Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer. André Gide
Écrire est la meilleure décision que j’ai prise récemment : non seulement écrire pour moi, mais surtout écrire pour les autres.
Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne
Mais lorsqu’on écrit pour les autres, on se confronte à plusieurs craintes : la peur de ne pas être au niveau, de ne pas être légitime, de devenir la risée de la foule ou encore de n’avoir rien d’intéressant à dire.
C’est de cette dernière, la plus répandue selon moi, dont je veux parler dans cette pensée.
La plupart du temps, cette impression de n’avoir que des banalités en tête est une illusion. Ce qui nous semble évident ne l’est pas réellement : une idée n’est évidente pour nous que parce qu’elle nous appartient, parce qu’elle nous tient à cœur et parce qu’elle est le résultat de qui nous sommes.
En confrontant cette évidence aux autres, lors d’une discussion par exemple, on se rend souvent compte que les idées que l’on croyait banales ne le sont en fait pas pour tout le monde.
Écrire sur ces choses évidentes pour nous, c’est les confronter aux autres pour qui ce sont peut-être des idées originales, complexes ou même réfutables : en déclamant nos évidences, on les confronte aux évidences des autres qui sont parfois incompatibles.
On croit parfois dur comme fer à quelque chose au point de penser qu’il s’agit d’une vérité établie et non d’une croyance. Écrire sur ces choses pour les autres, c’est rendre ces croyances réfutables : elles ne sont peut-être évidentes et vraies qu’à nos yeux et les confronter à d’autres visions est ce qui nous permettra d’avancer et de grandir.
Parfois, elles sont en effet évidentes pour tout le monde : quelqu’un qui réfléchirait un tant soit peu au sujet aboutirait aux mêmes conclusions. Mais même si c’est le cas, s’exprimer dessus est loin d’être inutile.
Si le raisonnement est évident, il faut tout de même choisir d’y réfléchir : exposer, par l’écriture, des évidences sur un sujet, c’est le pointer du doigt et le mettre en avant.
Si j’écris sur un sujet évident auquel peu de gens pensent mais qui s’avère primordial, est-ce que ce n’est pas leur rendre un grand service ?
Le vrai rôle des philosophes consiste à dire aux gens ce qu'ils savent déjà sans se rendre compte qu'ils le savent. Socrate (apocryphe)
Une autre peur pourrait être d’écrire sur un sujet déjà abordé par quelqu’un d’autre. On pourrait avoir une sensation de redites voire d’une forme de plagiat. Mais c’est absurde : tous les sujets ont déjà été abordés par quelqu’un, il n’existe plus de sujets originaux.
On ne peut rien dire de si absurde qu’un philosophe n’ait déjà dit. Cicéron
Rien n’est complètement original, toutes nos idées découlent de ce qu’on a vécu, lu et étudié. Elles sont un mélange d’idées déjà existantes et ce mélange est justement ce qui permet à la pensée philosophique d’avancer sans tourner en rond : l’étude apporte un fondement tandis que le vécu apporte un complément ou une vision nouvelle de certaines idées.
Mon style d’écriture est un mélange de ceux de tous les auteurs que j’ai lus et appréciés. Scott Alexander
Plagier mot pour mot est inutile, voire nuisible. Mais si une idée que l’on a eue seul est strictement identique à une idée déjà évoquée ailleurs, cela contribue à la renforcer : deux personnes l’ont eue dans un contexte différent et sans se consulter.
On est parfois réticent à utiliser comme inspiration les pensées d’un autre auteur, par crainte de lui voler ses idées, son travail. Mais cette peur restreint notre réflexion : en évitant délibérément certaines idées, on se condamne à un espace de réflexion qui rétrécit proportionnellement à la quantité de penseurs que l’on a lus ou étudiés.
Je peine à passer outre cette sensation de plagiat et même quand j’y arrive, j’ai souvent l’impression d’avoir suivi un cheminement de pensée déjà tracé : je n’ai pas eu l’idée, je l’ai suivie en l’étoffant éventuellement un peu. Mais je n’ai pas la sensation d’avoir suivi mon propre chemin, j’ai la crainte d’avoir été guidé, par la philosophie, sur une route déjà existante alors que pleins d’autres chemins encore inexplorés m’attendaient sur le côté.
Je préfère réfléchir en évitant l’influence des philosophes m’ayant précédé. Pour ce faire, j’évite aujourd’hui de lire de la philosophie : je privilégie l’histoire ou la fiction, qui me donnent cette impression, peut-être fausse, d’avoir une pensée authentique et originale.
Je préfère réfléchir en évitant l'influence des philosophes m'ayant précédé. Pour ce faire, j'évite aujourd'hui de lire de la philosophie. Je lui préfère l'histoire ou la fiction, qui, elles, me forcent à raisonner un tant soit peu, plutôt que de me livrer la conclusion toute cuite. J'y trouve cette impression, peut-être fausse, d'avoir une pensée authentique et originale.
Il ne faut pas hésiter à écrire des banalités car bien souvent, elles ne le sont que pour nous. Et même si ce sont effectivement des évidences, en parler n’est jamais inutile : cela permet de les mettre en lumière et de les renforcer.