Qui croire ?

De plus en plus, les avis divergent sur bon nombre de sujets, et on ne sait plus qui croire ou qui écouter. Comment alors choisir à qui accorder sa confiance ?

Faire confiance, pour moi, ce n'est pas croire qu'une personne dit la vérité, mais qu'elle dit sa vérité. Le fondement de la confiance en l’autre, c'est de croire que ses paroles ne sont pas en l'air, qu'elle ne choisit pas la facilité, mais qu'elle exprime vraiment ce qu'elle pense.

Beaucoup se trahissent par peur du préjudice : ils se rangent du côté de la majorité dans leurs déclarations, même s'ils ne sont pas en accord avec elle.

C'est là qu'un paradoxe émerge : la pensée acceptée s'auto-alimente par un effet boule de neige. Elle a certes des chances d'être proche de la vérité, par la force du nombre, mais c'est aussi l'avis qui n'engage à rien quand on prend position.

Une déclaration qui se range du côté de ce qui est admis n'implique aucune prise de risque et n'a donc aucune réelle valeur. Cette absence de prise de risque pousse alors de nombreuses personnes à rejoindre cette pensée et à s'en déclarer solidaires : ils n'ont rien à perdre, tout à gagner.

Par cet effet, ce qui est considéré vrai aujourd'hui aura de moins en moins de chances d'être remis en question, et les partisans de l'idée se feront de plus en plus nombreux, jusqu'à ce qu'elle devienne l'évidence, le bon sens.

Cela n'invalide en rien les idées communes, mais sème le doute sur l'accord entre les idées d'un individu et ses déclarations : par peur de la polémique ou par désir de notoriété, certains préfèrent trahir leurs pensées et se cacher derrière la pensée majoritaire, peu importe l’écart avec la leur.

Tant que ce doute persiste, impossible de faire confiance à ceux qui se rangent ainsi du côté de la majorité : comment le pourrait-on, sans certitude que ce qu'ils expriment rejoint ce qu'ils pensent ?

À l'inverse, une déclaration opposée au discours ambiant inspire la confiance. En mettant sa peau en jeu, en s'opposant à la majorité, l'individu montre qu'il est convaincu de ses idées : ce qu'il pense n'est bien sûr pas forcément vrai, mais il y croit assez fort pour risquer beaucoup en défendant sa thèse. Et cet individu devient, de fait, quelqu'un en qui l'on peut croire : quelqu'un qui pense ce qu'il dit.

Seul ce qu’on est prêt à risquer pour une chose peut révéler à quel point on croit vraiment à cette chose. Nassim Taleb

Mais au-delà de la confiance, comment trouver la vérité ? Ce n'est pas chose aisée. D'un côté, la majorité incite à faire confiance par la force du nombre. Mais cette force peut elle-même n'être qu'une illusion, née d'un effet boule de neige plutôt que d'un examen réel des idées.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nées de causes frivoles. Montaigne

De l'autre, on a l'opposant ayant une confiance aveugle en ses dires, prêt à risquer beaucoup mais qui se fourvoie peut-être : la confiance en soi n'a jamais garanti la vérité.

Par ailleurs, le penseur opposé au dogme ne met pas forcément sa peau en jeu. De nos jours, avec les réseaux sociaux, défendre une idée originale, contraire à la croyance commune, peut être une entreprise florissante. Pas besoin de convaincre la majorité : un petit nombre d'abonnés suffit à s'enrichir.

Le penseur polémique n'est alors plus si digne de confiance, car on peut se demander s'il ne force pas le trait pour se faire une place dans un monde de plus en plus polarisé. S'enrichir en profitant de la polarisation de la société n'est pas un vrai risque, même si cela implique de se déclarer contre la croyance commune.

Distinguer la majorité, le convaincu et l'entrepreneur polarisé n'est pas chose aisée. S'intéresser aux avis contraires, tant qu'ils ne relèvent pas d'un business, est signe d'une réelle intelligence : c'est ainsi qu'on fait avancer la pensée humaine et qu'on déracine les croyances sans fondement, entretenues par la seule force du nombre.

Pour rebondir un peu sur la confiance, une bonne manière d'évaluer la compétence d'un individu est de juger à quel point il se détache du paraître pour construire sa réputation. À réputation égale, un chirurgien avec de gros doigts et l'apparence d'un boucher est nécessairement plus compétent qu'un chirurgien aux doigts fins, aux petites lunettes et à la coupe de cheveux soignée.

Le premier a acquis sa réputation uniquement par compétence, quand le second la doit en partie à son paraître. Ainsi, à réputation égale, ce qui paraît farfelu ou inadapté vaut mieux que ce qui respecte les codes établis.

Il en va de même pour la publicité : à prix égal, ce qui repose sur le marketing a de bonnes chances d'être de moindre qualité qu'un équivalent porté uniquement par le bouche-à-oreille.

Ce qui fait l’objet d’un marketing poussé est necéssairement moins bien. Nassim Taleb

Le principe est le même : à réputation égale, le paraître réduit la part de réelle compétence ; à prix équivalent, le marketing réduit celle de la qualité.

Et cela s'applique aussi à la confiance : à discours égal, l'alignement avec le dogme entame la part de confiance réelle qu'on peut accorder à un individu.

Cet équilibre semble être une règle universelle, applicable à bien d'autres sphères : les parts du gâteau sont limitées, ce qui prend de la place d'un côté en enlève de l'autre.