Je suis convaincu qu’on peut vivre pleinement, sans manque ni regret, en renonçant aux distractions vidéo modernes.
Notre cerveau s’est habitué à une stimulation extrême, et cette habitude, devenue addiction, provoque un manque dès qu’on tente de s’en passer.
Selon moi, une privation prolongée de ces distractions pourrait nous en libérer. On se contenterait alors de loisirs plus anciens : lecture, musique, dessin, discussions, écriture, balades… sans jamais éprouver le moindre manque.
Depuis plusieurs mois, j’ai presque totalement abandonné films, séries, YouTube et toute forme de vidéo. Mon engagement n’est pas strict : j’ai vu quelques films au cinéma, en compagnie de proches ou parfois seul, mais ces exceptions se comptent sur les doigts d’une main. Peu à peu, le manque s’est atténué, confirmant une forme d’addiction, mais il persiste quand même.
Ce manque que je ressens encore après plusieurs mois, alors que je pensais le faire disparaître purement et simplement, me pousse à remettre en question ma thèse initiale.
Fâcheuse science que celle qui nous détourne des plus doux moments de la journée. Montaigne
J’ai voulu valider mon hypothèse, et en profiter pour me défaire de distractions que je juge abrutissantes. J’y croyais dur comme fer, ne voyant aucune faille dans mon raisonnement : les humains s’en sont passés pendant des millénaires, pourquoi pas nous ? Mais en discutant avec mes proches, j’ai commencé à repérer quelques failles dans ma thèse, des choses que je n’avais pas considérées et qui pourraient s’avérer primordiales.
Aujourd’hui, ces objections ne suffisent pas à invalider ma thèse à mes yeux, mais elles ébranlent mes certitudes.
Mais alors, qu’est-ce qui cloche ?
Plusieurs choses… La plus importante : nos ancêtres ne pouvaient pas ressentir ce manque, car on ne peut manquer que de ce qu’on connaît. S’ennuyer et ressentir un manque sont deux choses bien différentes.
Le manque donne le sentiment de rater une partie de ce que la vie nous offre. L’ennui, lui, se résume à l’absence d’occupation ou au choix de l’inaction. Le manque s’installe sur le long terme : on le ressent au bout d’un certain temps et il devient de plus en plus pesant. L’ennui, lui, est éphémère : on s’ennuie un temps puis on passe à autre chose.
Connaître un plaisir et s’en priver n’équivaut pas à ignorer son existence. Même après un sevrage, les anciens addicts rechutent bien plus souvent qu’un individu lambda ne commence à se droguer. Quand on y a goûté une fois, on n’oublie jamais le goût. De ce point de vue-là, il serait logique de ressentir un manque peu importe à quel point on s’est éloigné de ces distractions. Si on a la connaissance qu’un loisir très divertissant existe, notre cerveau ne pourra plus jamais l’ignorer.
Reste que pour moi, l’ennui est essentiel, et une partie des distractions vidéo menace sa survie dans notre quotidien. Les réseaux sociaux, avec leurs vidéos courtes, chassent tout ennui : au moindre temps mort, on sort son téléphone pour combler le vide avec des contenus de quelques secondes. À l’inverse, les formats plus longs, comme les séries et les films, ne sont pas incompatibles avec l’ennui : en les réintroduisant, pourrait-on alors conserver l’ennui tout en comblant le manque ?
Aussi, ma thèse initiale était assez radicale. Chaque individu qui ressentirait un manque en cherchant à se passer de vidéos serait un addict. Si le manque définit l’addiction, alors avoir goûté à un plaisir tel qu’on ne peut plus l’ignorer suffirait à nous rendre addicts. Finalement, pour moi, la capacité à se modérer joue un rôle tout aussi important, voire plus, dans l’addiction.
La philosophie ne s’oppose pas aux plaisirs naturels, pourvu qu'ils soient mesurés : elle prêche leur modération, non leur abandon. Montaigne
Si cette explication est juste, il faut alors distinguer l’addiction du besoin induit par la simple connaissance d’une chose.
Une autre explication réside dans la façon dont nous construisons nos vies. Les modes de vie, en effet, évoluent avec les progrès de la société. Selon les époques, nos journées s’articulaient différemment, entre distractions disponibles et contraintes domestiques. À mesure que la société progresse, le temps libre augmente, et il faut apprendre à le combler.
Se libérer des distractions modernes passerait alors à la fois par une privation et par une restructuration de sa façon de vivre : un retour, peut-être, vers certaines contraintes que la modernité avait justement éliminées.
Ce n’est plus du tout le même combat : entre renoncer aux vidéos et devenir un Amich, il y a un gouffre.
Ce serait alors tout ou rien : impossible de ne garder que le 'bon' côté de la modernité. Le pire viendrait forcément avec le meilleur.
Voilà où j’en suis dans la remise en cause de mon postulat initial.
Je ne vais pas arrêter l’expérience pour autant, j’y crois toujours et je suis prêt à ressentir ce manque encore un moment avant de conclure qu’il est inévitable. Mes tentatives d’explication ne sont que des hypothèses, encore assez fébriles dans mon esprit : elles pourraient s’avérer vraies, mais leur énoncé ne suffit pas à me convaincre.
Abandonner cette expérience aujourd’hui, ce serait céder à la faiblesse et trahir l’engagement que j’ai pris envers moi-même. Je dois donc persévérer : continuer l’expérience, relire ce texte, et trouver ce qui me convient vraiment. J’ai déjà tenté ce genre de privations par le passé, pour les interrompre ensuite. Me revoilà pourtant à les tester. Si je n’ai pas trouvé de réponse les premières fois, c’est que je n’ai pas poussé assez loin.
Je voudrais aussi clarifier ce manque : et si ce n’était pas un manque de vidéos, mais un manque de variété ? Lorsque je fais un écart et que je regarde une vidéo, la plupart du temps, celle-ci ne m’apporte pas ce que j’en attends. Comme si, au fond, ce n’étaient pas les vidéos qui me manquaient, mais autre chose.
Actuellement, je n’ai aucun travail : tout mon temps est consacré à mes projets personnels qui sont, certes, variés, mais peut-être pas assez.
Dans quelques mois, je me lancerai dans une nouvelle profession : la culture de la vigne. Peut-être qu’alors, entre la vigne et mes projets d’écriture, la variété sera suffisante pour que ce manque disparaisse. C’est ce que j’espère. En attendant, il me faudrait maintenir cette expérience le temps de la confronter à la diversité que la vie en Champagne va m’offrir.