Le regret

Votre pensée ne peut, ni par sa volonté, ni par son imagination, en modifier un élément sans que l’ordre des choses tout entier n’en soit bouleversé, et le passé et l’avenir. Montaigne

Regretter, c’est s’enfermer dans une illusion.

Il est courant d’imaginer ce qu’aurait été notre vie si on avait fait des choix différents. On prend notre vie actuelle, on conserve les aspects que l’on aime et on change ceux qui nous plaisent le moins : on les rend “meilleurs” grâce à des décisions que l’on aurait pu prendre. Et ce sont ces décisions que l’on va alors regretter.

Mon âme désire ce qu’elle a perdu, et se réfugie toute entière dans le passé. Pétrone

On s’imagine une vie meilleure en tout point, où il ne reste que du positif. Mais ce n’est pas une simulation réaliste, on s’est contenté de remplacer, dans notre imagination, uniquement ce qui ne va pas sans toucher au reste.

Changer un seul aspect de notre vie en bouleverse inévitablement d’autres : tout est lié. Avoir fait de meilleures études implique de perdre beaucoup de nos amis sans savoir ce que nous aurons à la place. Avoir un emploi plus prestigieux peut signifier moins de temps avec nos proches ou une santé mentale altérée.

Changer la moindre chose de notre passé nous change complètement. Imaginer, c’est édulcorer : prendre le bon uniquement, ce n’est pas simuler, c’est simplement rêver.

Le meilleur “choix” est une illusion. Il n’y a pas de meilleur choix, il n’y a que des choix différents. Regretter de ne pas avoir acheté de Bitcoin en 2011, c’est fantasmer une richesse sans en imaginer les contreparties : la jalousie des autres, une discipline ébranlée, ou même une identité transformée. On s’imagine qu’on serait tout pareil, juste avec deux zéros en plus sur notre compte en banque, mais c’est une chimère : un aspect de la vie, la richesse, ne peut pas n’avoir aucune influence sur les autres.

Regretter un choix ou se comparer aux autres revient au même : on se mesure à une illusion.

Quand on se compare à quelqu’un, on se base souvent sur un seul aspect de sa personne ou sur un nombre très limité. Même si on le voulait, on ne pourrait pas se baser sur tous les aspects d’autrui : d’abord, parce qu’on n’en a jamais une connaissance totale ; ensuite, parce qu’en faisant ainsi, on deviendrait cette personne, on ne serait plus nous-mêmes, on perdrait tout ce qui nous est propre.

Quand on se compare, on emprunte à autrui certaines qualités, qu’on confronte aux nôtres en faisant l’impasse sur le reste. Comment ne pas se sentir inférieur, si l’on ne se juge que sur ce qui nous fait défaut ?

On s’imagine pouvoir retoucher un trait sans ébranler l’ensemble. On s’imagine pouvoir prendre le meilleur sans toucher au pire.

Regretter est plus trompeur encore. Quand on se compare, on dispose au moins de quelques informations sur l’autre. Même si souvent, on ne se compare que sur une chose, on pourrait, en théorie, tenter une comparaison plus complète, bien qu’elle resterait nécessairement superficielle et biaisée.

Regretter, c’est se mesurer à une version fantasmée de soi-même : celle qu’on aurait soi-disant pu devenir avec de “meilleurs” choix. Mais cette comparaison n’a rien de réaliste : on ne se mesure pas à ce qu’on aurait été, mais à une illusion, à un idéal construit après coup. En réalité, on se compare à un autre dont on a aucune connaissance : regretter une décision, c’est vouloir échanger notre vie contre celle d’un inconnu.

Je referais la même chose pendant mille ans en de semblables conditions. Montaigne

Si j’avais à revivre, je revivrais comme j’ai vécu. Montaigne

Si le regret s’attache souvent aux grands choix de vie, il s’immisce aussi dans le quotidien : une parole malencontreuse, un temps perdu en futilités, une colère vaine, un excès de boisson ou de nourriture.

Dans ces cas-là, le regret peut se révéler utile. En lui-même, il n’a rien de positif : il ne fait que susciter des émotions pénibles, celles-là mêmes qu’on aimerait ne plus jamais éprouver. Mais c’est précisément cette souffrance qui peut nous servir de leçon. Si le regret, par l’émotion qu’il provoque, nous pousse à nous dire : “Plus jamais ça”, et si nous en retenons l’enseignement, alors il devient bénéfique.

Le regret qui nous incite à agir plutôt qu’à nous morfondre remplit, à mon sens, son but premier.

Même lorsqu’il concerne un choix de vie, le regret, bien que né d’une reconstruction imaginaire, n’est pas forcément déraisonnable. S’il nous oriente vers l’action, il trouve là sa légitimité parmi nos émotions. Tout ce que nous éprouvons a joué un rôle dans notre évolution ; le regret n’y échappe pas. Mais pour en faire un allié, il faut l’écouter, agir et ne pas le subir.