Le temps

Pourquoi le temps semble-t-il s’écouler différemment selon qu’il est vécu ou remémoré ?

Bien souvent, plus le temps passe vite sur le moment, plus il s’étire dans notre mémoire et à l’inverse, plus on le sent passer, plus on l’endure, moins il occupera de place en mémoire. Parfois encore, quand on se distrait pour tuer le temps, celui-ci passe vite sans même laisser de souvenirs.

Quand on s’ennuie, on peut compter les secondes, le temps s’étire et plus on y pense, moins on s’occupe, plus il s’allonge. Dans la salle d’attente chez le médecin, dans la file à l’épicier ou encore au travail lorsque l’on a rien à faire, le temps nous semble presque insupportable. On peine à supporter un tel ennui et pourtant, lorsqu’on y repense après, nos souvenirs ne sont en rien comparables au supplice qu’il nous a semblé vivre sur le coup.

Le souvenir des épreuves passées est doux. Cicéron

Ce n’est pas le temps qui s’étire qui laisse des souvenirs, mais les évènements marquants, même s’ils passent souvent en un clin d’œil.

Quand on profite, quand on passe du bon temps, un weekend entre amis, une soirée, un voyage, un musée ou un repas de famille, le temps passe très vite, souvent trop vite à notre goût. On a l’impression de ne pas avoir assez profité, comme si cette semaine de bonheur n’avait duré que deux jours. Pourtant, des mois plus tard, quand on y repense, les souvenirs sont légion : cette simple semaine de vacances aura rempli notre mémoire bien plus que des mois entiers de métro-boulot-dodo.

La monotonie appauvrit notre vécu, tandis que le changement en fait une histoire riche.

Mais à quoi bon ces souvenirs ? Une vie qui, vue d’ici, semble plus longue, a-t-elle vraiment été meilleure ?

Ces souvenirs, après tout, sont nos seuls témoins. Ce sont les seuls repères auxquels nous raccrocher pour mesurer, bien après, ce que notre vie a vraiment été.

Exercer un métier monotone pendant 10 ans, où les seuls souvenirs qu’il nous reste proviennent des vacances, de l’exception, d’une fuite temporaire de notre vie, me parait profondément triste.

Je peine à me représenter les mois, voire les années, passés dans tel ou tel métier : il ne me reste que peu de souvenirs jalonnant ces périodes. À l’inverse, mon enfance, avec ses émotions variées et ses changements fréquents, m’a empli d’une quantité inépuisable de souvenirs me permettant de la revivre presque intacte.

Je refuse l’idée qu’après quarante ans de carrière monotone, mes souvenirs me donnent l’impression que l’essentiel de ma vie s’est joué entre mes 5 et mes 22 ans.

Je n’ai que 28 ans aujourd’hui et je n’ai jamais exercé un métier plus de quelques années d’affilée. Pourtant, je ressens déjà l’impact que cela pourrait avoir sur mon vécu, sur les récits que je pourrai en tirer. Cette perspective me terrorise. L’idée d’une vie monotone, sans risques ni événements marquants, réduite à la répétition d’un métier pendant des décennies, me semble tout bonnement insupportable.

Combien voit-on de vieillards chargés d’ans, qui n’ont d’autres preuves à fournir de leur vie que le nombre de leurs années ! Sénèque

L'obsession du salarié moderne pour les vacances, les sensations fortes ou les expériences s'explique, à mon sens, par un besoin de compensation. Nos vies, trop souvent monotones, stables et sans risque, ne produisent presque plus de souvenirs marquants. Alors, on compense, on s'arrache à la routine pour s'offrir des moments assez intenses pour laisser une trace.

C'est le goût qui accompagne une molle existence, celui que l’ordinaire et l’habitude finissent par lasser. Montaigne

À défaut de vivre une vie riche et créatrice de souvenirs, on ne retient que les parenthèses qui ne reflètent en rien ce que l’on vit au quotidien. Et c’est peut-être pour le mieux : qui voudrait se souvenir d’une vie monotone et inintéressante ?

Ce n’est pas un idéal pour moi, et je doute que ça le soit pour beaucoup. Je souhaite une vie remplie d’événements marquants qui n’a pas besoin d’exotisme pour se sentir vécue, qui se suffit à elle-même.

Alors, que faire ? Passer sa vie à tout changer sans cesse ? Changer de métier, de ville, d’amis, de compagne, de passions, de loisirs le plus fréquemment possible ?

Ce serait absurde : trop de changements équivaut à ne rien vivre vraiment. Le juste milieu dépend de chacun : se forcer à changer ne vaut pas mieux que de s’enfermer dans l’immobilité.

Faire un métier qui nous plaît, où chaque accomplissement devient une victoire personnelle, un souvenir qui compte. Un métier varié, où aucun jour ne ressemble au précédent, où les imprévus surgissent, où les choix risqués et les décisions marquantes rythment le quotidien.

Et quand l’envie s’éteint ou l’objectif est atteint, ne pas hésiter à changer. Rester par crainte de l’inconnu, par attachement à une stabilité ou, par conscience professionnelle, c’est choisir la monotonie. C’est mettre sa vie en pause alors que le temps, lui, continue de s’écouler.

Les vies dont on aime raconter l’histoire ne sont pas celles qui ont suivi un script sans jamais s’en écarter. Ce sont celles qui ont osé changer de cap, prendre des risques, et faire des choix décisifs, même si ces choix semblaient fous sur le moment. Je veux être ce grand-père capable de passer de longues heures à raconter sa vie à ses petits-enfants.

Les souvenirs qui durent sont ceux qui nous ont transformés, ceux qui ont marqué un tournant. Comment oublier un changement de métier, un départ pour un nouveau pays, ou une rencontre amoureuse qui a tout bouleversé ?

Mais les souvenirs ne sont pas là seulement pour éclairer nos vieux jours ou émerveiller nos petits-enfants. Ils nous servent à nous sentir vivants, tout au long de notre vie et à chaque instant.

Accomplir quelque chose d’important sur une journée permet de s’endormir le cœur léger. Une semaine riche en expériences et en nouveautés nous remplit de bonheur, de même pour un mois ou une année. La plupart de ces souvenirs s’effaceront avec le temps, mais ils auront compté.

Au fond, tout se joue dans la manière dont nous employons notre temps. Sur ce point, je distingue trois voies : deux qui enrichissent, une qui appauvrit.

On peut s’ennuyer et trouver le temps long : ces moments sont propices à la réflexion, à l’écriture, à la création, au travail tout simplement. Ils sont indispensables pour qui souhaite accomplir quelque chose de remarquable dans sa vie.

Pourquoi est-ce si insupportable ? Pourquoi ne pourrais-je pas le supporter ? Marc-Aurèle

Pourtant, nous avons de plus en plus tendance à fuir ces moments de vide.

Chacun de nous court ailleurs et vers l'avenir, parce que personne ne parvient à s’atteindre soi-même. Montaigne

Plutôt que de les transformer en opportunités de création ou de réflexion, nous les comblons souvent par des distractions : films, jeux vidéo, séries, réseaux sociaux, musique, voire même les livres. Ces distractions ne sont pas à bannir, mais les modérer permet de préserver des moments pour ce qui compte vraiment.

La philosophie ne s’oppose pas aux plaisirs naturels, pourvu qu'ils soient mesurés : elle prêche leur modération, non leur abandon. Montaigne

La dernière manière d’utiliser son temps, c’est d’expérimenter : vivre des moments si intenses que le temps semble filer sur le moment, mais qui restent gravés en nous, prêts à être revécus plus tard. Ces expériences, ces événements, ces décisions sont la matière de nos souvenirs et de nos créations. Ce sont ces instants qui nous façonnent, nous définissent et nous inspirent.

À mon sens, l’équilibre idéal réside dans l’alternance entre l’ennui et l’expérimentation, en prenant soin d’éviter au maximum de laisser le temps se consumer dans la distraction.

Ce sont là des gens qui “passent” vraiment leur temps : ils vont au-delà du présent et de ce qu’ils possèdent, au profit d’espérances, d’ombres et de vaines images que l’imagination leur présente. Montaigne

Passer le temps n’a de sens qu’en anticipation du futur : plus on cherche à le faire passer en attendant le soir, le week-end ou les vacances, plus on réduit, sans s’en rendre compte, la longueur de notre vie.

La vie du sot est sans joie, agitée et tournée toute entière vers l’avenir. Sénèque

Résultat : on a l’impression de n’avoir jamais eu le temps d’accomplir ce qui comptait vraiment, que la vie a été trop brève.

La vie est longue si l’on sait en user. Sénèque