Pourri gâté

Le terme pourri gâté se réfère souvent à l'enfant à qui les parents cèdent à tous les caprices : comblé de cadeaux, il se plaint dès qu'on lui refuse quelque chose.

Mais l'adulte moyen, aujourd'hui, n'est pas moins pourri gâté que l'enfant le plus gâté.

La seule différence est que l'enfant est gâté par ses parents, tandis que l'adulte l'est par la société. Chez l'enfant, le phénomène se remarque : tous ne le sont pas, et c'est le caractère des parents qui en décide. Chez l'adulte, il passe inaperçu, car il est devenu la norme. La plupart ont la possibilité de se comporter ainsi, et s'y opposer semble aller à l'encontre de notre nature, si bien que peu envisagent seulement de vivre autrement.

C'est cette période de canicule qui m'a fait réaliser cela : on se plaint de la chaleur, on achète ventilateurs, climatiseurs, ou tout autre moyen de se rafraîchir. Le moindre inconfort suffit à déclencher le caprice : quelques degrés de plus que la normale, et l'on se comporte comme l'enfant pourri gâté qui fait une crise pour obtenir ce qu'il veut.

Et la société actuelle nous le permet : hormis le manque d'argent, rien ni personne ne vient nous tempérer dans nos caprices, comme de bons parents le feraient avec leur enfant.

Mais ce que j'ai constaté en me baladant dans la rue pendant cette canicule, en observant les gens avec des ventilateurs sous le bras ou, pire, des ventilateurs portables, se remarque en fait dans la plupart de nos comportements, dès lors qu'on prend la peine de regarder attentivement.

Quand on souhaite organiser une fête d'anniversaire sans se fouler à préparer les décorations, les magasins de merdouille comme GIFI et HEMA sont là : on y achète des choses jetables pour satisfaire notre caprice, alors qu'elles polluent inutilement et n'ont rien d'indispensable à une belle fête.

On a envie d'un vêtement ? On l'achète directement sur Shein, sans même se demander s'il s'agit d'un réel besoin ou d'un caprice : c'est si facile et si peu cher qu'on ne se pose même pas la question.

Et c’est loin d’être fini.

Tant de personnes sont conscientes que l'avion est polluant, condamnent ceux qui le prennent, mais cèdent elles-mêmes à leur caprice : “Oui mais moi, contrairement aux autres, j'ai une raison légitime.” Mais chacun considère sa raison comme légitime…

La passion pour le voyage, pour la découverte, fait partie de ces raisons qui ne me convainquent guère. Découvrir, je comprends, mais pourquoi chercher à aller si loin alors que la France nous offre déjà une diversité presque infinie ? Ou bien ces voyages ne seraient-ils pas une compensation d'un manque ressenti dans notre vie quotidienne ? Une manière de fuir la réalité de notre vie et d'oublier un quotidien qui ne nous convient pas.

Quant à la France avec tous ses recoins, elle semblait infinie, hors de portée. Alors l’étranger, ce serait pour d’autres vies. Kevin de Humus (Gaspard Koening)

Une bonne partie des médicaments servent aussi le confort et n'ont pas de réelle utilité pour notre santé. Comme l'alcool, qui permet aux sans-abri d'oublier le froid en hiver, ou la climatisation, qui permet aux cadres de ne pas ressentir l'inconfort de la chaleur, ils répondent au même réflexe : les médicaments contre la douleur, ou ceux qui accélèrent la guérison de maladies bénignes, ne sont souvent qu'un confort de plus que l'on s'accorde par caprice.

Le moindre mal a sa solution, et si elle n'existe pas encore, on peut être certain que les laboratoires pharmaceutiques travaillent d'arrache-pied à son élaboration, prêts à s'enrichir sur notre attrait pour le confort.

Mais cette habitude d'être gâté est le carburant du capitalisme, qui repose en grande partie sur nos caprices et propose une solution à chaque léger inconfort de la vie.

Mais si ce n'était que ça… Pour que le capitalisme puisse fonctionner, la demande ne doit cesser de croître : l'inconfort n'est plus subi, il est fabriqué. Lorsque les caprices évidents comme la douleur, le froid ou la fatigue sont satisfaits, le marketing vient en créer de nouveaux : goût du luxe, envie de nouveauté, besoin de distractions.

Certains appelleraient ça le progrès, mais pour moi, on est loin de ça : assouvir les désirs, parfois factices, ou augmenter le confort, n'est pas synonyme de progrès. Et même si ça l'était, il est, selon moi, dangereux de se laisser happer par ces solutions miracles, de se laisser devenir pourri gâté.

L'humain et l'inconfort vont de pair : l'inconfort est un signal, pas un accident. S'il ne servait pas à la survie, il n'existerait tout simplement pas. Certains diront que ce sont des vestiges du passé, des héritages des soi-disant bêtes que nous étions autrefois. Des restes d'une condition humaine aujourd'hui révolue, qui n'auraient aujourd'hui plus lieu d'être.

Peut-être, mais comment en avoir la certitude ? Eh bien, c'est impossible : l'absence de preuve est loin d'être équivalente à la preuve de l'absence. D'autant plus que cette absence de preuve est de plus en plus remise en question par la science moderne : des études indiquent des bénéfices liés aux douches froides, au jeûne, ou encore à la privation de confort, qu'il soit physique ou matériel.

L'inconfort n'est pas agréable, mais il est en nous depuis des millions d’années : c'est une composante essentielle du règne animal, un prérequis à la survie qui nous pousse à agir pour l'éviter.

Mais agir, ce n'est pas se tourner vers la solution de facilité, même si c'est un raccourci tentant. Il s'agit plutôt d'écouter son corps et de s'atteler à résoudre le problème par des approches ancestrales, des approches ayant fait leurs preuves pendant des millénaires, sans gadgets modernes.

Le raccourci vers le confort existe aujourd'hui, mais il n'a pas fait ses preuves : un confort immédiat, sans effort, dont on ignore le coût réel. Endurer plutôt que céder à nos caprices est peut-être moins la meilleure façon de vivre que la plus cohérente avec ce que nous sommes depuis des millions d'années.

Céder au confort, c'est renier une preuve de survie et de viabilité datant de la naissance de la vie elle-même pour se tourner vers des alternatives ayant, au mieux, quelques centaines d'années d'existence.