Car il est vrai que nous n’avons pas d’autres critères pour la vérité et la raison que les exemples que nous observons et les idées et les usages qui ont cours dans le pays où nous vivons. Montaigne
Notre coutume nous éblouit au point de nous faire considérer comme aveugles ceux qui en ont une différente ou qui n’adhèrent pas à la nôtre : “Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir que c’est ça la meilleure façon de vivre, de gouverner, d’aimer, de s’amuser…”
Évoluer dans une culture nous rend indissociables d’elle. Remettre en question la culture qui nous entoure est d’autant plus difficile qu’elle imprègne tout ce qui compose notre quotidien : nos institutions, nos loisirs, nos envies, nos principes, nos relations.
Ce dans quoi nous avons toujours vécu nous semble naturel et bon, tandis que le reste parait sauvage ou barbare. Sauvage est un terme péjoratif lorsqu’on l’utilise pour qualifier une autre culture. Pourtant, dire d’une chose qu’elle est sauvage, ce n’est pas décrire une réalité, mais plutôt souligner son écart avec nos normes.
Nous appelons “sauvages” les fruits que la nature produit d’elle-même. Montaigne
Sauvage, en somme, ne désigne rien d’autre que ce qui échappe à notre coutume.
Se mettre à la place de quelqu’un d’une culture radicalement différente est difficile. Même en admettant que ma vision est biaisée, je peine à imaginer qu’un système qui me semble barbare puisse être une évidence pour d’autres.
Les peuples nourris à la liberté de se commander eux-mêmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre-nature. Ceux qui sont habitués à la monarchie en font de même. Montaigne
Le bien et le mal ne relèvent pas de lois divines, mais d’opinions et de croyances. Ce sont des constructions humaines, mouvantes selon les sociétés et les époques.
Les modes vestimentaires, éphémères par nature, illustrent bien la volatilité de nos critères de beauté. Ce phénomène ne se limite pas à l’esthétique : il s’étend aussi à l’éthique. De la même manière, mais souvent plus lentement, notre coutume et notre culture évoluent. Ce qui passait pour juste, acceptable ou naturel il y a seulement cinquante ans peut nous sembler aujourd’hui inadmissible. Mais qu’en est-il de la justice absolue ? Existe-t-elle seulement, ou n’est-ce qu’une illusion née de l’évolution parallèle de notre culture et de nos lois ? Si tel est le cas, ce que nous appelons justice ne serait que l’accord temporaire d’une société avec elle-même.
Aucune justice n’est 'juste' en soi : nous ne faisons que la qualifier ainsi quand elle s’accorde avec les valeurs de notre culture.
Je trouve qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, sinon que chacun appelle barbarie ce qui ne fait pas partie de ses usages. Montaigne
Changer radicalement de perspective est presque impossible, tant notre culture façonne notre vision du monde. Toujours est-il qu’avoir cette réflexion permet de comprendre que, même si l’on ne peut pas se mettre à la place des autres, leur vision n’est pas moins légitime que la nôtre.
Ne pas saisir un point de vue étranger est une chose ; en revanche, juger stupides ceux qui pensent autrement, voilà la vraie stupidité.
Échanger avec des personnes d’une culture que nous qualifions de barbare ou de liberticide nous amène à relativiser ce que nous tenions pour évident : nos certitudes ne sont souvent qu’une question de coutume, de perspective.
On voit qu’il faut éviter d’adopter les opinions courantes, et qu’il faut en juger, non en fonction des idées reçues, mais sous l’angle de la raison. Montaigne
L’égalité entre les humains nous apparaît comme une évidence, mais est-ce parce que notre culture en a fait une valeur sacrée ? Tout en moi me pousse à dire que c’est la meilleure chose pour les individus, mais l’affirmer serait mépriser les peuples ayant une vision différente de la mienne. Au fond, rien ne prouve que j’aie plus raison qu’une personne aux convictions opposées.
Nos idéaux sont davantage le produit de nos coutumes que l’inverse. Il ne s’agit pas de tout remettre en question, ni de tout rejeter, mais de respecter les points de vue divergents ou opposés : arrêter de qualifier dogmatiquement d'absurde, de barbare ou de stupide ce qui nous semble l’être. Ce qui paraît n’est pas ce qui est.
Jusqu’ici, j’ai parlé de l’individu face à la coutume. Mais est-ce vraiment à cette échelle qu’il faut juger une culture ? Placer l’individu au centre est sans doute un parti pris typique de ma culture, qui valorise davantage l’autonomie que le collectif. Le malheur de certains individus au sein d’une culture suffit-il à la juger inférieure ? Ou est-ce mon propre système de valeurs qui me pousse à le penser ?
Les Romains et les Grecs, parmi les esprits les plus brillants de l’Histoire, ne faisaient pas de l’égalité une valeur centrale. Nous les jugeons aujourd’hui aveugles à une évidence. Mais qui nous dit que nous ne sommes pas, nous aussi, victimes des mêmes illusions à propos de la justice, de la liberté ou de l’égalité ?
Jugeant si bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Montaigne
Considérer qu’un peuple se trompait car les individus ne pensaient pas comme nous, c’est ça être réellement aveugle : aveugle à la variété des cultures et des coutumes.
Tout classement des 'meilleures' sociétés de l’histoire ne mesurerait-il pas, en réalité, leur ressemblance avec la nôtre ? Et si nous étions, aux yeux de ceux que nous jugeons les plus barbares, la civilisation la plus barbare qui soit ?
Mais quoi ! Ils ne portent pas de pantalon. Montaigne