La gratitude

Le terme gratitude est souvent associé au développement personnel : le fameux journal de gratitude où l’on écrit chaque jour que notre vie est géniale et où l’on remercie le destin pour toutes les belles choses qui nous arrivent.

C’est devenu un cliché, une source de moquerie, presque une parodie : on s’en moque aujourd’hui allègrement, mais devrait-on vraiment ? N’y a-t-il vraiment rien de bon à prendre dans cette pratique ?

Au quotidien, on ne se rend pas compte que tout ce que l’on a est loin d’être acquis.

Comme si quelqu’un vous en avait assuré l’éternelle possession, vous vous habituez à elle, vous vous liez à elle. Sénèque

Être satisfait n’est pas quelque chose de naturel : pour se rendre compte de la chance que l’on a et s’en contenter, il faut faire le choix d’y réfléchir sérieusement.

Aujourd’hui, j’ai la liberté de faire ce que je veux : écrire, lire, faire du sport, voyager, me balader. Je sais que peu de gens ont cette chance. Mais si je ne fais pas l'effort d'en prendre conscience, ma vie ne m'apparaîtra jamais telle qu'elle est vraiment.

Pour apprécier ma vie à sa juste valeur, et par respect envers mon moi futur qui sera peut-être moins bien loti, je me dois de me rappeler régulièrement cette chance. Cette vie sans contrainte, à laquelle il ne manque presque rien, m'emplit de bonheur dès que je prends le temps d'en mesurer la valeur. Être insatisfait de ma condition me semblerait presque déplacé, envers mon moi futur comme envers ceux qui ont eu moins de chance.

C’est un défaut chez nous, d’être plus mécontents de ce qui est au-dessus de nous que contents de voir ce qui est au-dessous. Montaigne

Pour certains, on ne peut se rendre compte de notre chance actuelle que lorsque l’on est passé par des déboires auparavant. En comparant notre nouvelle vie à celle d’avant, la reconnaissance s’imposerait alors.

Mais selon moi, ce n’est pas ce qui se passe réellement. Certes, les gens ayant gardé une situation confortable toute leur vie n’auront en effet pas d’élément de comparaison tangible, mais cela ne veut pas pour autant dire que ceux qui sont passés par le pire seront plus enclins à être reconnaissants.

L’humain, par les histoires, est capable de se projeter dans la vie d’un autre : l’essentiel pour être reconnaissant et satisfait serait alors non pas d’avoir vécu le pire mais plutôt d’être capable de l’envisager fréquemment.

Avoir connu le pire ne garantit pas qu'on appréciera davantage le meilleur ensuite. On l'a tous vécu : malade et souffrant, on se dit “Mais quel bonheur je vais ressentir quand je pourrai enfin déglutir sans douleur ou quand mon ventre cessera d’être douloureux”. On se projette dans la pleine santé en se promettant de l'apprécier, cette fois, à sa juste valeur. Mais une fois guéri, cette promesse s'évapore : on ne se sent pas plus reconnaissant qu'avant.

On ressent la maladie, mais pas la santé. Montaigne

Nous ne sentons pas l’entière santé comme la moindre des maladies. Montaigne

Ce phénomène est bien documenté, et porte même un nom : l'adaptation hédonique, cette tendance qu'ont les humains à revenir rapidement à un niveau de bonheur stable, quels que soient les événements positifs ou négatifs qui surviennent. C'est à double tranchant : un malheur ne nous affecte que temporairement, mais un bonheur aussi ne dure jamais bien longtemps.

Selon moi, cette adaptation hédonique peut être influencée par notre pensée. L’handicapé, qui ne cesse de penser à la personne qu’il était avant sa blessure, ne peut objectivement pas avoir un niveau de bonheur équivalent à celui qu’il avait avant. De même, le miraculé qui pense régulièrement à sa guérison et à ses douleurs d’antan sera, je pense, plus enclin au bonheur.

La gratitude, finalement, c'est penser à ce que nous aurions pu être avec moins de chance, et s'en rendre heureux par comparaison. L'envie en serait alors l'inverse : penser à ce qu'on aurait pu être avec plus de chance, et s'en rendre malheureux et jaloux.

La gratitude ne sert pas seulement à être heureux : elle sert aussi à se motiver. Se rendre compte de la chance qu'on a de pouvoir créer, réfléchir, faire du sport, sans l'utiliser pour réaliser ses rêves, c'est presque un affront envers ce nous alternatif qui n'a pas eu cette chance.

Avoir la possibilité de réaliser ses rêves et ne pas le faire, c'est laisser passer une chance que beaucoup aimeraient avoir. En prendre conscience est, pour moi, une grande source de motivation : ne pas agir pour mes idéaux devient alors une source de honte.

Aux États-Unis, la fête la plus importante de l'année est Thanksgiving, littéralement « la fête où l'on donne des mercis », la fête de la gratitude. Bien sûr, c'est surtout l'aspect familial qui y est célébré, mais ce qui vaut pour la famille vaut aussi dans les autres domaines de la vie.

On retrouve sa famille, reconnaissant qu'elle soit encore là. Même si ce n'est pas toujours facile, même si chacun a ses défauts, cette fête nous rappelle que nos proches ne sont pas éternels. On profite alors bien plus de ces moments à leurs côtés, sachant qu'un jour ils nous manqueront, et qu'on regrettera de ne pas avoir passé plus de temps avec eux.

D'autant plus que leurs défauts sont aussi ce qui les rend uniques : c'est la raison profonde de notre amour pour eux, même si on a parfois du mal à l'admettre. C'est ce qui les rend irremplaçables.

Ce n'est pas anodin que la fête la plus importante soit justement celle de la gratitude : cela souligne à quel point celle-ci a été une valeur centrale de cette société, et invite à se demander si elle ne mériterait pas, elle aussi, une place plus centrale dans nos vies. Cette fête nous rappelle d'être reconnaissants, chose que, comme on l'a vu, on a tendance à oublier bien vite.

Alors oui, tenir un journal de gratitude me paraît, à moi aussi, ridicule. Mais est-ce que je ne me trompe pas ? Et si ce cliché du développement personnel était, en réalité, le fondement d'une vie pleine de bonheur et d'accomplissements ?