Je suis un privilégié dans la société, sans aucun doute. J’ai de l’argent, des relations, un métier reconnu et bien payé, bref tout le paquet complet pour être considéré, et à juste titre, comme privilégié.
Mon point dans cette pensée n’est pas de mettre le fardeau du privilège sur les gens dans la même situation que moi ou de leur enlever le mérite de leur situation. Mais assumer mon privilège s’avère nécessaire dans mon cheminement de pensée.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas qui est privilégié, pourquoi ni comment, mais plutôt sa place dans la société, ce que son statut lui impose, lui permet ou lui apporte vraiment.
Débattre de savoir qui est privilégié ou classer précisément les différents privilèges serait de toute façon stérile : qui l’on considère comme privilégié et les choses que l’on considère comme un privilège sont finalement assez subjectives.
Ce qui me pose problème, c’est notre tendance à assimiler le privilège au bonheur : quelqu’un de privilégié serait forcément dans une situation plus propice au bonheur qu’une personne moins privilégiée que lui. À mon sens, ce n’est que rarement le cas : mon privilège me permet de tirer davantage de la société que la moyenne, mais il ne garantit en rien mon bonheur. Si la vie se réduisait à une seule dimension où position sociale et bonheur progresseraient ensemble, cette croyance aurait un sens, mais la vie se joue sur des milliers de plans. Être mieux loti que les autres sur l’un d’eux ne garantit rien pour les autres.
Il est courant de n’utiliser qu’une seule valeur pour comparer les gens entre eux : aujourd’hui, la place sur l’échelle sociale est la mesure par défaut. Que ce soit pour la réussite d’une personne, pour l’égalité femme/homme, pour l’égalité entre les ethnies ou bien d’autre chose, la position sociale est le critère que l’on regarde. C’est humain, on fait abstraction des autres données, que l’on considère moins pertinentes, et on se limite à un chiffre, un simple chiffre parlant qui nous illusionne et nous donne une information, certes, mais très limitée et peu représentative de la réalité. C’est la position sociale, donc notre rôle et l’apport que l’on a pour la société, qui définissent notre réussite. Et c’est tout l’intérêt : réduire nos aspirations à une position sociale, c’est nous déshumaniser pour nous transformer en rouage d’une société bien huilée.
La plupart des règles et des préceptes de la société sont conçus de façon à nous pousser hors de nous, à nous chasser vers la place publique pour nous mettre au service de tous. Montaigne
Le privilège est lié directement à la position sociale : il regarde à la fois le résultat et le départ, mais il reste sur la même dimension. Réduire les aspirations humaines à la position sociale, c’est nier ce qui fait la beauté de l’humain : la variété dans ses activités, ses pensées et ses envies. Il faudrait alors que je me contente de ma situation, pas parce que j’en suis satisfait mais parce que d’autres sont moins privilégiés ? Je ne devrais pas m’autoriser à rêver parce que d’autres rêvent d’être dans ma position ?
Est content non celui qu’on croit, mais celui qui en est lui-même persuadé. Montaigne
Mon privilège m’apporte indéniablement plusieurs choses : du confort de vie, de la sécurité et de la stabilité. Mais si ce n’est pas ce à quoi j’aspire, je devrais quand même m’en contenter ? Toutes ces choses que mon privilège m’apporte ne sont, pour moi, liées au bonheur que de manière très limitée.
Le bonheur de cet autre est seulement en surface. Sénèque
Ce que m’apporte vraiment ce privilège, c’est de la lucidité et du temps. Assez pour comprendre que grimper cette échelle sociale ne m’attire plus et pour chercher désormais à m’en écarter, afin d’être heureux et libre.
C’est là, à mes yeux, l’atout le plus précieux que me confère mon privilège : avoir les moyens, les relations et le temps d’envisager une autre vie, une vie libérée de cette ascension sociale.
La position sociale, cette mesure utilisée pour définir la réussite et la valeur dans notre société, ne m’intéresse plus, voire même me dégoûte. Laisser la société choisir ce qui définit ma réussite plutôt que de me poser moi-même ces questions me plonge dans un certain malaise : qui d’autre que moi peut savoir si j’ai réussi ma vie ? Le regard des autres pèse tellement que nous finissons par sacrifier nos rêves pour des ambitions socialement validées : le plus important n’est plus de faire ce que l’on rêve de faire, mais que nos actions soient reconnues socialement.
Ce que nous sommes réellement nous importe moins que ce que nous livrons à la connaissance du public. Montaigne
M’imposer d’être satisfait de ma vie actuelle parce que je suis privilégié est pour moi un non-sens complet. Si ma vie actuelle ne me convient pas, alors même qu’elle est socialement reconnue, j’estime avoir le droit et la légitimité d’aspirer à autre chose.
Pour moi, c’est comme dire à un animal d’élevage qu’il devrait se contenter de ses quelques minutes de sortie quotidiennes, un privilège par rapport à ses congénères, ou à un lion en cage qu’il n’a pas à se plaindre puisqu’il mange mieux que les panthères. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne sont libres : ils sont simplement mieux lotis, mais toujours prisonniers. Qui oserait reprocher au lion en cage de regretter la savane, sous prétexte qu’il est mieux nourri et dispensé de chasser ?
Ne parlez pas de “progrès” en matière de longévité, de sécurité ou de confort avant d’avoir comparé l’animal du zoo à celui en liberté. Nassim Taleb
Notre cage est plaisante, tellement plaisante qu’on en oublie souvent les barreaux, qu’on ne cherche plus à la quitter et qu’on se conforte dans cet état.
Il m’est plus agréable de vivre sans chaîne au cou. Pseudo-Gallus
Les privilégiés vivent dans une prison agréable qu’on leur reproche de ne pas trouver suffisante dès lors qu’ils rêvent d’autre chose après en avoir aperçu les barreaux. Mais ce sont eux qui sont, de par leur privilège, les mieux placés pour transformer la société : leur reprocher d’agir pour leurs idéaux revient à empêcher les choses de bouger sociétalement.
Les moins privilégiés, ceux à qui l’on reconnaît le droit de se plaindre, disposent généralement de moins de moyens pour changer les choses.
C'est quelque chose que chacun peut faire mais c'est plus facile pour ceux que Dieu a mis à l’abri des nécessités naturelles et urgentes. Montaigne
Également, il est naturel de croire qu’un statut social plus élevé apportera le bonheur, tant qu’on n'en a pas fait l’expérience. Pourtant, une fois ce statut atteint, on réalise parfois, trop tard, que ce n’était pas cela que l’on recherchait.
Le privilégié, lui, est déjà assez haut dans l’échelle sociale et a plus de chances de s’être rendu compte que la grimper encore et encore n’est pas ce qui lui apportera le bonheur.
En empêchant les privilégiés de remettre en question leur place, on perpétue un système où le bonheur se confond avec le statut.
Qu’ils s’efforcent de plier les choses à eux-mêmes et non de se plier aux choses. Horace