La concentration

On a perdu notre capacité à ne faire qu’une seule chose à la fois.

Quand je croise quelqu’un absorbé pleinement par une seule activité, cela me frappe tant c’est devenu rare. Que ce soit en marchant, en travaillant, en mangeant, en regardant un film ou en cuisinant, nous cumulons presque systématiquement plusieurs occupations en parallèle.

On travaille la musique aux oreilles, la messagerie ouverte, plusieurs écrans sous les yeux et le téléphone à portée de main. On marche avec un casque sur les oreilles tout en jetant un œil à nos messages. On voyage le nez dans un livre ou les yeux rivés sur un film. On mange devant une vidéo ou la télé, on cuisine avec la radio en fond. Même devant un film, on ne résiste pas à l’envie de consulter son téléphone.

J’ai moi aussi longtemps fonctionné ainsi : sport en regardant YouTube, marche toujours accompagnée d’un podcast, travail avec une musique en fond. À mon sens, je le faisais pour deux raisons principales. D’abord, cela permettait d’éviter l’ennui en ayant une activité de fond prête à prendre le relais dès que mon attention faiblissait. Ensuite, et c’est plus insidieux, cela donne l’illusion d’une productivité démultipliée. Faire plusieurs choses à la fois pourrait théoriquement nous permettre un meilleur usage de notre temps : écouter un podcast en faisant du sport pour allier effort physique et apprentissage, ou manger devant la télé pour prolonger la détente après une journée de travail.

Ne faire qu’une seule chose donnerait alors l’impression de perdre du temps. Mais, selon moi, c’est trompeur.

Si vous avez besoin d’écouter de la musique en marchant, arrêtez de marcher et, s’il vous plait, arrêtez d’écouter de la musique. Nassim Taleb

Le monde d’aujourd’hui est multitâche : en ville, au travail, ou chez soi, notre esprit est sans cesse sollicité, attiré dans toutes les directions par une surcharge de stimulations.

Pour beaucoup, certaines activités ne peuvent même plus s’exercer seules. Écouter de la musique ou un podcast sans rien faire d’autre semble impensable. Je le sais car je l’ai vécu : on s’ennuie, on a l’impression de perdre notre temps.

J’ai longtemps accusé les distractions modernes d’être la cause de ce déficit moderne de concentration. Sans pour autant leur jeter des fleurs, je me rends compte aujourd’hui que le vrai problème n’est pas là. La difficulté croissante à nous consacrer pleinement à une seule chose est bien plus problématique : ce qui fait le poison, bien plus que la distraction elle-même, c’est d’en faire plusieurs à la fois.

Mais cela peut sembler paradoxal : faire deux choses à la fois, ne serait-ce pas être deux fois plus efficace ?

En cas d’urgence, peut-être. Et encore, c’est loin d’être une certitude, car diviser son attention, c’est aussi diviser sa concentration, et donc réduire l’efficacité sur chacune des tâches.

Mais le vrai problème apparaît quand cette habitude devient systématique : à force de tout faire en parallèle, on perd peu à peu la capacité à se concentrer pleinement sur une seule chose. Une tâche exigeante, nécessitant une attention totale, devient alors non seulement difficile, mais aussi d’un ennui insupportable.

Cette concentration est, pour moi, la capacité perdue qu’il nous faut absolument chercher à retrouver. Dans un monde où les stimulations sont omniprésentes et toujours à portée de main, l’enjeu ne serait alors pas de les supprimer, mais de réussir à n’en faire qu’une seule à la fois.

Bien sûr, toutes les activités ne demandent le même niveau de concentration. Mais mon point est le suivant : la règle fondamentale, celle qui sert de socle à toutes les autres, c’est de toujours ne faire qu’une seule chose à la fois.

Je ne m’empêche pas pour autant de discuter en mangeant avec des amis ou lors d’une balade en bonne compagnie. Mais quand il n’y a que moi dans l’équation, je me limite, dans la mesure du possible, à une seule tâche. Ce travail sur moi-même, difficile au début, m’a permis de retrouver cette capacité à me concentrer sur un projet exigeant ou une tâche fastidieuse, comme l’écriture, pendant plusieurs heures sans interruption.

Restaurer cette capacité repose sur des changements simples, mais qui, vous le verrez, sont difficiles à supporter au début : un sentiment de vide s’installe, on s’ennuie alors même que l’on fait quelque chose. Quelques exemples de ces changements : se limiter à un seul écran, désactiver les notifications, ne pas écouter de musique ni de podcast en faisant autre chose, manger ou cuisiner en silence, faire du sport sans distraction.

La concentration peut aussi s’entraîner par la méditation : se focaliser plusieurs minutes sur sa respiration, et rien d’autre, est peut-être l’exercice le plus difficile, mais aussi le plus efficace pour “muscler” son attention. Si l’on parvient à se concentrer sur quelque chose d’aussi barbant que sa respiration, alors on peut y parvenir pour n’importe quelle autre tâche.

L’intensité de la distraction a un impact majeur sur notre capacité à nous concentrer. Pour reprendre l’habitude de lire, on ne commence pas par Spinoza, mais par un manga. Il en va de même pour la concentration. Commencer directement par la méditation, c’est risquer d’abandonner face à une trop grande difficulté. Mieux vaut y aller étapes par étapes : se concentrer pleinement sur un jeu vidéo d’abord, puis une série, ensuite un film, et enfin un livre.

D’expérience, je considère le jeu vidéo comme la distraction la plus accessible pour s’y concentrer, si l’on met de côté les réseaux sociaux, dont nous parlerons plus tard. Même à l’époque de ma vie où je n’arrivais plus à me concentrer sur des tâches exigeantes, je pouvais encore jouer pendant des heures sans autre activité en parallèle.

La première étape est de réussir à se concentrer, peu importe l’activité. C’est seulement après que l’on peut s’atteler à le faire sur des tâches de plus en plus ennuyeuses : moins la tâche sur laquelle on parvient à se focaliser est stimulante, plus notre capacité de concentration devient universelle jusqu’à pouvoir méditer sans ressentir le moindre ennui.

Attention cependant à certaines distractions, celles qui exploitent précisément notre incapacité à nous concentrer. Je pense bien sûr aux réseaux sociaux, comme TikTok, Instagram ou encore Twitter et LinkedIn. Se contenter de scroller sur TikTok sans rien faire d’autre, ce n’est pas de la concentration : la nature même de l’application repose sur l’évitement de l’ennui par un flux constant de changements. Ne faire “que” du TikTok, c’est l’inverse de se concentrer sur une seule tâche.

Souvent, cette alternance des tâches n’est même pas consciente. Par automatisme, sans même qu’on s’en rende compte, on ouvre notre boîte mail ou on consulte notre téléphone. Et c’est peut-être cet automatisme qui est le plus difficile à vaincre, car il est ancré en nous, à un niveau presque inconscient.

Des solutions simples existent pour le démasquer : ne pas garder son téléphone à portée de main, ou ajouter un délai de quelques secondes avant l’ouverture de sa boîte mail. Des gestes simples, mais qui suffisent à révéler une distraction avant même qu’elle ne se produise.

Il faut combattre les passions avec violence et non avec subtilité. Fabianus

Avant de chercher à se passer de certaines distractions, on préférera commencer par limiter leurs usages simultanés : c’est, pour moi, la première étape essentielle pour retrouver cette capacité de concentration qui nous apporte tant. Pouvoir se concentrer sur n’importe quoi, c’est à la fois pouvoir tout faire mais aussi profiter pleinement de chaque moment, sans avoir besoin d’un bruit de fond permanent.