La richesse

Passons maintenant à ce qui est la plus grande source des misères de l’homme, la richesse. Sénèque

La richesse nous offre-t-elle le bonheur ?

Malgré l’expression bien connue “l’argent ne fait pas le bonheur”, nombreux sont ceux qui associent une grande richesse avec un grand bonheur. Non pas qu’ils estiment systématiquement les plus riches plus heureux qu’eux, mais plutôt qu’ils voient dans la richesse le moyen de combler ce qui, selon eux, leur manque pour accéder au bonheur.

Qu’y a-t-il de plus malheureux que l’homme esclave de ses propres chimères ? Montaigne

Avec cette nouvelle voiture, je serais bien plus heureux.” On l’est, effectivement… quelques jours tout au plus. Puis on retrouve immanquablement son niveau de bonheur initial, mais avec, en prime, quelque chose de plus à perdre. On se berce d’illusions, on croit tenir le bonheur, puis on retombe dans le même cycle, sans jamais en tirer la leçon.

Pendant qu’il est loin, l’objet de nos désirs semble l’emporter sur tout le reste ; est-il en notre possession, nous désirons autre chose. Lucrèce

On accumule richesses et possessions, puis on en devient dépendant. Ce qui devait nous rendre heureux nous encombre, nous emprisonne. Un nouvel objet nous apporte quelques jours de bonheur, mais il nous contraint pour des années : la peur de le perdre nous hante. Cette peur est souvent fondée : si l’on a goûté quelque chose de très bon, ce qui est seulement bon paraitra maintenant plus fade pour notre palais exigeant.

Gagner en richesse nous fait gravir une tour où la vue, à chaque étage, n’est époustouflante que pour quelques instants. Mais plus on monte, plus la chute menace d’être vertigineuse et plus la convalescence s’annonce longue, comme si le prix de l’ascension était une vulnérabilité accrue.

On s’enferme dans une accumulation insensée d’argent et de possessions, où la peur de perdre ce qu’on a nous condamne à conserver ce fardeau sans espoir de nous en défaire : le retour en arrière ne semble plus être une option.

Comme si quelqu’un vous en avait assuré l’éternelle possession, vous vous habituez à elle, vous vous liez à elle. Sénèque

Se faire plaisir avec une voiture ou une maison couteuse, c’est souvent s’enfermer un peu plus dans ses perspectives de vie.

Pourtant, tout dépend de notre rapport à ces biens. Dans l’idéal, on est riche sans être prisonnier : on jouit de nos richesses sans que leurs pertes ne nous affectent. Quand la richesse n’est plus un fardeau, une contrainte, une raison de craindre, aspirer à être riche devient logique.

(Le sage) si pauvre il peut être riche, il voudra le devenir. Sénèque

Même si le bonheur ne dépend pas de la richesse, celle-ci apporte des commodités et du pouvoir qu’il serait bête de refuser, à condition qu’elle ne s’accompagne d’aucun désavantage.

Les richesses affectent le sage et le rendent joyeux comme le vent favorable entraîne le navigateur, comme la belle journée et le lieu ensoleillé au milieu des froids de l’hiver. Sénèque

Ce n’est pas le manque de richesse qui rend malheureux, mais le désir d’en avoir davantage. Nous sommes tous le riche de quelqu’un d’autre, et pourtant, rares sont ceux qui s’estiment assez fortunés. Cette soif de richesse, qui ne nous cause que du malheur, ne tarit jamais.

C’est un défaut chez nous d’être plus mécontents de voir ce qui est au-dessus de nous que contents de voir ce qui est au-dessous. Montaigne

Ce n’est pas la quantité de richesses matérielles qui détermine notre bonheur, mais le contentement que nous en tirons.

Que peut-il manquer à celui qui s’est placé en dehors de tout désir ? Sénèque

Bien sûr, une extrême pauvreté est source de malheur. Quand les besoins fondamentaux (nourriture, chauffage) ne sont pas assurés faute de moyens, la question du bonheur ne se pose même plus : seule la survie compte. Être suffisamment riche pour assurer sa survie, mais sans s’encombrer d’un excès qui n’apporte que des ennuis et des contraintes : voilà la richesse la plus propice au bonheur.

La meilleure mesure de la richesse, c’est sans tomber dans la pauvreté, de ne pas s’en éloigner beaucoup. Sénèque

La richesse matérielle peut parfois étouffer les autres formes de richesse. Car la vraie richesse ne se limite pas à ce que l’on possède : elle réside aussi dans le temps dont on dispose, la qualité de nos relations et l’étendue de nos connaissances. Si l’accumulation de biens empiète sur notre temps libre, ce qui est presque inévitable, les autres formes de richesse en pâtissent.

Ce n’est pas à un homme affairé qu’il appartient de vivre. Sénèque

Le terme “temps libre” n’est pas anodin : ce qui n’en relève pas est, par définition, soumis à une contrainte. Le riche se retrouve souvent prisonnier de ses biens : il doit y consacrer son temps, non pour lui-même, mais pour leur gestion et leur entretien. Si la richesse lui prend du temps, trop de temps, alors il vit pour elle au lieu de l’utiliser pour mieux vivre.

Les richesses m’appartiennent et toi tu leur appartiens. Sénèque

Une grande richesse est parfois aussi contraignante qu’une grande pauvreté : les soucis diffèrent, mais le temps consacré est le même. Dans un cas, on lutte pour survivre ; dans l’autre, pour conserver.

Le fait d’être riche n’apporte pas un soulagement mais un changement de soucis. Epicure

Le pauvre, au moins, peut rêver de richesse. Le riche ne rêve plus, il se contente d’éviter le cauchemar de la perte.

Il n’est rien si empêchant, si dégoûté, que l’abondance. Montaigne

Au-delà des inconvénients déjà évoqués, la richesse émousse souvent les relations impliquant de la confiance. Quand on n’a rien à offrir, une amitié ne peut être que sincère et désintéressée. Le pauvre, lui, a au moins cette certitude : ses amis l’aiment pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il possède.

Le riche, lui, restera toujours en proie au doute : cet ami, ce cousin, cette épouse m’aiment-ils pour ce que je suis, ou pour ce que je possède ?

Les pleurs d’un héritier sont des ris sous le masque. Publius Syrus

Vivre dans le doute perpétuel, incapable de faire pleinement confiance à ses proches, est une forme de torture silencieuse. Cette méfiance, même légitime, est un poison : les relations ne sont épanouissantes que lorsqu’elles reposent sur une confiance totale.

Le riche peut paraître heureux, entouré d’une foule d’amis et de parents, mais au fond de lui, il craint la trahison et ne peut jamais pleinement savourer ces relations. Le pauvre sera peut-être moins entouré mais il croira, à raison, de tout cœur en ses relations.

Celui-là est heureux en lui-même. Le bonheur de cet autre est seulement en surface. Sénèque

L’amitié entre riches offre une solution au problème de la confiance : lorsque chacun possède autant que l’autre, l’intérêt financier perd sa raison d’être.

Reste un prix à payer. La richesse matérielle s’acquiert et se conserve souvent avec peine. Non qu’il soit nécessaire de suer sang et eau pour s’enrichir, mais plus on s’y donne corps et âme, plus on augmente ses chances d’y parvenir. Pourtant, sacrifier son sommeil, sa santé, sa vie pour la richesse est absurde, mais beaucoup le font et ne s’en aperçoivent qu’a posteriori. Dès lors qu’on tombe malade, la plus importante des richesses devient toujours la pleine santé. Car sans elle, tout le reste perd sa valeur.

Dans cette course effrénée, certains vont même jusqu’à trahir leurs propres principes. On sacrifie alors ce qui a le plus de prix : notre âme.

Ni la maison, ni les propriétés, ni les monceaux de bronze et d’or ne chassent les fièvres du corps, ni les soucis de l’âme. Horace

On ne mesure l’importance de sa santé que lorsqu’on la perd.

Nous ne sentons pas l’entière santé comme la moindre des maladies. Montaigne

La richesse matérielle ne conduit pas au bonheur, vient avec son lot de soucis et s’acquiert parfois au détriment de la seule vraie richesse : notre santé physique et mentale.

Se battre pour sortir de la pauvreté est nécessaire, mais une fois ce cap franchi, il faut savoir cesser d’accorder de l’importance à la richesse. Si elle vient à nous par nos actions, l’essentiel est d’en rester maître : elle doit nous servir, et non l’inverse.

[…] prête à faire usage des présents de la fortune mais non à s’y asservir. Sénèque

La vraie richesse ne réside ni dans l’accumulation ni dans la privation, mais dans cette liberté intérieure qui nous permet de jouir de ce que nous avons sans en devenir l’esclave.

Se connaître

Ainsi, chacun ne cesse de se fuir lui-même. Lucrèce

On prend rarement le temps de s’interroger sur qui l’on est vraiment.

Cela semble absurde : a-t-on vraiment besoin d’y réfléchir ? N’est-ce pas une évidence, quelque chose d’inné ? Pourtant, se connaître est bien plus difficile qu’il n’y paraît.

Se connaître, réfléchir à nos valeurs, à ce que l’on veut transmettre, à qui l’on est et qui l’on veut être, à nos envies réelles, à nos rêves ou à nos amours, demande bien plus d’efforts qu’on ne le croit. Tout cela nous semble inné, comme un instinct, ancré en nous sans qu’on ait besoin de s’interroger. Pourtant, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit souvent que nos actes ne reflètent guère ce que notre réflexion nous aurait conseillé : il y a un décalage entre ce que l’instinct nous incite à faire et ce que notre esprit nous souffle à l’oreille, quand on daigne l’écouter.

Pour se connaître vraiment, il faut réfléchir, parfois écrire, et chercher en soi qui l’on est, et non ce que l’on croit être ou ce que l’on voudrait être.

Se poser ces questions puis comparer nos réactions instinctives à ce que la réflexion nous dicterait n’a rien d’agréable. On y découvre souvent un décalage entre nos actes et ce que nous croyons être nos principes. La réflexion sur soi vient rarement d’elle-même : il faut s’y contraindre.

L’attitude et l’habitude communes qui consistent à regarder ailleurs qu’en nous-mêmes nous sont bien profitables. Car nous sommes pour nous-mêmes un objet de grand mécontentement : nous n’y voyons que misère et vanité. Montaigne

Tout nous détourne de ces questions, comme si nous n’avions de cesse de nous fuir, que ce soit avec des distractions, du travail ou d’autres pensées.

Personne ne revendique le droit d’être à soi-même, nous nous dépensons les uns pour les autres. Sénèque

Sans cette introspection, les autres finissent par nous connaître mieux que nous-mêmes. Pourtant, leur perception est superficielle : elle ne repose que sur ce que nous leur montrons. On ne se connait alors qu’à travers eux, par une combinaison de miroirs déformés et incomplets qui ne reflètent que la partie de nous émergée et accessible. Dans ce cas-là, miser sur le paraître plutôt que sur l’être coule de source : c’est le seul moyen d’améliorer le regard que l’on porte sur soi.

Ce que nous sommes réellement nous importe moins que ce que nous livrons à la connaissance des autres. Montaigne

Se contenter du paraître, c’est renoncer à toute amélioration intérieure. Comment s’améliorer si l’on ne se connait pas ? Comment se remettre en question si l’on ne sait pas de quoi il est question ?

Chez lui, à l’intérieur, tout est en désordre et médiocre. Montaigne

Beaucoup cherchent à progresser par mimétisme, sans jamais s’interroger sur leur propre destination. Ils reproduisent les parcours de ceux qui ont réussi alors qu’ils ignorent ce qu’ils cherchent à accomplir. Imiter sans discernement, c’est risquer de se perdre en chemin.

Le bœuf pesant désire la selle et le cheval la charrue. Horace

Penser d’abord à soi passe souvent pour de l’égoïsme. Pourtant, je vois dans la connaissance de soi un prérequis indispensable pour aider autrui. Aligner qui l’on est et ce que l’on fait devrait toujours être la priorité.

Si les gens se plaignent que je parle trop de moi, moi je me plains de ce qu’ils ne pensent même pas à eux. Montaigne

Vouloir aider les autres sans se comprendre soi-même relève de l’absurdité.

Le rêve

Faut-il risquer de tout perdre pour son rêve ?

Mes amis proches et issus du même milieu social que moi vivent, pour la plupart, dans une situation confortable avec un salaire permettant un bon train de vie, des voyages, un peu d’épargne ou le remboursement d’un prêt immobilier.

Mon parcours, plutôt classique, m’a mené du bac scientifique à une prépa, puis à une école d’ingénieur ou à un master. Rien d’exceptionnel : c’est celui de beaucoup de personnes de mon milieu. Les enfants des amis de mes parents ont souvent suivi la même voie, et mes amis, pour la plupart, viennent de familles socialement proches de la mienne. Une situation que beaucoup doivent envier, j’en suis conscient, mais cette apparence de “bonne vie” ou de “vie réussie” peut cacher une réalité assez triste.

Est-ce que mon parcours relève vraiment d’un choix, d’une voie que j’ai tracée moi-même et qui, par hasard, ressemble à celle des autres ? Ou n’est-ce qu’une illusion, un chemin presque prédéterminé par mes relations, mon éducation et les exemples qui m’entourent ? Des rails sur lesquels on avance, avec quelques bifurcations simulant des choix, mais une trajectoire globalement identique pour tous ?

Les parents sont donc contraints de former leurs enfants à exercer exactement le métier de leur père, et nul autre, entretenant ainsi […] la persistance de leur sort. Montaigne

Tout porte à croire que c’est plutôt la seconde option. On se retrouve dans une situation confortable, certes, mais en n'ayant jamais réellement choisi notre voie.

Quelques fourches sur le chemin peuvent nous donner l’illusion d’avoir choisi ce que l’on fait : sciences de la vie ou sciences de l’ingénieur, maths ou biologie, mécanique ou informatique.

Cette illusion du choix nous fait croire que nous avons opté pour ce qui nous plaisait, alors qu’en réalité, nous n’avons fait qu’éliminer ce qui nous convenait le moins. Quand des milliers de possibilités s’offrent à nous, on peut encore parler de préférence ; mais quand il n’en reste que deux, le choix devient presque un leurre.

Rien ne prouve que ce à quoi nous aboutissons nous corresponde vraiment. Tout au plus peut-on dire que cela nous convient mieux que les autres options, celles que nous avons progressivement éliminées en chemin.

Je crois en la vocation : pour moi, ce n’est pas à l’individu de s’adapter à son métier, mais bien au métier de correspondre à la personne. L’idée qu’on finit par aimer ce qu’on fait, à force de le pratiquer, ne me convainc pas.

Si l’épine ne pique pas en naissant, à peine piquera-t-elle jamais. Proverbe populaire du 16ᵉ siècle

Selon moi, il serait absurde de croire que, par un heureux hasard, tous les gens de mon milieu se révèlent parfaitement faits pour des métiers d’ingénieur ou d’autres professions exigeant de longues études.

Loin de nous les rêves fous, les idées originales ou simplement les emplois moins valorisés socialement.

Même après avoir pris conscience de ce conditionnement, même après avoir reconnu que notre métier nous a été imposé par notre milieu plutôt que choisi par vocation, on reste souvent prisonnier de cette voie. On préfère conserver un salaire confortable, même au prix d’un travail qui ne nous correspond pas, plutôt que de risquer une baisse de niveau de vie.

Pourtant, un métier, selon moi, doit d’abord être une source d’épanouissement, une activité qui nous plait et nous correspond, bien plus qu’une façon de gagner beaucoup ou de briller socialement.

On se retrouve dans une prison dorée : on renonce à une part de notre liberté, à nos véritables choix de vie, en échange d’un confort sans stress ni précarité. La différence avec une prison classique ? Notre cellule est douillette, et la porte n’est pas verrouillée. Il nous arrive de rêver d’évasion, mais ce qui nous retient, ce ne sont pas des barreaux mais des barrières mentales, sociales et surtout la crainte.

De l’enfance à l’âge adulte, je n’ai jamais vraiment choisi : j’ai suivi les rails, optant à chaque étape pour la voie la plus reconnue ou la moins inconfortable. Le meilleur lycée accessible, la prépa la plus cotée, la meilleure école d’ingénieur…

La plupart de mes actions ont été dictées par des exemples et non par des choix. Montaigne

Je n’ai jamais pris de risque, jamais fait un choix susceptible de compromettre cette promesse d’une vie future dans un métier qui semblait écrit pour moi.

Je n’ai pas évité délibérément ces choix, ni choisi spontanément la facilité. Simplement, je ne me suis jamais trouvé face à de véritables choix. J’ai suivi un chemin parsemé d’illusions de choix, les œillères rivées, sans même soupçonner qu’il existait d’autres façons de vivre. Pour couronner le tout, je n’ai jamais été un rêveur. Aucune passion, aucune vocation qui aurait pu me servir de prétexte pour tout quitter.

Par chance, j’ai compris assez tôt que je n’étais pas à ma place dans mon métier. J’ai beau ne pas avoir d’idée précise de ce qui me conviendrait vraiment, au moins, je sais ce qui ne me convient pas.

Je sais bien ce que je fuis mais pas ce que je cherche. Montaigne

Beaucoup ont un rêve. Une passion qui les habite depuis l’enfance, mais qui semble folle, improductive, ou trop risquée. Alors on se répète que la vie est confortable, qu’on n’a pas à se plaindre, qu’il y a toujours pire ailleurs. On se conditionne alors à se contenter d’une vie qui n’est pas la nôtre.

N’ayant pu faire ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient. Montaigne

On se persuade qu’il est trop tard : un prêt, des enfants, un train de vie… Alors on se sacrifie, on abandonne ce qu’on aurait voulu être, ce qu’on aurait pu devenir.

On n’a qu’une seule vie et on la gâche par crainte : on pense ne pas avoir le choix. Pourtant, dans la plupart des pays modernes, nous avons cette chance inouïe : celle de pouvoir tenter des choses sans mettre en danger notre survie, ni celle de nos enfants. Jamais il n’a été aussi peu risqué de tout quitter pour vivre ses rêves. Mais notre attachement au confort et à la stabilité déforme notre perception : le moindre risque nous apparaît comme une montagne insurmontable.

Ce ne sera ni facile, ni agréable au début. Certains nous jugeront égoïstes ou irresponsables. Mais une fois encore, la question reste la même : la stabilité qu’offre cette prison dorée vaut-elle vraiment qu’on y sacrifie sa vie ?

Il n’y a pas de réponse universelle, mais trouver la sienne est, pour moi, une nécessité aujourd’hui. Plutôt que de regretter un choix de vie, il faut le clarifier : est-ce que je saisis ce risque, ou est-ce que je l’écarte ? Si je choisis de ne pas le prendre, alors je dois aussi choisir de ne plus le regretter.

Le plus grand dommage dans la vie, c’est de remettre à plus tard. Sénèque

La vie est unique, et l’idée qu’il est "trop tard" n’est qu’une illusion. Il faut agir maintenant pour ses rêves, ou, à défaut de rêves, au moins pour fuir ses cauchemars.

L'influence

Depuis toujours, des individus de tous horizons ont rêvé de changer le monde. Aujourd’hui, cette aspiration semble plus répandue que jamais. Moins contraints par la survie, souvent assurée par un travail modéré ou un filet social, beaucoup peuvent désormais se consacrer à autre chose. Un niveau de vie plus élevé libère du temps pour la réflexion et la remise en question.

Parallèlement, l’augmentation du nombre d’individus rend le poids des actions individuelles presque négligeable. Les entreprises, entités plus puissantes que les individus, entretiennent le système actuel. Bien sûr, les humains sont aux commandes, mais la survie et la direction d’une entreprise ne dépendent pas du bon vouloir d’une seule personne : elle est une entité à part entière.

Pour quelqu’un qui aspire réellement à changer le monde, les actions individuelles, bien que louables et apaisantes pour la conscience, restent insuffisantes pour avoir un impact réel.

Comment alors réellement changer les choses ?

La politique s’impose comme une voie naturelle : convaincre ses voisins, puis un village, une ville et peut-être un pays. L’approche est sans nul doute efficace, à condition de pouvoir la mettre en œuvre. La politique me semble être un domaine plutôt fermé, assez conservateur où le plus difficile ne sera pas d’avoir des idées convaincantes mais plutôt de convaincre de l’authenticité de ses idées.

Le peuple, habitué à ce qu’on lui mente en politique, va souvent garder, à raison, un certain conservatisme dans son choix électoral. Les électeurs privilégient souvent la prudence à l’adéquation parfaite avec leurs idées. Ce choix rassurant a un prix : il écarte toute possibilité de transformation radicale. On retrouve ce phénomène dans de nombreuses sociétés modernes, où les partis dominants occupent la scène politique depuis des décennies.

Il ne s’agit pas de décourager quiconque de se lancer en politique, mais de souligner les limites de cette voie pour qui aspire à changer le monde. C’est un travail de longue haleine, qui exige du temps. Beaucoup de temps.

Si la politique semble être un chemin semé d’embûches, l’influence offre une alternative plus accessible, bien que moins directe.

Aujourd’hui, l’influence est, selon moi, le chemin le plus cohérent pour tenter de changer profondément la société. Le monde moderne offre un atout majeur : des canaux de communication sans précédent, internet, réseaux sociaux, médias alternatifs, qui permettent à quiconque de diffuser ses idées à grande échelle, sans dépendre des structures traditionnelles.

Qu’on choisisse l’écriture, la vidéo, l’audio ou tout autre média, l’influence repose sur deux piliers : la clarté de la pensée et l’art de la transmettre. Elle est la continuité d’un travail sur soi, mais le dépasse aussi : en s’exposant au regard des autres, on affine nos idées, on les remet en question, on les confronte et on les enrichit. Seul, on reste souvent aveugle aux failles de nos idées, même les plus évidentes.

Convaincre, c’est d’abord se convaincre soi-même. Mais face aux autres, nos idées montrent leurs limites et c’est là qu’elles se renforcent le plus.

Bien sûr, l’influence n’est pas une solution miracle : elle exige du temps, de l’implication et une communauté réceptive. Contrairement à la politique, l’influence se construit de manière progressive. Pas besoin de convaincre la majorité pour avoir un impact : il suffit d’inviter à la réflexion, de convaincre quelques-uns, et ainsi, peu à peu, façonner la vision du monde d’un cercle toujours plus large.

La différence entre la politique et l’influence est fondamentale : la première agit par des leviers institutionnels, la seconde transforme les esprits et les pratiques. Une majorité, même infime (50 % + 1), suffit à imposer une vision à l’ensemble de la société ; l’influence, elle, ne s’impose pas : elle propose, et chacun reste libre d’y adhérer ou non.

Pourtant, les deux ne s’opposent pas. Une influence suffisamment large finit par modeler le paysage politique : les électeurs, imprégnés de nouvelles idées, se tournent vers les candidats qui les portent.

L’influence, telle que je la conçois, ne vise pas à convaincre, mais à partager et à éveiller la réflexion. Il s’agit d’exposer ses idées et son cheminement avec sincérité, laissant à chacun la liberté de se forger sa propre réflexion. Créer un espace d’échange et d’interaction avec une communauté en est d’ailleurs l’une des forces : pour moi, l’influence est un dialogue, jamais une leçon.

Car il n’est de discussion sans vive contradiction. Cicéron

Même après une réflexion approfondie, on a beaucoup de chances d’être passé à côté de quelque chose. S’appuyer sur les retours de sa communauté pour affiner ses écrits, et, par là même, renforcer le lien avec elle, permet naturellement de dégager des idées qui résonnent avec le plus grand nombre.

La conversation apprend et exerce en même temps. Montaigne

Bien sûr, l’influence peut évoquer une dimension péjorative : celle qui repose sur le mensonge ou la manipulation plutôt que sur la sincérité. Ce type d’influence, pour moi, est détestable.

La sincérité et l’authenticité, en quelque siècle que ce soit, demeurent bienvenues et trouvent aisément leur place. Montaigne

L’influence se transfère plus facilement qu’elle ne s’acquiert : bâtir une influence par le divertissement pour ensuite la détourner vers des fins politiques ou intellectuelles peut s’avérer efficace et rapide. Mais cette méthode me semble malhonnête et illégitime.

Notre influence est inévitablement biaisée. Même en quête d’objectivité, nous trions, interprétons, omettons, non par malveillance, mais parce que notre esprit est ainsi fait. L’important n’est pas de prétendre à une neutralité impossible, mais de rester ouvert à la remise en question.

Personne n’est exempt de dire des bêtises. Ce qui est grave, c’est de les dire sérieusement. Montaigne

Une influence véritable, celle qui peut transformer le monde, naît d’abord d’un travail sur soi : se convaincre profondément de ses idées, puis les partager, les soumettre au débat, les affiner et les faire évoluer main dans la main avec sa communauté.

La catastrophe

Imaginons une catastrophe prévisible, menaçant la survie de l’humanité. Une catastrophe sans précédent, demandant des décisions mondiales affectant confort, économie et liberté individuelle. Comment pourrait-on lutter contre une telle catastrophe ?

Notre société actuelle en est encore à ses balbutiements : on ignore si notre façon de fonctionner est tenable et viable sur le très long terme.

La société moderne se veut, dans l’ensemble, plus égalitaire au niveau de l’individu par rapport aux sociétés du passé. Les écarts de richesse restent importants, voire se creusent, mais dans de nombreux pays occidentaux, les revenus des plus modestes ont augmenté, leur offrant un niveau de vie supérieur à celui des pauvres des siècles passés.

Néanmoins, les sociétés antérieures, certes moins égalitaires, comme la monarchie française, l’Empire romain ou l’Égypte antique, ont montré une certaine forme de viabilité face au temps. Ces sociétés, bien qu’éteintes aujourd'hui, ont perduré pendant des millénaires. Leur pérennité démontre une certaine forme de viabilité pour la survie et le progrès, sans qu’on puisse pour autant les qualifier d’optimales ou de vertueuses.

Ce n’est pas une simple opinion, c’est la vérité : le meilleur, le plus excellent gouvernement pour chaque nation, c’est celui sous lequel elle a vécu et s’est maintenue. Montaigne

Notre modèle, plus social, n’a pas encore fait ses preuves. Il pourrait très bien résister à l’épreuve du temps, mais en l’absence de recul historique, la prudence s’impose.

Une société centrée sur l’individu, comme la nôtre, constitue une expérience inédite et donc un pari risqué pour la survie de l’espèce. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à cette voie, mais plutôt qu’il convient d’en mesurer les dangers.

D’ailleurs, la survie de l’espèce n’est pas une fin en soi pour chacun. Certains choisiront de tout miser sur l’égalité, quitte à risquer l’extinction : mieux vaudrait disparaître que survivre dans un monde où la liberté n’a pas sa place.

Même avec les meilleures intentions, changer une société implique toujours des risques. L’exemple soviétique en témoigne : une idée peut être séduisante sur le papier, mais si elle ignore la nature humaine ou si son application est maladroite, son échec est inévitable.

Quel que soit le moyen dont nous puissions disposer pour la redresser et la remettre en ordre à nouveau, nous ne pouvons guère lui ôter le pli qu’elle a pris, sans tout démolir. Montaigne

Pour limiter les risques, la transformation doit être progressive : on ajuste un seul aspect à la fois, tout en conservant l’essentiel d’un système qui fonctionne. Une fois cette modification assimilée, on en aborde une autre. Ainsi, la société se transforme en profondeur. Cependant, cette méthode, aussi sûre soit-elle, reste trop lente face à la catastrophe qui nous guette.

À l’inverse, vouloir trop changer d’un coup augmente considérablement les risques d’un effondrement. Basculer vers un nouveau système, fondé sur les libertés individuelles et la lutte contre la catastrophe, revient à prendre une quantité inimaginable de risques.

Se décharger du mal présent n’est pas guérir, si la condition d’ensemble ne s’est pas améliorée. Montaigne

Dans un monde idéal, avec un horizon temporel illimité et des principes stables, la voie la plus sage serait une transformation progressive du système : renforcer les libertés individuelles tout en affrontant la catastrophe. C’est, d’une certaine manière, la direction que nous suivons déjà. Malgré les revirements politiques qui freinent l’élan, la trajectoire globale demeure encourageante.

Problème : le temps nous est compté. Dans notre scénario, la catastrophe n’est plus une menace lointaine, mais une réalité imminente. Un système qui évolue lentement, dans la bonne direction, serait certes idéal pour les individus comme pour la société… mais face à l’urgence, cette approche devient à la fois irréaliste et insuffisante.

Agir doucement, en limitant les risques avec l’existant, n’est plus vraiment une option.

On se retrouve bloqué face à deux choix :

  • Poursuivre sur la pente douce, avec l’espoir qu’elle mène dans la bonne direction, mais au risque de laisser la catastrophe nous imposer ses propres changements, brutaux et meurtriers, avant que nous n’ayons pu agir.
  • Tenter une refonte radicale de la société, un pari risqué, une partie de roulette russe, en misant sur notre capacité à bâtir, dans l’urgence, un système fonctionnel et capable d’endiguer la catastrophe.

Entre ces deux options, la seconde s’impose par la force des choses : le changement est inévitable, alors mieux vaut le provoquer que le subir.

Supporte les coups jusqu’à en mourir ou cède tout de suite ; ne va pas d’abord recevoir les coups pour céder ensuite. Épictète

Pour notre génération, cela signifie renoncer à notre confort immédiat et tout miser sur un pari incertain : celui d’offrir, peut-être, un avenir vivable à ceux qui nous suivront. Mais je doute que l’humanité soit prête à un tel sacrifice.

Il existe une troisième voie : celle qui garantit la survie de l’espèce, mais au prix des sacrifices les plus lourds pour notre génération. C’est la méthode qu’on utilise lors de crises extrêmes, où les décisions s’imposent sans discussion, sans délai, et sans place pour l’opposition.

La solution ? Déclarer l’état d’urgence planétaire. Confier les rênes du monde à une autorité centralisée permettrait d’agir sans les entraves des débats démocratiques. Un retour à la monarchie absolue, mais à l’échelle globale : un souverain aux pouvoirs absolus, modèle éprouvé par des millénaires d’histoire. Un pouvoir unique et centralisé, libéré de conflits économiques ou militaires entre nations, agirait avec la cohérence et la rapidité nécessaires pour contrer la catastrophe.

Ce pouvoir absolu ne serait que temporaire : il prendrait fin avec la résolution de la crise, ou une fois le monde réorganisé pour neutraliser définitivement la menace.

Cette solution est la plus douloureuse à accepter : sacrifier notre liberté et notre individualité pour sauver l’espèce. Pourtant, à défaut d’alternative, elle reste la seule à allier prudence et efficacité face à l’urgence. La deuxième option, préférable en théorie, repose sur un pari presque perdu d’avance : bâtir de toutes pièces une société capable de résister à la catastrophe imminente.

Cet exercice de pensée reste une pure abstraction : rien de tout cela n’adviendra. Nous demeurerons, par défaut, dans la première option. Les deux autres exigeraient un sacrifice collectif de la liberté au nom d’un objectif censé nous unir tous : la survie de l’humanité. Autant dire que c’est perdu d’avance.

La société actuelle, où les pouvoirs basculent fréquemment, privilégie l’action court-termiste au détriment de toute vision d’avenir. Malgré tout, le changement est en cours, mais son rythme est trop lent, beaucoup trop lent. Il progresse par à-coups, avance ou recule au gré des alternances de pouvoir. Les changements politiques récents le montrent : la marche en avant est encore plus laborieuse qu’on ne l’imaginait. Un seul dirigeant, à la tête d’une grande puissance, peut anéantir en un instant des décennies d’efforts.

À ce rythme, sans capacité à transformer la société, la catastrophe n’est plus une menace, mais une certitude. Le plus sain serait peut-être d’accepter cette fatalité…

Employé ou mercenaire ?

Pour les soldats, on dit “mercenaires”, pour les employés, on les excuse parce que “tout le monde doit bien gagner sa vie”. Nassim Taleb

Critiquer les mercenaires est une évidence : faire la guerre et tuer, non pour un idéal, mais pour l’argent uniquement, est détestable et condamnable.

Pourtant, cette condamnation unanime masque une hypocrisie : le salariat, bien qu’ancré dans les normes sociales, n’est qu’une autre forme de mercenariat. Un employé vend son temps, ses compétences et son énergie dans un travail qui, souvent, ne correspond pas à ses valeurs. Les intérêts d’une entreprise et ceux de ses salariés coïncident rarement : la première cherche le profit, les seconds un salaire et, je l’espère, une cause ou des valeurs à défendre.

Certains employés sont complètement en phase avec la vision et les décisions de l’entreprise pour laquelle ils travaillent. Mais c’est l’exception, pas la règle, et l’inverse est également vrai : un employé est rarement en désaccord avec l’intégralité des décisions de l’entreprise. La plupart du temps c’est un mélange plus ou moins équilibré entre accords et désaccords.

Pour moi, c’est cette forme atténuée de désaccord qui permet au système de perdurer. On se convainc que les raisons de rester, les objectifs alignés avec nos valeurs, suffisent à compenser ce qui nous dérange. Également, la peur de se retrouver sans emploi nous pousse à tolérer un dégoût modéré des décisions de notre entreprise.

Les mercenaires, au moins, ont l’honnêteté de ne pas se mentir : l’argent est leur seule motivation. Tuer pour une cause qui ne vous touche pas ne saurait être un idéal, sauf, peut-être, pour quelques esprits dérangés.

Reste que, accepter de vendre une partie ou l’intégralité de ses principes contre un salaire revient toujours à trahir l’essentiel : l’alignement complet entre ce que l’on fait et ce que l’on est. C’est une forme de mercenariat déguisé : seul l’acte diffère, et semble plus acceptable. Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas l’acte en soi, mais le fait d’agir en contradiction avec nos valeurs, nos principes ou notre vision.

Les hommes louent leurs services. Leurs talents ne sont pas pour eux, ils sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; ce sont ceux qui les louent qui sont chez eux et non eux-mêmes. Montaigne

Mettre le mercenariat et le salariat sur le même plan est certes une exagération, mais qualifier l’un d’inhumain, de monstrueux, et l’autre de normal relève simplement de l’hypocrisie.

Je travaille dans une entreprise qui développe des outils de détection du cancer à partir d’images cellulaires. La mission, sur le papier, est noble. Pourtant, comme dans tant d’autres secteurs, la réalité est plus ambiguë : l’objectif premier reste le profit. Les méthodes employées soulèvent en moi un sérieux cas de conscience : le coût de notre solution a été multiplié par quatre, sans justification médicale ou technique mais simplement pour faire plus de marge. Difficile de concilier cela avec l’idée que notre travail sert d’abord les patients.

Ces marges ne sont pas une nécessité, mais un choix : maximiser les profits sur le dos de la Sécurité sociale, donc du peuple. L’entreprise ment pour justifier des prix indéfendables, tout en se cachant derrière une mission légitime : détecter le cancer. Je crois en cette mission. Pas en ses méthodes. Comme tant d’autres, je suis pris entre la peur du chômage, l’utilité de mon travail… et la trahison de mes principes.

Dans une écrasante majorité des cas, le salariat implique de renoncer, au moins en partie, à ses convictions, sa raison ou ses principes en échange d’un salaire et d’une stabilité. Accepter de mettre son intelligence au service d’un but qui contredit nos valeurs, est-ce vraiment différent que de faire la guerre pour de l’argent ? À mes yeux, se trahir pour un salaire reste une faute morale : c’est choisir de vivre en contradiction avec ce que l’on est.

L’idéal ? Œuvrer d’abord pour un but aligné avec ses valeurs puis réussir à gagner sa vie grâce à cela. L’argent ne doit pas être une fin en soi. Facile à dire, bien sûr : il faut bien manger, se loger, survivre. Mais est-ce vraiment vivre que d’étouffer ses principes du lundi au vendredi, de 9 h à 17 h ?

Ce qui rend le salariat plus pernicieux que le mercenariat, c’est l’impunité totale du salarié. Qu’il soit complice de fraude, de pollution ou de corruption, il ne risque rien : ni prison, ni sanction, ni même le remords.

Non seulement il sacrifie sa raison et ses principes pour un salaire, mais il n’en porte même pas la responsabilité. Rien ne l’empêche alors de participer à des actes malhonnêtes ou illégaux. Il n’est plus qu’un rouage : il a renoncé à ses valeurs, il n’a rien à craindre, il est devenu un outil.

Le mercenaire, au moins, assume son choix : il risque sa vie et encourt des sanctions internationales. Le salarié, lui, agit en toute impunité. L’un paie le prix de ses actes ; l’autre, jamais. Laisser des individus agir sans conséquences est un danger immense : cela encourage les prises de risque démesurées et banalise la malhonnêteté.

Je ne cherche ni à culpabiliser les salariés, ni à leur jeter la pierre. Mon but est simplement d’inviter à la réflexion. Mes propos sont durs, mais en tant que salarié, je me flagelle aussi en les écrivant.

Peu prennent le temps d’avoir cette réflexion. Le salariat est si ancré dans nos habitudes qu’il semble aller de soi. Remettre en cause sa légitimité morale peut même paraître absurde.

Dès l’enfance, on nous conditionne : aspirer à un bon poste, vendre ses compétences au plus offrant, croire que c’est là le seul chemin vers une vie accomplie. C’est dans notre culture, dans notre société : sans salariés, le système actuel s’effondrerait. Alors pourquoi le remettre en question ? Pourquoi imaginer qu’il pourrait exister une autre voie ?

Ils vivent non comme ils veulent, mais comme ils ont commencé à vivre. Sénèque

La spécialisation

Depuis ses origines, l’être humain a eu besoin d’un large éventail de compétences pour survivre. Dans une tribu, personne ne pouvait se permettre d’être spécialisé : chacun devait connaître les gestes essentiels à sa survie et à celle du groupe.

Pour fuir un prédateur, tout le monde doit savoir courir et grimper aux arbres. Pour se nourrir, tout le monde doit savoir chercher des fruits, des racines ou des champignons et reconnaître ceux qui sont comestibles. Un seul individu, même très compétent, ne pouvait que rarement compenser les lacunes des autres.

Mais cette polyvalence n’a cessé de décroître depuis : la spécialisation est devenue une clé de la société. Une société ne progresse rapidement que lorsque ses membres se spécialisent, au détriment de l’autonomie individuelle.

On nous force à quitter nos habitudes, et pour vivre plus longtemps, on nous empeche de vivre. Pseudo-Gallus

La vie en société a rendu obsolètes nombre de compétences ancestrales : le bâtisseur érige des remparts, l’éleveur nourrit la communauté, l’agriculteur cultive pour tous. Plus besoin alors de grimper aux arbres pour se protéger, de traquer le gibier ou de chercher des baies. À mesure que la société avance, les compétences essentielles s’amenuisent : Internet nous dispense de mémoriser, Google Maps de nous repérer, Uber Eats de cuisiner.

Une société avancée technologiquement exige des savoir-faire complexes, donc des individus hyperspécialisés : une connaissance variée y devient presque un synonyme d’amateurisme face à la profondeur des savoirs.

Si la spécialisation fait progresser la société et améliore le confort matériel, elle appauvrit l’épanouissement individuel et le rapport au travail.

L’hyperspécialisation me semble aller à l’encontre de ce que nous sommes, ou du moins de ce que je suis. Certains s’y épanouissent peut-être, mais ce n’est pas mon cas. Mon bonheur réside dans la variété : varier les activités au fil de la journée, de la semaine, de la vie.

Toutes choses ne conviennent pas également à tous. Properce

Bien sûr, l’efficacité et l’expérience vont de pair avec une société fonctionnelle. L’efficacité élargit l’accès aux biens, tandis que l’expérience en améliore la qualité. Je préfère être soigné par le chirurgien qui a dédié sa vie à la maîtrise de son art plutôt que par celui qui est également peintre, jardinier et triathlète.

L’idéal, pour un individu, serait de profiter des avantages de la société sans en subir la spécialisation : bénéficier des compétences des autres tout en restant à l’écart du système.

La spécialisation extrême, si elle appauvrit l’individu, offre à la société des avantages concrets : une efficacité accrue, une maîtrise approfondie des savoirs, et la possibilité même du progrès.

L’efficacité ne repose pas sur la complexité technique, mais sur la répétition : un geste simple, exécuté à la perfection, presque mécaniquement. L’hyperspécialisation excelle dans ce domaine. Prenez le travail à la chaîne, la production de sites web standardisés ou d’autres secteurs : dix spécialistes, chacun maîtrisant une tâche unique et complémentaire, surpassent dix généralistes capables de tout faire, mais moins rapidement.

Certaines tâches, fruits de millénaires d’avancées, par exemple en science ou en médecine, atteignent une complexité telle qu’elles exigent un engagement absolu. Elles ne servent la société que si elles sont maîtrisées à la perfection. Pour acquérir une telle maîtrise, un individu n’a d’autre choix que d’y consacrer sa vie entière.

Pour le progrès, l’enjeu n’est plus d’appliquer des compétences, mais de les enrichir par la recherche. La maîtrise du domaine reste indispensable, car c’est en partant de cette base solide qu’on peut le faire avancer, le complexifier, et ainsi en accroître l’utilité pour la société.

Ainsi, à mesure que la société avance, la spécialisation se fait plus pointue, ne couvrant qu’une infime partie des compétences existantes. Le progrès et la recherche, en complexifiant chaque domaine, exigent des individus toujours plus spécialisés, concentrés sur des sous-domaines de plus en plus restreints.

Même l’agriculture, domaine qui semble encore préservé de l’hyperspécialisation, illustre ce phénomène. Il y a quelques siècles, un paysan seul pouvait cultiver, fabriquer des outils rudimentaires, et vendre sa production localement. Aujourd’hui, la chaîne s’est allongée : il faut des concepteurs de tracteurs et d’outils, des commerciaux pour les vendre, des logisticiens pour acheminer les récoltes. Dans un objectif d’efficacité, l’autonomie d’antan a cédé la place à un écosystème où chaque maillon, ultra-spécialisé, est devenu indispensable.

Et pourtant, les métiers d’agriculteur ou d’artisan restent parmi les moins touchés par la spécialisation extrême. Même aujourd’hui, ils conservent une diversité de tâches bien supérieure à celle de la plupart des autres professions.

Mais plus ce que l’on construit est complexe, plus chaque spécialiste a un impact minime sur le produit final : l’individu s’éloigne des fruits de son travail. Pour moi, une part essentielle de l’épanouissement professionnel tient à cette conviction : participer, même modestement, à la création de quelque chose d’utile, qui rend le monde meilleur. L’hyperspécialisation nous en prive : impossible de savoir si notre travail a un effet bénéfique, néfaste ou s’il est simplement inutile.

Ce décalage entre le travail quotidien et ses résultats concrets peut aboutir à une perte totale de sens. À mes yeux, ce décalage explique en partie l’essor des burnouts, des dépressions professionnelles, ou encore des reconversions vers des métiers plus ancrés dans le réel. Un travail qui perd son sens perd aussi sa raison d’être : on ne comprend plus pourquoi on agit, ni pourquoi on se lève chaque matin.

Faire preuve de raison à l’égard de lui-même, être humain à une époque d’inhumanité, libre au sein de l’hystérie collective. Stefan Zweig

C’est un paradoxe moderne, ou peut-être la rançon inévitable du progrès. Une société qui avance améliore le bien-être physique de ses membres, mais souvent au détriment du sens et de la santé mentale.

Toute voie qui mènerait à la santé ne peut se dire pour moi ni âpre ni chère. Montaigne

Faut-il accepter ce compromis : sacrifier le sens au nom du progrès ? Renoncer à son épanouissement pour du confort, une sécurité matérielle et quelques années de vie supplémentaires ?

L'avarice

L’avare est en réalité pauvre.

Et dès que vous vous êtes habitué, que vous vous êtes représenté en esprit un certain tas d’or, vous n’en disposez déjà plus, car vous n’oseriez même plus l’écorner. Montaigne

Les biens ou l’argent que conserve l’avare ne lui appartiennent pas réellement ou, du moins, il n’en jouit pas. L’argent en banque, l’argent qu’il a prévu de mettre de côté chaque mois, il n’en dispose plus. Il n’y touchera pas sauf en cas d’extrême urgence : une urgence qui n’arrivera sans doute jamais.

Il faut vraiment que la nécessité vous prenne à la gorge pour vous résoudre à l’entamer. Montaigne

Renoncer à jouir de la vie pour se protéger d’un hasard hypothétique, lequel justifierait cet amas de richesses, est absurde. D’autant que cette accumulation de fortune est sans fin : le hasard, par définition, pouvant être n’importe quoi, l’argent de côté ne sera donc jamais ni excessif ni rassurant.

Cette richesse devient alors un poids : la conserver et l’accroître est une contrainte qui nous prive de liberté.

On va toujours grossissant cet amas, l’augmentant d’un chiffre à un autre. Montaigne

L’avare ne peut pas compter sur l’argent qu’il a de côté pour servir de financement à un de ses projets. Pour lui, conserver cet argent est souvent bien plus important que n’importe quel projet qu’il pourrait envisager. Son argent n’appartient qu’à son avarice, et à aucune autre partie de lui.

Théoriquement, épargner permet de stocker une certaine liberté pour l'avenir. L’argent de côté, si on ose le dépenser, nous offre la liberté d’agir sans craindre pour notre subsistance à court terme. L’avare, lui, n’atteint jamais ce futur : il reste avare, garde son argent, et meurt riche en possessions mais pauvre en vécu.

Se priver bêtement de la jouissance de ses propres biens, pour jouir simplement de leur conservation et ne point en user. Montaigne

L’avare est contraint par son épargne, tout comme le pauvre l’est par son manque d’argent. Le pauvre n’a rien à perdre ; l’avare, lui, risque de tout perdre. Il est plus libre seulement s’il est capable de se libérer de son avarice pour accéder à la liberté d’action que l’argent lui confère. Il n’y a finalement pas grande différence entre être avare et être pauvre.

Le chevelu se fâche autant que le chauve si on lui arrache des cheveux. Bion de Smyrne

Avoir un matelas de survie, une somme permettant de vivre quelques mois sans revenus, est judicieux. Mais l’agrandir, le rembourrer sans cesse, c’est risquer de basculer dans l’avarice. Le matelas devient alors intouchable : un tas d’or que l’on peut regarder grandir, mais que l’on osera jamais utiliser.

Épargner une somme fixe chaque mois peut devenir une prison : on croit se constituer une liberté future, mais on se prive d’abord de sa liberté présente. L’épargne n’est pas un mal en soi, mais elle le devient quand elle se fait au détriment de tout le reste. Un salaire fixe incite à épargner une même somme chaque mois, par habitude, jusqu’à ce que cette épargne devienne intouchable. On finit alors par vivre avec un revenu réduit.

Mais une fois cette habitude brisée, la perte d’un revenu ne fait plus peur : on a déjà appris à se passer de cette épargne intouchable. Quitter son travail pour un projet fou ou un rêve de jeunesse devient alors moins intimidant.

Parfois, l’avarice nous pousse à trahir nos principes.

Comme beaucoup, j’ai une part d’avarice en moi. Je me cache derrière le minimalisme ou l’écologie, mais c’est l’avarice qui, trop souvent, dicte mes choix. Acheter moins d’objets reste une bonne chose, bien sûr. Pourtant, je ne me contente pas d’acheter moins : souvent, je cherche aussi à payer moins cher. Alors que j’ai les moyens de privilégier des produits plus éthiques et de meilleure qualité, je suis réticent à cause du prix. Résultat, je finis par dépenser peu pour des articles qui ne respectent pas mes principes.

J’écris cette pensée avant tout pour me convaincre moi-même : pour m’assurer que mes principes l’emportent toujours sur mon avarice. Cela ne signifie pas acheter plus, mais acheter mieux : des produits durables, éthiques, plus respectueux de l’environnement. Concrètement : choisir la meilleure qualité possible pour la nourriture, privilégier le local et l’éthique pour les vêtements, ne pas regarder le prix au restaurant, respecter mes valeurs même si cela coûte plus cher. L’argent ne doit jamais être un frein à mes choix et à mes principes.

Bien sûr, tout cela est possible pour moi car mes revenus le permettent. Ce n’est pas applicable à tous.

La pauvreté peut se changer en richesse grâce à la frugalité. Sénèque

Un revenu modeste peut nous libérer de l’addiction à la consommation. Pour concilier principes de vie et budget restreint, on limite mécaniquement ce que l’on peut acheter. Le minimalisme s’impose alors comme la seule solution viable et nous libère ainsi de la propension moderne à consommer sans réfléchir.

C’est un revenu que de ne pas avoir la manie d’acheter. Cicéron

Se débarrasser d’une avarice bien ancrée n’est pas chose aisée. Une idée pourrait être de se forcer à dépenser davantage en adoptant des règles d’achat strictes. Par exemple, ne jamais choisir l’option la moins chère lorsqu’une alternative, plus alignée avec nos valeurs, existe.

Un voyage où l’on dépense sans compter peut également nous aider : le tas d’or fond, et l’on découvre que rien ne change, si ce n’est qu’on s’en libère.

Le plaisir d’un voyage très coûteux fut l’occasion de jeter à bas cette stupide conception. Montaigne

Dès lors qu’on ose piocher dans ce tas d’or, il n’est plus intouchable : la barrière de l’avarice commence à s’effriter puis s’effondre.

Et si la vraie richesse était moins dans ce que l’on conserve que dans ce que l’on ose dépenser, non pour posséder, mais pour vivre ?

Les contraintes

S’imposer des contraintes est une étape sur le chemin de la liberté.

Vivre libre, à mes yeux, c’est aligner ses actions sur ses principes et sa raison. Agir ainsi, sans se laisser dicter par des forces extérieures : voilà ce qu’est, pour moi, la liberté.

Pour être libre, il ne suffit pas d’avoir la possibilité de l’être. Dans le monde moderne, la plupart peuvent l’être, mais peu y arrivent ou même le désirent.

La servitude attache peu d’hommes, plus nombreux ceux qui s’attachent à elle. Sénèque

L’un des principaux obstacles à notre liberté, celui dont je veux parler ici, ce sont nos émotions. On se fixe un objectif, une ligne de conduite, mais dès que nos émotions interviennent, tout s’efface : elles prennent le dessus sur nos principes.

Chaque émotion a son rôle : l’ennui détourne du travail, la colère fait agir sans réfléchir, la paresse empêche de se mettre au travail, la gourmandise alourdit et engourdit, la fatigue sème le doute sur nos objectifs.

Suivre nos émotions, c’est renoncer à notre liberté de décision. Une décision raisonnée prise en pleine possession de nos moyens se retrouve abandonnée dès lors qu’une émotion surgit.

Ne menace jamais sous le coup de la colère, Ne promets jamais dans l’ivresse de la joie, Ne planifie jamais l’esprit accablé, Ne réponds jamais épuisé, N’achète jamais en proie à l’euphorie. Nassim Taleb

On ne peut pas contrôler nos émotions.

Si tu crois pouvoir maîtriser tes émotions, songe que certains s’imaginent aussi pouvoir régler les battements de leur cœur ou la pousse de leurs cheveux. Nassim Taleb

On a beau se dire : “Au moment voulu, je saurai résister à mes émotions, je me tiendrai à mes principes.” En pratique, on n’y arrive pas : elles sont plus fortes que nous.

C’est la passion qui parle, ce n’est pas nous. Montaigne

Plutôt que de chercher à les dominer sur le moment, mieux vaut les confronter à des émotions plus puissantes. Quand on se fait confiance et qu’on se fait une promesse, la rompre provoque un sentiment de honte intense que l’on voudrait à tout prix éviter.

Soit rompre sa promesse pour céder à l’émotion du moment et risquer la honte, soit l’endurer, ne rien lui céder et tenir sa promesse.

J'aimerais bien mieux briser la prison faite d’une muraille et des lois , que celle où m'enferme ma parole. Montaigne

Les contraintes sont cette promesse à nous-même. S’engager à agir dans un cadre précis, c’est se libérer des émotions et retrouver la liberté d’agir selon nos principes.

Nul ne peut commander, s'il ne sait obéir. Sénèque

Se définir des contraintes permet à notre soi fort et clairvoyant de faire obéir notre soi faible et aveuglé par les émotions.

L'homme le plus puissant est celui qui est le maître de lui-même. Sénèque

L’idée n’est pas non plus de vivre sous contraintes en permanence. Des contraintes trop drastiques, et donc impossibles à tenir, mènent tôt ou tard à l’effondrement. Briser une seule contrainte, même mineure, ouvre la voie à briser toutes les autres.

Si l’on se relâche en quoi que ce soit du travail et de l’application constante, le marche arrière devient inévitable. Sénèque

Se contraindre, dans la limite du raisonnable, offre la liberté de réaliser notre but. Les contraintes sont cependant une atteinte à la liberté : trop se contraindre, c’est perdre la liberté d’agir, celle de choisir. Pour être libre, ordre et chaos doivent cohabiter : sans ordre, on est esclave de nos émotions ; sans chaos, on est prisonnier de nos propres règles.

Les contraintes ne sont qu’un moyen et non une fin. Elles agissent comme un levier pour atteindre la vraie liberté : agir sans contrainte, mais en restant fidèle à nos principes, en toute circonstance. Les contraintes permettent de construire cet idéal, mais on s’en affranchira une fois la construction achevée.

Avec le temps, les contraintes se transforment en habitudes. Leur respect devient si naturel qu’elles pourraient disparaître sans rien changer à notre comportement. On peut alors les supprimer au fur et à mesure en veillant à rester aligné avec nos valeurs et à ne pas retomber dans d’anciens travers. À terme, nos actions seront alignées sur nos valeurs, mais sans contraintes étouffantes ou limitantes dans l’accès à d’autres formes de liberté.

Un individu libre ne s’écarte de son but que pour des raisons alignées avec ses principes, jamais sous l’effet d’une émotion incontrôlée.

Diviser

Fluctuat Nec Mergitur. Il est battu par les flots, mais ne sombre pas. Devise latine de Paris

Le monde moderne repose souvent sur un pouvoir central ou une spécialisation excessive. La plupart des pays sont contrôlés par un unique gouvernement laissant aux villes ou aux régions un pouvoir limité. Les individus excellent dans un seul domaine et délaissent le reste.

Tout miser sur une seule entité ou une seule compétence rend un système fragile, sensible à la ruine ou à l’effondrement total. Un système centralisé semble peut-être robuste la plupart du temps, mais s’il est soumis à un choc trop important, tout s’effondre. Ces chocs sont rares, mais pas improbables. Les considérer comme inévitables à long terme incite à repenser notre mode de fonctionnement actuel.

Diviser un système en petites entités le rend plus robuste. C’est simplement une question de statistique : deux systèmes, même si moins robustes individuellement, ont une probabilité infime d’effondrement simultané. En pratique, deux systèmes politiques gérant un même pays ne seront jamais totalement indépendants, mais le risque d’effondrement global s’en trouve quand même drastiquement réduit. Plus on divise en de nombreuses entités, plus ce risque est réduit. Mais cette division a un coût : une perte d’efficacité.

Diviser pour mieux régner, ou plutôt pour régner plus sereinement, réduit presque à néant les risques d’effondrement dans la plupart des domaines et à différentes échelles.

En région Champagne, les vignerons possèdent plusieurs parcelles de vignes à divers endroits géographiques et rarement collées les unes aux autres. Si une zone géographique bien précise est ciblée par la grêle, le gel ou une maladie, le vigneron perdra la récolte de cette zone, mais il ne fera pas faillite grâce aux autres parcelles qu’il possède. Posséder dix parcelles multiplie par dix les risques d’être touché, mais réduit presque à néant celui de la faillite. Avec une unique parcelle, un événement rare peut ruiner sa récolte et, avec elle, l’avenir de l’exploitation.

Une protection supplémentaire à la faillite existe en Champagne : la réserve. Chaque année, la quantité de vin de Champagne que l’on peut produire est limitée, mais le surplus, dans le cas d’une bonne année, peut être mis en réserve et débloqué en cas de mauvaise récolte l’année suivante. Si l’ensemble du vignoble est touché par une maladie, la récolte sera mauvaise pour tous, mais la réserve compensera ce manque et permettra de produire du champagne malgré tout. Le vigneron champenois peut compter sur une diversification géographique et temporelle pour limiter les risques de faillite. En réalité, il possède également un dernier levier : son stock de bouteilles qui lui permet d’avoir des revenus chaque année même si sa production est nulle.

Cet exemple du vigneron est transposable à beaucoup de domaines.

Si les têtes nucléaires étaient réparties entre de nombreuses entités indépendantes, le risque d’extinction de l’humanité diminuerait grandement. La contrepartie serait d’augmenter la probabilité d’attaques nucléaires de moindre ampleur, tuant des millions de personnes sans pour autant condamner l’humanité.

Diversifier ses placements d’argent permet d’éviter la ruine : c’est une règle que tout investisseur se doit de connaître.

Un individu ne maîtrisant qu’une unique compétence a un risque de tout perdre si son métier devient obsolète. En maîtrisant plusieurs compétences, on est généralement moins bien payé, car la société valorise les individus spécialisés, mais on réduit énormément nos risques de tout perdre du jour au lendemain.

Diversifier ses sources d’information limite aussi les risques de manipulation par une seule entité (journal, auteur, chaîne TV ou modèle d’IA). Le croisement de sources variées, notamment contradictoires, permet d’éviter d’être le dindon de la farce. Ajouter une diversification temporelle ou spatiale réduit encore les risques : lire des auteurs de différentes époques ou régions offre une vision plus large et moins biaisée par les croyances contemporaines ou locales.

Si le système financier mondial n’était pas une seule entité, mais plusieurs entités indépendantes, les grosses crises n’auraient pas pu survenir.

Même le corps humain est réticent à l’absence de diversification. Réaliser une même tâche à répétition, que ce soit dans son travail ou son sport favori, peut causer des problèmes aux tendons ou aux muscles. Diversifier ses activités (alternance des tâches dans un métier physique ou pratique de plusieurs sports complémentaires) réduit grandement ces risques : le corps humain n’est pas conçu pour la répétition monotone.

Cette puissance de la diversification pour la réduction des risques fascine par son universalité : on en trouve la trace dans tous les domaines. Dans bon nombre de cas, cela découle de la loi des grands nombres : une somme importante de distributions va inévitablement tendre vers une loi normale. Plutôt que de supposer qu’une unique entité suit une loi normale, simplification souvent abusive, diviser les entités permet de s’en approcher naturellement. Les modèles scientifiques, fondés sur des lois normales, gagnent en pertinence lorsqu’ils s’appliquent à des groupes d’entités.

Fragmenter à l’excès n’est pas non plus une solution. L’excès de diversité est aussi mauvais que son absence. Tout miser sur une unique entité est aussi absurde que de répartir sa mise sur toutes les entités existantes. La diversité diminue l’efficacité tandis que son absence augmente le risque : le tout est de savoir trouver la balance.

Tout ce qui est divisé au point de n’être plus que poussière est confus. Sénèque

La relation n’est pas symétrique : diviser le risque par 100 pourrait ne réduire l’efficacité que de 10 %. Les courbes ci-dessous, bien que non rigoureuses, illustrent l’impact du nombre d’entités sur l’efficacité et le risque :

Ces courbes vont différer pour chaque domaine, mais se ressemblent globalement. Un grand nombre d’entités réduit l’efficacité, car un consensus est nécessaire avant d’agir sur certaines choses. Mais si on double les dirigeants, on diminue par beaucoup plus que deux le risque de dictature ou d’effondrement du système. Un accord frauduleux entre deux dirigeants est beaucoup moins probable qu’une décision unilatérale.

Un système fragmenté réduit statistiquement la sensibilité aux risques. Reste que, selon les contextes, sa mise en œuvre peut se heurter à des contraintes ou créer d’autres difficultés.

L’équilibre se situe entre deux excès. Pas un seul ami, pas des dizaines. Pas une seule compétence, pas des dizaines. Pas une seule parcelle, pas des dizaines. Pas un seul sport, pas des dizaines. Pas une seule source d’information, pas des dizaines. Pas un seul placement, pas des dizaines. Pas un seul dirigeant, pas des dizaines.