Pourquoi diabolise-t-on tant la contradiction ? Comme si une pensée qui n’évolue jamais était un gage de sagesse…
À mon sens, la contradiction ne pose problème que si elle survient peu de temps après l’affirmation initiale. Dans un même échange ou un même texte, se contredire révèle une pensée superficielle ou opportuniste et nuit légitimement à la crédibilité.
Pour autant, la contradiction prend une autre dimension lorsque le temps sépare l’affirmation de son contraire. Elle n’a alors rien de négatif : elle révèle plutôt une pensée saine, capable d’évolution et de remise en question.
Quelqu’un qui, sur plusieurs années, resterait sur toutes ses positions m’inspire moins de confiance qu’une personne osant se contredire fréquemment.
Savoir se contredire révèle deux choses. D’abord, le penseur accepte de se remettre en question, il peut se laisser convaincre et il est capable de reconnaître ses propres erreurs. Ensuite, s’il se contredit sans même s’en apercevoir, c’est le signe qu’il ne s’accroche pas à des idées figées et qu’il les dissocie de son identité. Celui qui se contredit est libre de penser : il n’est pas soumis à ces idées.
Il me faut parler sans rien affirmer, je chercherai toujours, je douterai la plupart du temps, me défiant moi-même. Cicéron
Un esprit capable de se contredire, et conscient qu’il le fera probablement, devrait idéalement présenter ses pensées comme des essais, des explorations plutôt que comme des vérités établies.
J’aime ces mots qui amolissent et modèrent la témérité de nos déclarations : peut-être, en quelque façon, quelque, on dit, je pense. Montaigne
Savoir se contredire, ou accepter d’être contredit, est un signe de sagesse.
Il m’arrive de me contredire, mais la vérité, elle, je ne la contredis pas. Montaigne
Si l’on est incapable d’entendre raison ou d’ajuster sa position face à un argument irréfutable, voire simplement convaincant, c’est que nos pensées se sont transformées en croyances. Et ces croyances, ancrées en nous, nous rendent aveugles à la vérité.
Remettre en question des croyances qui vous définissent ou guident votre existence exige un effort colossal et une humilité rare. Peu y parviennent.
Mais si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user du raisonnement avec lui ? Épictète
Trois attitudes peuvent expliquer une absence totale de contradiction : la prudence, le dogmatisme, ou l’illusion d’une connaissance absolue.
Un penseur trop prudent évite tout risque : il se contente de répéter des vérités établies ou des évidences. Il ne se contredira jamais, mais n’est-il pas alors davantage un professeur qu’un penseur ?
Le penseur dogmatique refuse toute remise en question. Il campe sur ses positions et ignore les idées contraires sans même en examiner la pertinence. Son esprit, ainsi enfermé, cesse d’évoluer, d’apprendre : il se fige.
Le penseur omniscient, s’il existait, n’énoncerait que des vérités et n’aurait alors jamais à se contredire. Mais il n’est qu’une chimère : celui qui s’en croit un n’est souvent qu’un dogmatique, sourd aux objections, défendant ses thèses avec acharnement même face à des preuves accablantes. Son assurance est telle qu’il rejette d’emblée toute contradiction.
Une pensée libre, affranchie de tout dogmatisme, exige de savoir se contredire : ne jamais se contredire est un signe fort que nos idées nous aveuglent.
Si, en relisant mes textes passés, je n’y trouve aujourd’hui aucune idée que je désavouerais, ou si aucun de mes écrits récents ne contredit ce que j’écrivais il y a un an, c’est sans doute le signe qu’une remise en question s’impose.
Car dans ce que je dis, je ne garantis en effet rien d’autre que le fait de l’avoir pensé à ce moment-là, une pensée désordonnée et vacillante. Montaigne
Cela peut paraître paradoxal, mais j’espère qu’en relisant mes textes dans quelques années, certaines de mes idées me sembleront insensées. Ce serait la preuve que j’ai appris, évolué, ou au moins changé. Je veux que mon esprit soit un cours d’eau et non un étang.
Si mon esprit pouvait se fixer, je ne remettrais pas sans cesse en cause, je prendrais des décisions ; mais il est toujours en apprentissage et à faire ses preuves. Montaigne
Un esprit figé n’est pas mon idéal, du moins pas à ce stade de ma vie. Je veux qu’il évolue au fil des discussions et des réflexions, des livres que je lis et des expériences que je traverse.
Mes opinions futures ne seront pas forcément meilleures en soi, mais elles le seront pour moi, façonnées par mes expériences et mes réflexions.
Si je me répète parfois, c’est, à mes yeux, tout aussi positif. Une idée que j’écris, que j’oublie, puis qui me revient et que je réécris, gagne, pour moi, en légitimité.
Je crains que, par inadvertance, elle m’ait amené à écrire deux fois la même chose. Montaigne
Si ma mémoire faillit, mais que mon esprit, en y repensant, aboutit à la même conclusion, alors cette idée se renforce : deux versions distinctes de moi l’ont pensée à des moments différents de ma vie.
Oublier ses idées, comme se contredire, est synonyme d’une grande variété de pensée mais également d’un certain détachement.
Un esprit obnubilé par quelques règles qu’il répète sans cesse finit par ne plus savoir s’il les pense vraiment, ou si c’est leur répétition qui les lui a imposées.
Et je n’aime pas l’usage de son école stoïcienne, qui consiste à répéter pour chaque matière, en long et en large, les principes et les postulats qui ont une valeur générale, et à remettre toujours en avant les arguments et raisons universelles. Montaigne
Penser librement, pour moi, c’est laisser son esprit butiner d’idées en idées, de thèmes en thèmes, oubliant, répétant, se contredisant à mesure qu’il évolue ou que notre mémoire faillit.
Je n’enseigne point, je raconte. Montaigne
Comme Montaigne, je veux essayer sans établir, proposer des idées sans les ériger en vérités. Je crois ce que j’écris au moment où je l’écris, tout en restant ouvert à ce qu’une idée contraire me convainque demain.