Faut-il risquer de tout perdre pour son rêve ?
Mes amis proches et issus du même milieu social que moi vivent, pour la plupart, dans une situation confortable avec un salaire permettant un bon train de vie, des voyages, un peu d’épargne ou le remboursement d’un prêt immobilier.
Mon parcours, plutôt classique, m’a mené du bac scientifique à une prépa, puis à une école d’ingénieur ou à un master. Rien d’exceptionnel : c’est celui de beaucoup de personnes de mon milieu. Les enfants des amis de mes parents ont souvent suivi la même voie, et mes amis, pour la plupart, viennent de familles socialement proches de la mienne. Une situation que beaucoup doivent envier, j’en suis conscient, mais cette apparence de “bonne vie” ou de “vie réussie” peut cacher une réalité assez triste.
Est-ce que mon parcours relève vraiment d’un choix, d’une voie que j’ai tracée moi-même et qui, par hasard, ressemble à celle des autres ? Ou n’est-ce qu’une illusion, un chemin presque prédéterminé par mes relations, mon éducation et les exemples qui m’entourent ? Des rails sur lesquels on avance, avec quelques bifurcations pour simuler un choix, mais une trajectoire globalement identique pour tous ?
Les parents sont donc contraints de former leurs enfants à exercer exactement le métier de leur père, et nul autre, entretenant ainsi […] la persistance de leur sort. Montaigne
Tout porte à croire que c’est plutôt la seconde option. On se retrouve dans une situation confortable, certes, mais en n'ayant jamais réellement choisi notre voie.
Quelques fourches sur le chemin peuvent nous donner l’illusion d’avoir choisi ce que l’on fait : sciences de la vie ou sciences de l’ingénieur, maths ou biologie, mécanique ou informatique.
Cette illusion du choix nous fait croire que nous avons opté pour ce qui nous plaisait, alors qu’en réalité, nous n’avons fait qu’éliminer ce qui nous convenait le moins. Quand des milliers de possibilités s’offrent à nous, on peut encore parler de préférence ; mais quand il n’en reste que deux, le choix devient presque un leurre.
Rien ne prouve que ce vers quoi nous aboutissons nous corresponde vraiment. Tout au plus peut-on dire qu’il nous convient mieux que les autres options, celles que nous avons progressivement éliminées en chemin.
Je crois en la vocation : pour moi, ce n’est pas à l’individu de s’adapter à son métier, mais bien au métier de correspondre à la personne. L’idée qu’on finit par aimer ce qu’on fait, à force de le pratiquer, ne me convainc pas.
Si l’épine ne pique pas en naissant, à peine piquera-t-elle jamais. Proverbe populaire du 16ᵉ siècle
Selon moi, il serait absurde de croire que, par un heureux hasard, tous les gens de mon milieu se révèlent parfaitement faits pour des métiers d’ingénieur ou d’autres professions exigeant de longues études.
Loin de nous les rêves fous, les idées originales ou simplement les emplois moins valorisés socialement.
Même après avoir pris conscience de ce conditionnement, même après avoir reconnu que notre métier nous a été imposé par notre milieu plutôt que choisi par vocation, on reste souvent prisonnier de cette voie. On préfère conserver un salaire confortable, même au prix d’un travail qui ne nous correspond pas, plutôt que de risquer une baisse de niveau de vie.
Pourtant, un métier, selon moi, est d’abord une source d’épanouissement, une activité qui nous plait et nous correspond, bien plus qu’une façon de gagner beaucoup ou de briller socialement.
On se retrouve dans une prison dorée : on renonce à une part de notre liberté, à nos véritables choix de vie, en échange d’un confort sans stress ni précarité. La différence avec une prison classique ? Notre cellule est douillette, et la porte n’est pas verrouillée. Il nous arrive de rêver d’évasion, mais ce qui nous retient, ce ne sont pas des barreaux mais des barrières mentales, sociales et surtout la crainte.
De l’enfance à l’âge adulte, je n’ai jamais vraiment choisi : j’ai suivi les rails, optant à chaque étape pour la voie la plus reconnue ou la moins inconfortable. Le meilleur lycée accessible, la prépa la plus cotée, la meilleure école d’ingénieur…
La plupart de mes actions ont été dictées par des exemples et non par des choix. Montaigne
Je n’ai jamais pris de risque, jamais fait un choix susceptible de compromettre cette promesse d’une vie future dans un métier qui semblait écrit pour moi.
Je n’ai pas évité délibérément ces choix, ni choisi spontanément la facilité. Simplement, je ne me suis jamais trouvé face à de véritables choix. J’ai suivi un chemin parsemé d’illusions de choix, les œillères rivées, sans même soupçonner qu’il existait d’autres façons de vivre. Pour couronner le tout, je n’ai jamais été un rêveur. Aucune passion, aucune vocation qui aurait pu me servir de prétexte pour tout quitter.
Par chance, j’ai compris assez tôt que je n’étais pas à ma place dans mon métier. J’ai beau ne pas avoir d’idée précise de ce qui me conviendrait vraiment, au moins, je sais ce qui ne me convient pas.
Je sais bien ce que je fuis mais pas ce que je cherche. Montaigne
Beaucoup ont un rêve. Une passion qui les habite depuis l’enfance, mais qui semble folle, improductive, ou trop risquée. Alors on se répète que la vie est confortable, qu’on n’a pas à se plaindre, qu’il y a toujours pire ailleurs. On se conditionne alors à se contenter d’une vie qui n’est pas la nôtre.
N’ayant pu faire ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient. Montaigne
On se persuade qu’il est trop tard : un prêt, des enfants, un train de vie… Alors on se sacrifie, on abandonne ce qu’on aurait voulu être, ce qu’on aurait pu devenir.
On n’a qu’une seule vie et on la gache par crainte : on pense ne pas avoir le choix. Pourtant, dans la plupart des pays modernes, nous avons cette chance inouïe : celle de pouvoir tenter des choses sans mettre en danger notre survie, ni celle de nos enfants. Jamais il n’a été aussi peu risqué de tout quitter pour vivre ses rêves. Mais notre attachement au confort et à la stabilité déforme notre perception : le moindre risque nous apparaît comme une montagne insurmontable.
Ce ne sera ni facile, ni agréable au début. Certains nous jugeront égoïstes ou irresponsables. Mais une fois encore, la question reste la même : la stabilité qu’offre cette prison dorée vaut-elle vraiment qu’on y sacrifie sa vie ?
Il n’y a pas de réponse universelle, mais y trouver la sienne est, pour moi, une nécessité aujourd’hui. Plutôt que de regretter un choix de vie, il faut le clarifier : est-ce que je saisis ce risque, ou est-ce que je l’écarte ? Si je choisis de ne pas le prendre, alors je dois aussi choisir de ne plus le regretter.
Le plus grand dommage dans la vie, c’est de remettre à plus tard. Sénèque
La vie est unique, et l’idée qu’il est "trop tard" n’est qu’une illusion. Il faut agir maintenant pour ses rêves, ou, à défaut de rêves, au moins pour fuir ses cauchemars.