou de ces soirées, où l’on se réfugie dans des séries ou l’on s’abrutit avec des idioties satisfaisantes, qui nous permet d’oublier l’absence de sens.

Trouver son but peut être ardu : savoir ce à quoi l’on aspire profondément est loin d’être évident. Partir dans la bonne direction est un premier pas pour trouver la destination : si le but que l’on se fixe n’est pas le bon en absolu, mais qu’il nous oriente sur la bonne voie, c’est préférable à ne pas agir ou à agir au hasard.

Choisis ce que tu vois de meilleur et persiste en ce choix. Marc Aurèle

Plus on avance dans la bonne direction, plus notre vrai but se précise et se révèle. Trouver cette direction peut être aussi simple que de cerner ce que l’on ne veut pas et d’agir pour s’en écarter.

Je sais bien ce que je fuis mais pas ce que je cherche. Montaigne

Même une direction approximative, si on s’y tient, est déjà un pas vers le sens.

L’archer doit premièrement savoir où il vise et puis y accommoder la main, l’arc, la corde, la flèche et les mouvements. Montaigne

Trois voies s’offrent à nous : tracer notre propre chemin, servir celui des autres, ou se réfugier dans l’oisiveté. Même si la nécessité nous contraint parfois à la seconde option, rien n’empêche de travailler en silence pour, un jour, s’en affranchir et suivre sa propre voie.

Les croyances

C’est folie de rapporter le vrai du faux à notre suffisance. Montaigne

Il arrive qu’on qualifie de “stupides” ou d'“irrationnelles” les croyances qui diffèrent des nôtres : “C’est stupide de croire ça”, “Tu crois vraiment à ces conneries ?”.

Nous pensons tous avoir raison, tous détenir la vérité : ce qu’il faudrait faire pour telle ou telle chose, ce qui est réel ou imaginaire. Mais cette vérité, personne ne la connait.

Tout ce qui nous semble étrange, nous le condamnons. Montaigne

Pour ce qui n’est pas prouvé (ou pas prouvable), et donc soumis à notre interprétation, affirmer détenir la vérité relève d’une confiance excessive. C’est croire que notre vision du monde est parfaite, voire omnisciente. Croire en l’infaillibilité de sa propre vision est une croyance bien plus absurde que celles que l’on critique.

La seule certitude est qu’il n’y a rien de certain, et qu’il n’y a rien de plus misérable et de plus orgueilleux que l’homme. Pline l’Ancien

Nous sommes souvent tentés de nous moquer des croyances d’autrui lorsqu’elles nous semblent infondées ou qu’il n’y a pas de preuve les confirmant.

Se moquer d’une vieille croyance est bien plus irrationnel que d’y croire. Une croyance transmise sur plusieurs générations témoigne d’une longévité qui, sans être une preuve absolue, suggère une utilité réelle : ceux qui l’ont adoptée ont survécu et l’ont transmise.

Ce qui permet de survivre est rationnel. Nassim Taleb

C’est folie de mépriser ce dont on ne conçoit pas l’utilité, ou ce dont l’utilité n’a pas encore été démontrée. Une absence de preuve d’utilité n’a rien à voir avec une preuve d’inutilité.

C’est une hardiesse dangereuse de conséquences, […], de mépriser ce que nous ne concevons pas. Montaigne

Une croyance transmise de génération en génération a tout intérêt à continuer à être transmise même si son utilité réelle n’est pas visible. Abandonner une telle croyance comporte souvent plus de risques que de la conserver. Si elle existe depuis des générations, ce n’est sans doute pas pour rien.

Si tu crois, l’instruction de la vie honorable et heureuse sera brève. Quintilien

Cela ne signifie pas que toute croyance soit vraie, mais que son rejet systématique, par méconnaissance, comporte souvent plus de risques que sa conservation.

Admettre qu’une croyance peut servir, sans exiger qu’on en prouve l’utilité, est une forme de sagesse. Car la sagesse ne consiste pas à tout croire, mais à reconnaître que notre propre incertitude est la seule certitude.

Ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Socrate

Mais si le mépris est une erreur, la conservation aveugle en est une également. Comment alors aborder les croyances avec justesse ?

Les sociétés reposent sur des croyances partagées. Les droits de l’homme, les lois, l’argent : toutes ces choses n’existent que parce que l’on accepte d’y croire.

Toute règle édictée n’a pas survécu : si elle a émergé, c’est qu’elle répondait à un besoin de son époque, avant de s’effacer quand ce besoin a disparu. **Les croyances peuvent et doivent bien sûr évoluer, mais il faut chercher à comprendre pourquoi elles existent avant de les remettre en cause. Comprendre l’origine et l’intérêt d’une croyance est le premier pas vers la recherche d’une alternative.

Mais la raison qu’on donne à leur existence n’est souvent qu’une hypothèse : les croyances, surtout les plus anciennes, résistent à une explication simple. On peut théoriser leur utilité mais sans certitude : la changer ou l’abandonner reste alors un gros risque.

Je crois à l’ancien temps et je l’aime. Confucius

L’enjeu est de concilier deux dynamiques : d’un côté, la conservation des croyances, qui assure ordre et stabilité ; de l’autre, leur remise en question, qui engendre à la fois progrès et chaos.

Le conservateur doit se rappeler que toute croyance fut d’abord un acte de création, une rupture avec l’ancien et qu’elle a, elle aussi, remplacé une autre croyance.

Le progressiste, lui, gagnerait à admettre que les croyances ne sont pas arbitraires : elles ont émergé pour combler un manque. C’est uniquement en saisissant ce manque qu’on peut espérer les transformer.

Comprendre les croyances, sans mépris ni rejet, est le seul moyen de les faire évoluer sans tout détruire.

Le changement climatique

Le fardeau de la preuve pèse sur quelqu’un qui perturbe un système complexe, non sur la personne qui protège le statu quo. Nassim Taleb

Le scepticisme, c’est exiger des preuves avant d’agir. Mais c’est aussi exiger des preuves avant de ne pas agir, en particulier si l’inaction revient à maintenir un système récent dont on ignore les effets à long terme.

On entend souvent : “Il n’y a pas de preuve irréfutable que le changement climatique découle de l’activité humaine”, ce qui, même si c’était vrai, ne constitue en rien un argument justifiant l’inaction face à l’émission de CO₂. L’absence de preuve n’est pas équivalente à la preuve de l’absence : ne pas avoir de preuve que l’activité humaine a un impact sur le climat ne prouve pas qu’elle n’a aucun impact sur le climat.

Être sceptique envers les modèles de prédiction du climat selon la pollution humaine est une chose. Nier le danger potentiel de la pollution sur la survie de l’humanité en est une autre.

La survie au temps prouve la viabilité d’une chose : on sait qu’un monde sans pollution humaine est viable pour les humains, puisqu’il en a été ainsi pendant des millions d’années. On a la preuve qu’il n’y a pas de problème à ne pas polluer. À l’inverse, lorsqu’on introduit quelque chose de nouveau, on ne dispose d’aucune preuve de sa viabilité et d’aucune information sur les dangers associés.

Lorsque l’on change un vieux système pour le remplacer par un nouveau, c’est à ce dernier de prouver qu’il ne présente aucun danger. Encore une fois, ne pas avoir de preuves de sa dangerosité ne constitue pas une preuve d’absence de danger.

Aujourd’hui, “ne pas agir” est un synonyme de “continuer à polluer”, alors qu’à une échelle de temps plus grande, “ne pas agir” serait plutôt “continuer à ne pas polluer”. Le monde d’aujourd’hui est bâti de telle sorte que le comportement par défaut soit le consumérisme et donc la pollution. Nous n’avons pas l’impression de perturber un vieux système, car, à notre échelle, nous n’avons pas changé notre façon de vivre. Nous sommes déjà ancrés dans le nouveau système et rebasculer dans l’ancien perturbera inévitablement nos habitudes.

Afin d’inciter gouvernements et individus à réduire la pollution, le GIEC s’efforce de prouver que l’activité humaine a un impact significatif sur le changement climatique. À mon sens, il y a là une inversion des rôles : ce devraient être aux pollueurs de prouver que leur pollution n’a pas d’impact sur le climat, ce qui, je l’admets, est extrêmement difficile à démontrer (et, selon moi, faux).

Le sceptique cohérent devrait, par précaution, limiter la pollution tant qu’il ne dispose pas de la preuve que l’activité humaine n’impacte pas le climat. Préserver notre planète dans l’état où elle s’est maintenue pendant des millions d’années devrait être une évidence.

Ce qui permet de survivre est rationnel. Surestimer un risque existentiel n’est pas irrationnel. Nassim Taleb

Être climatosceptique n’est pas un problème en soi. Le scepticisme à l’égard de la science est souvent une bonne chose pour faire avancer et parfois même corriger la recherche scientifique. Mais le comportement par défaut de celui qu’on qualifie de climatosceptique, qui consiste à ne pas se soucier de la pollution, est un non-sens et n’a rien à voir, selon moi, avec du scepticisme.

Les climatosceptiques croient en l’absence de risque, sans preuve. Comme si, face à une boîte noire aux boutons inconnus, le plus raisonnable était d’appuyer dessus en répétant "Personne n’a démontré que ça explose".

Ne rien changer dans sa vie est évidemment la solution de facilité. C’est le cas parce que nous sommes déjà ancrés dans une dépendance énergétique qui fait que, pour arrêter de polluer à outrance, nous avons besoin de faire des sacrifices sur notre vie personnelle.

D’un point de vue plus large, un arrêt de la pollution à l’échelle d’un pays pose des questions économiques, ce qui peut être délicat au niveau international et géopolitique.

Mais l’hypocrisie qui consiste à se cacher derrière une supposée « absence de preuve » doit cesser.

Il faut prendre en compte les risques/bénéfices. Pour quelqu’un de convaincu que le changement climatique est réel, le risque est, pour lui, statistiquement plus important que pour un climatosceptique. Cependant, l’intensité potentielle de ce risque reste la même : l’extinction de notre espèce. Les risques l’emportent de (très très) loin sur les bénéfices. Pour reprendre une formulation inspirée du pari de Pascal : “S’il y a un risque infime d’éradication de toute forme de vie, autant ne pas le faire.”

En tant qu’espèce, il faut éviter l’exposition à ce genre de risques. Même si les probabilités d’extinction sont très faibles, à force de s’y exposer, on finira éventuellement par la provoquer. Si ce n’est pas le changement climatique, ce sera autre chose.

À l’échelle de l’individu, l’inaction climatique est un non-sens complet ou un acte égoïste.