J’aime que l’on écrive de façon poétique, en sautillant, en gambadant. Montaigne
Digresser, c’est se laisser guider par le fil de sa pensée, laisser l’instinct prendre le pas sur la direction, accepter de s’éloigner du sujet pour mieux y revenir.
La digression est ce qui fait vivre la conversation : une idée en appelle une autre, on s’y attarde, puis on bifurque vers une nouvelle piste, découverte en chemin. Les mots s’enchaînent sans fin, parfois au point de perdre de vue le sujet initial.
C’est un comportement naturel pour nous : la digression permet de prolonger indéfiniment une conversation. Mais cette tendance à divaguer ne cache-t-elle pas aussi une esquive ? On s’enfonce dans un sujet, jusqu’à ce que sa complexité devienne pesante, ou que ses enjeux frôlent le conflit. Alors, sans toujours s’en rendre compte, on bifurque.
Survoler un à un les sujets sans s’y attarder est notre façon par défaut de discuter. Pour une conversation légère, c’est la meilleure approche : elle nous est la plus naturelle et plaisante.
Pourtant, même lorsqu’il s’agit d’aborder un sujet crucial, les digressions s’invitent tout aussi facilement. Et si personne ne prend conscience de ces écarts, le débat peut s’éterniser, sans jamais vraiment traiter la question qui l’a déclenché.
On y parvient souvent, certes, mais à force de persévérance car notre esprit résiste : même dans une discussion qui aboutit, les détours ont souvent occupé plus de place que le chemin direct.
Digresser, que ce soit à l'oral ou à l'écrit, est la manière naturelle dont notre esprit connecte différents sujets entre eux et s'inspire d'autres situations.
Les anciens ne craignaient pas ces variations et se laissaient porter ainsi au vent […] avec une élégance surprenante. Montaigne
Les digressions sont le cœur de la réflexion. En partant d’un sujet précis, on peut en rencontrer plusieurs autres en chemin, valant également la peine qu’on s’y attarde. Chaque idée nouvelle est une bifurcation possible et, bien que nous puissions théoriquement l’ignorer, notre esprit, lui, s’y engage presque malgré nous. Refuser ces détours reviendrait à briser le fil naturel de notre pensée.
Pour moi, digresser n’est pas une faute ou un écart, mais une étape essentielle de l’écriture. Lors de la phase créative, se forcer à garder une direction, quand bien même on y parviendrait, me semble être une erreur : cela nous prive d’une source inestimable de nouvelles idées.
C’est seulement lors de la relecture, ou de la réécriture, que l’on décidera du sort de ces digressions : les garder telles quelles, en faire un texte autonome, les ajouter à un autre, les écarter ou encore les retravailler.
C’est une matière première que l’on serait bête de négliger par crainte de s’égarer : dès que l’on se prive de digresser, on entrave le mouvement même de la pensée et, ce faisant, on appauvrit à la fois sa profondeur et sa variété.
Se priver de digresser, c’est aussi perdre l’habitude de le faire. Mais renoncer à digresser, c’est s’exposer à la page blanche : privé de ces explorations, l’esprit risque de se retrouver à court d’idées.
À l’inverse, celui qui maitrise l’art de la digression peut partir d’un sujet quelconque : il lui suffit de coucher une première phrase sur le papier pour que les mots s’enchaînent sans effort.
Tous les sujets sont bons pour moi : une mouche me suffit. Montaigne
Mais savoir digresser, c’est aussi savoir revenir au sujet : se laisser emporter sans jamais se perdre. S’égarer délibérément peut être un exercice enrichissant, mais on ne veut pas le faire systématiquement : ne jamais clore une pensée, c’est ne jamais vraiment rien dire, c’est gambader dans les idées sans profondeur ni but.
La première, et pratiquement la seule, condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. Schopenhauer
La digression est, pour moi, un outil essentiel de création, mais pas une nécessité dans la publication. Certains lecteurs aiment qu’on soit direct, d’autres aiment se balader avec nous et suivre notre cheminement de pensée. Libre à l’auteur de choisir ce qu’il veut dévoiler.
Digresser, c’est aussi se distraire. Contraindre notre esprit à un thème unique, surtout en écriture, c’est le condamner à l’ennui ou pire, le pousser à s’échapper vers des pensées sans lien, ou à succomber à la distraction.
Quand j’écris en me laissant emporter, les mots viennent sans effort. Mais si je tente de les brider, de peur de m’égarer, l’écriture devient un combat souvent perdu d’avance.
Que ce soit avec les autres ou avec nous-mêmes, la digression nous est naturelle et nous apporte plus qu’elle ne nous enlève. Son seul défaut est qu’elle peut nous ralentir, mais à moins d’être pressé, il serait bête de s’en passer.