Répartir son effort physique

Imaginer comment nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient est, pour moi, une manière à la fois amusante et enrichissante de guider ma vie. Bien sûr, le récit que l’on se fait de la vie de nos ancêtres n’a que très peu de chances de coller avec la réalité de l’époque : les données archéologiques ne sont pas suffisantes, alors on romance, on raconte des histoires, on extrapole.

Les tribus humaines étaient nombreuses, isolées et réparties géographiquement dans des environnements bien différents : chercher “la” façon de vivre de nos ancêtres est absurde, il faudrait plutôt chercher “les” façons de vivre. À cet égard, les quelques données archéologiques dont on dispose perdent encore de leur valeur : on ne dispose que d’informations sur des tribus précises dans des régions limitées, ce qui biaise inévitablement notre vision.

C’est un problème assez commun en archéologie : on se base sur ce qui a survécu au temps. Les écrits qu’il nous reste sont ceux faits sur un support durable comme des tablettes d’argile ou des papyrus, mais peut-être que beaucoup de textes ont été perdus parce que le support choisi n’a malheureusement pas permis leur conservation. Certes, se baser sur les quelques informations dont l’on dispose est mieux que de simplement imaginer, mais il ne faut pas oublier ce qu’on ne voit pas : penser que les Mésopotamiens n’écrivaient que sur les sujets que l’on retrouve sur les tablettes d’argile est peut-être une grave erreur.

La seule certitude que l’on peut avoir, c’est que nos ancêtres ne vivaient pas comme nous vivons actuellement. Choisir de rester dans une vie moderne qui ne me convient pas car “on ne peut pas savoir comment nos ancêtres vivaient” me semble absurde. Je préfère raisonner de la manière suivante : je sais qu’ils ne vivaient pas comme nous vivons aujourd’hui, et pour le reste je me fie à mon instinct et mon imagination.

Les gens sont parfaitement en droit de se fier à leur instinct ancestral personnel et d'écouter leur grand-mère (ou Montaigne) ; et ce avec de bien meilleurs résultats que ceux obtenus par ces imbéciles de décideurs politiques. Nassim Taleb

M’éloigner de la modernité et émettre des hypothèses plausibles sur le passé représente pour moi une quête, presque un jeu, où l’objectif est de trouver la façon de vivre qui me convient.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Ne pouvant ni ne désirant me couper complètement de la vie moderne, je tente d’allier le meilleur des deux mondes : concilier les avantages de la vie moderne avec notre façon naturelle de vivre. Pour cela, je ne me contente pas de supposer, j’expérimente.

D’ailleurs, même si l’on disposait d’une machine à voyager dans le temps, l’étape d’expérimentation serait quand même indispensable. Comment distinguer, sinon, parmi les multiples façons de vivre, de manger et de dormir, celle qui nous correspond ?

Commettre des erreurs est la chose la plus rationnelle que l’on puisse faire, car lorsqu’elle ne coutent pas cher, elles sont source d’avantages et de découvertes. Nassim Taleb

Mais venons-en à nos moutons, quel est le rapport avec la répartition de l’effort physique ?

Pour moi, il s’agit d’un cas parfait pour montrer à quoi peut ressembler ce jeu d’imagination et d’instinct.

Ce croquis de Nassim Taleb, qui présente des suppositions sur la répartition de l’effort physique de nos ancêtres par rapport à la nôtre, a été le point de départ de ma réflexion.

Le monde moderne est soit trop binaire (pour ceux qui font du sport), soit simplement trop sédentaire (pour les autres). La plupart des humains restent assis toute la journée devant un ordinateur et certains s’autorisent parfois une période de sport intense, pendant leur temps libre. Bien sûr, le repos était une partie importante de la vie de nos ancêtres et l’exercice intense devait parfois être nécessaire. Mais il nous manque ce qui se situe entre ces deux extrêmes : l’activité physique à faible intensité.

Pourtant, on est conscient de ce besoin de répartition. Les jeunes enfants ont de longues récréations et vont jouer au parc après l’école : n’importe quel parent sait à quel point c’est bénéfique, voire même indispensable pour le bon développement de l’enfant.

Mais plus on grandit, plus ces moments d’efforts physiques légers sont mis de côté. À mesure que l’on progresse dans les études, les pauses diminuent et rien n’est fait pour nous donner l’envie d’aller jouer ou nous dépenser, c’est même l’inverse. Enfin, lorsqu’on devient adulte, les pauses sont rares et consistent uniquement à fumer une cigarette ou à boire un café en discutant.

Ce qui nous faisait du bien étant enfant, ce qui rendait une journée d’étude supportable, a peu à peu été effacé de notre vie.

Alors bien sûr, enfants et adultes n’ont pas forcément les mêmes besoins. Mais les rares fois où, étant adulte, on se retrouve à faire du sport à midi ou toute autre activité un tant soit peu physique sont toujours une grande source de bonheur.

Chercher à reproduire la répartition de l’effort de nos ancêtres lorsqu’on est salarié dans un travail de bureau est tout simplement impossible : les contraintes de liberté qui viennent avec le salariat nous en empêchent. Certes, on peut compenser un peu en utilisant notre temps libre. Mais en faisant cela, on perd encore plus notre liberté : le salariat, en plus de nous empêcher d’agir comme on le souhaite pendant nos heures de travail, nous contraindrait à utiliser une partie de notre temps libre restant pour avoir une répartition de l’effort physique adéquate.

Un travail physique, agriculteur ou artisan par exemple, offre à cet égard des avantages potentiellement considérables : la journée de travail est une alternance entre repos et tâches physiques de faible intensité. C’est ce qui, pour moi, émule au mieux la vie de nos ancêtres.

Reste les efforts à haute intensité. Aujourd’hui, les sédentaires faisant attention à leur santé font régulièrement du sport en salle, mais est-ce que l’intensité est bien choisie ? Difficile à dire : chacun a sa manière de pratiquer. Les efforts à l’échec doivent, selon moi, constituer une exception : la fatigue nerveuse engendrée pour le reste de la journée est probablement quelque chose que nos ancêtres évitaient dans la mesure du possible. L’effort intense vaut rarement le sacrifice de son énergie, sauf bien sûr en cas de crainte pour la vie, ce qui devait arriver relativement rarement.

Le sédentaire peut se permettre ces efforts intenses car il n’aura pas besoin de son physique pour le reste de sa journée : il restera de toute façon assis, à se reposer pendant l’essentiel de son temps. Mais pour un humain qui vit de son physique et qui ne dispose pas de nourriture illimitée, la bonne gestion des ressources est indispensable.

Également, on pourrait croire qu’un gros effort compenserait la sédentarité, comme si la moyenne de l’effort était ce qui importait : mais ce n’est qu’une supposition hasardeuse qui n’a aucune raison de s’avérer vraie.

À nouveau, ce que j’ai exposé ici sur la répartition de l’effort n'est qu’une théorie. Cela peut paraître logique, mais c’est une histoire, une fiction, que je vous raconte. Mais cette histoire me convainc et je compte bien la tester dans ma quête de la vie qui me correspond réellement.