Courir

Il y a un an et demi, j’ai commencé à courir pour préparer un marathon, un défi que je m’étais lancé avec un ami. En grand adepte d’optimisation sportive, je suis tombé dans le piège du marketing : j’ai acheté la panoplie complète, chaussures à amorti promettant santé articulaire et correction de foulée, abonnement à un programme d’entraînement, ceinture porte-téléphone, et surtout une montre pour tracker chaque séance.

Cela m’a convenu un temps, et pendant plusieurs mois, j’ai suivi ce programme en utilisant tous ces gadgets. Mais peu de temps avant mon marathon, après une réflexion personnelle et quelques livres, j’ai commencé à voir la course différemment, plus axée sur le côté naturel et minimaliste, sur l’idée de pouvoir courir n’importe quand et n’importe où.

J’ai tout de même conservé cette panoplie jusqu’au marathon, par crainte de perdre mes progrès. Mais pendant toutes les séances qu’il me restait, je ne cessais d’imaginer l’après. L’objectif n’était plus vraiment le marathon, mais plutôt ce qui allait venir ensuite.

Ce qui me tenait à cœur, c’était de passer à des chaussures minimalistes. Non seulement pour leur côté naturel, mais surtout pour retrouver une liberté : courir efficacement, sans me blesser, peu importe le moment, la tenue ou le terrain. En s’entrainant avec des chaussures minimalistes, on peut ensuite courir partout, même pieds nus.

La transition n’a pas été facile : perte de performance, douleurs au mollet, changements d’avis fréquents et peur de la blessure. J’ai oscillé entre minimalistes et chaussures amorties, acheté et revendu plusieurs modèles. Et finalement, après une longue bataille contre mes doutes, mes douleurs et mes craintes, j’ai adopté les minimalistes pour de bon.

Cette transition a été le premier domino de toute une série.

Je courais uniquement sur le bitume, d’une part car c’est optimal pour préparer un marathon et d’autre part parce que trouver des surfaces plus naturelles à Paris relève du défi. Les chaussures minimalistes ont beau être théoriquement plus adaptées pour nous, un argument fréquent contre leur utilisation est que nos pieds nus ne sont pas conçus pour courir sur des surfaces aussi dures. Certes, nos pieds n’ont pas besoin d’un amorti pour pouvoir courir, mais les chocs induits par la course sur une surface comme le bitume ne sont en rien comparables à ceux sur des surfaces plus naturelles comme la terre ou le sable. Avec cela en tête, changer de chaussures sans changer de terrain n’était plus vraiment une option.

Par chance, j’ai près de chez moi la Cité universitaire et le parc Montsouris, où je peux courir sur des surfaces plus naturelles. Bien sûr, je ne m’y limite pas, mais c’est ça qui, je pense, m’a permis de sortir de cette phase d’hésitation, où deux voix se contredisaient : d’un côté, “courir en chaussures minimalistes, c’est naturel”, et de l’autre, “courir sur du bitume, ce n’est pas naturel, il faut une protection”.

Ces deux changements, qui se complètent l’un l'autre, m’en ont fait apercevoir un troisième. Changer de terrain m’a forcé à ne plus regarder mon allure : on ne peut pas courir à la même vitesse sur toutes les surfaces et toutes les pentes. C’était le premier pas vers ce qui allait être, pour moi, le changement le plus impactant et le plus positif de ma pratique de la course à pied.

Un objet, que je n’envisageais même pas de supprimer tant il me semblait indispensable, était pourtant le moins naturel de tous mes équipements. Son impact n’était pas physique, comme celui des chaussures ou du terrain, mais bien mental. Je parle bien sûr de la montre connectée.

Comme beaucoup, j’ai longtemps été obsédé par des indicateurs chiffrés, par une valeur à améliorer, une durée à faire, une fréquence cardiaque à respecter, etc. La montre connectée satisfait cette obsession… mais surtout, elle l’entretient.

En changeant de surface pour courir, j’avais certes perdu la mesure d’allure mais, au lieu d’en profiter pour me débarrasser de ces chiffres, j’en ai trouvé un nouveau : la VO₂max.

Obnubilé par ce chiffre, je me suis astreint à répéter la même séance éprouvante, jour après jour. L’appréhension me gagnait dès la veille, parfois même avant, au point d’empiéter sur mon mental bien au-delà de l’effort.

La souffrance physique affecte moins nos sens que le fait d’y penser. Quintilien

Je refuse que le sport me cause ce genre d’angoisse : j’ai d’ailleurs noté cette phrase que je relis et me répète souvent : “Le sport est à mon service et non l’inverse.” Si le sport impacte ma vie négativement, quelque chose ne va pas et je dois travailler à changer cela.

Pour ceux qui ont souffert, savoir que l’on va souffrir est aussi dur que la souffrance elle-même. Sénèque

Cette phase de poursuite d’un chiffre m’a bloqué dans ma transition vers une course plus naturelle : j’avais entrevu les bénéfices, mais je m’étais engagé à atteindre un objectif, et je ne pouvais pas abandonner en chemin.

Mais après plusieurs mois, j’ai commencé à remettre en question cette promesse. Les promesses que je me fais sont presque sacrées pour moi. Les rompre n’est souvent même pas une option que j’envisage : je crains toujours que ce soit par faiblesse plutôt que par raison. J’ai passé beaucoup de temps à y réfléchir avant de prendre la décision, il y a quelques semaines, d’arrêter ces séances et de ne courir qu’au ressenti.

Mais même là, je n’avais pas encore osé me séparer de la montre : je courais au ressenti… mais sans parvenir à me détacher des chiffres. Absurde.

Un événement négatif m’a permis de me libérer : mon téléphone a rendu l’âme. Plutôt que de me morfondre, j’en ai fait un tremplin pour opérer des changements que je n’aurais sans doute jamais osé sans ce coup du sort. Je n’ai réinstallé aucune application de sport et j’en ai profité pour me passer définitivement de ma montre connectée.

Je suis fier d’y être parvenu : l’Amor Fati est un idéal pour moi. C’est bien beau d’en parler, mais tant qu’il ne nous arrive aucun coup du destin, c’est plus des paroles en l’air qu’autre chose. Cet évènement m’a confronté au destin et j’ai réussi à l’accueillir à bras ouverts, sans me plaindre, et même à en tirer profit pour un autre aspect de ma vie.

Courir au ressenti sans chronomètre, en jouant avec les allures, le terrain, les directions ou tout autre chose, c’est ce à quoi j’aspirais depuis longtemps mais sans oser sauter le pas. Peu de temps après, j’ai découvert que cette approche avait un nom : le fartlek. Comme dans le monde des idées, trouver moi-même un principe puis le retrouver dans la littérature renforce sa pertinence dans mon esprit.

La chasse, le jeu, la cueillette, courir, marcher, sprinter, sur tous les terrains, toutes les durées, le dépassement de soi, écouter son corps : voilà l’essence de la course à pied.

Plus de montre, plus de séances planifiées, plus de pression, plus de compteur de pas, plus de bpm, plus de chrono, plus de VO₂max, plus de comparaison, plus de contraintes d’allure, plus de terrain spécifique…

J’ai supprimé tout ça, mais ce qui a le plus d’impact, pour moi, c’est ce qui découle de ces changements. Je n’ai plus aucune appréhension, plus cette peur de sortir la veille en prévision de ma séance. Aujourd’hui, ça me parait être une bonne décision sur tous les plans : je suis content de l’avoir prise et je ne me vois pas revenir en arrière. Encore une fois, le fait de l’écrire ici achève de m’en convaincre.

Au point où j’en étais arrivé, je me devais de renverser les derniers dominos, de finir cette transition vers ma vision de la course naturelle. Il restait deux points principaux : le matériel et les courses organisées.

Je n’ai jamais été un grand adepte du matériel : juste une ceinture pour le téléphone et les clés, pas d’eau, pas de nourriture, pas de sac de trail ou je ne sais quoi. Le changement n’a donc pas été radical : je me suis contenté de laisser mon téléphone à la maison et de porter mes clés à la main. Les gels, les électrolytes et assimilés, j’en ai pris une fois pendant le marathon, je l’ai regretté et je sais que plus jamais je n’en reprendrai : même pour des efforts longs, une gourde et quelques fruits secs me suffisent.

Pour finir, les courses organisées ne sont pas en accord avec ma vision de la course à pied. Pour moi, le trail en compétition perd son essence : il devient un troupeau d’humains à la queue leu leu qui dérange la nature et les animaux. Là où le trail est pour moi une manière de me rapprocher de ma nature animale, en courant selon mon ressenti en forêt, seul et en silence, le trail organisé n’a plus aucun rapport avec ça : le seul point commun est le terrain. En courant seul en forêt, j’ai croisé une harde de biches et deux sangliers, ce que je n’aurais jamais pu espérer voir dans une course organisée.