Naïvement, on raisonne souvent comme si le monde fonctionnait de manière linéaire, que l’effort fourni serait directement proportionnel aux résultats.
Pourtant, notre vie foisonne d’exemples nous prouvant que ce n’est que rarement le cas. Faire 4 h de sport d’affilée n’est évidemment pas 2 fois mieux que de faire 2 h. Boire 2 cafés ne donne pas 2 fois plus d’énergie qu’un seul. Lire 2 fois le même livre n’a pas le même impact que de lire 2 livres. Ce qui se comporte de manière linéaire est l’exception.
La lecture d’un texte 2 fois est plus profitable que de lire 2 choses différentes une seule fois. Nassim Taleb
Mais dans le monde du travail, il semble admis que travailler deux fois plus de temps apporte deux fois plus de résultats. Est-ce qu’une journée de 8 h de travail est vraiment équivalente à deux journées de 4 h ? Cela peut sembler logique à première vue, pourtant il s’agit encore d’une approximation linéaire grossière, issue sans doute du monde de l’industrie.
Selon moi, dès lors qu’un humain est le facteur limitant sur la production, considérer que le nombre d’heures et la production évoluent ensemble linéairement est absurde. Nous sommes tous différents, nous avons tous nos façons de travailler, une efficacité propre et des particularités. Si cette linéarité de 4 à 8 h est peut-être valable pour quelques individus, elle n’a aucune raison de l’être pour tout le monde.
Aujourd’hui, dans bon nombre de métiers, plutôt que de payer à la tâche ou à l’accomplissement, on préfère acheter les heures de quelqu’un sans avoir aucune notion de la qualité de ce temps. Pourtant, il est évident qu’une heure d’une personne qui travaille 16 h par jour en se privant de sommeil n’équivaut pas à une heure de la même personne qui ne travaille que 4 h par jour et se repose le reste du temps.
Selon moi, cette approximation grossière provient principalement de la révolution industrielle. Dans le travail à la chaîne, la machine impose le rythme : le facteur limitant n’est plus l’humain mais la vitesse de la chaîne. Si le rythme de la machine peut être soutenu par le travailleur, alors la relation entre le temps de travail et les résultats est effectivement linéaire : le temps travaillé est équivalent à la productivité.
Le salariat moderne se calque sur cet héritage industriel : le contrat du salarié est défini par un temps de travail hebdomadaire plutôt que par des tâches à accomplir. Ce qui s’appliquait, avec raison, dans le travail à la chaîne en usine s’applique désormais, à tort, dans la grande majorité des emplois : le travailleur moderne est considéré comme l'ouvrier d'usine et pas comme le masseur, le coiffeur ou l'artisan. Le patron paie l’employé pour son temps bien plus que pour ses accomplissements : ne pas “faire ses heures” est un motif de licenciement tandis que “ne rien faire pendant ses heures” ou “ne pas être à fond pendant ses heures” n’en sont pas.
Nous sommes devenus une civilisation fondée sur le travail, mais pas le travail “productif” : le travail comme fin et sens en soi. David Graeber
Il faut reconnaître un avantage à ces contrats en heures : le salarié sait précisément quelle quantité de sa liberté il vend lorsqu’il signe son contrat de travail. Pour un travail à la tâche, il est bien plus difficile de vérifier si les deux parties respectent les termes du contrat.
Selon moi, en supposant un repos adéquat et une ardeur au travail identique, une heure dans une journée de 4 h a bien plus de valeur qu’une heure dans une journée de 8 h. Pour autant, on imagine sans peine que travailler 8 h, même si chaque heure est moins efficace, produira quand même plus que travailler seulement 4 h : certes, on ne double pas la productivité mais on l’améliore quand même.
Aussi évident que ça puisse paraître, pour moi, ce n’est en réalité que rarement le cas. Cela impose plusieurs prérequis qui sont loin d’être acquis la plupart du temps : le travail doit plaire à l’employé, ne pas l’ennuyer et les tâches à accomplir doivent être sans limite. Si ces conditions sont réunies, les 4 premières heures seront aussi efficaces que si la journée n’avait duré que 4 heures et les heures suivantes, certes moins productives à cause de la fatigue accumulée, apporteront tout de même leur pierre à l’édifice.
Mais si le travail ne plait pas ou est ennuyeux, la perspective de devoir y passer 8 heures par jour endigue notre investissement et rend chaque heure, dès la première, peu productive. Y passer seulement 4 heures, sacrifier une demi-journée plutôt qu’une journée entière, pourrait alors nous rendre plus enclins à tolérer cet effort et, de fait, rendre ces heures plus efficaces.
Quand les tâches que l’on a à accomplir sont limitées, on cherche souvent à utiliser l’intégralité du temps dont on dispose pour les réaliser. C’est humain, on veut éviter l’ennui et ne pas se retrouver sans rien à faire tout en étant contraint de rester au bureau. Au sein des entreprises, on dit souvent que lorsqu’une tâche doit être accomplie rapidement, il faut la confier à l’employé le plus chargé et surtout pas à celui qui n’a rien à faire. L’ennui nous effraie : moins il y a de choses à faire, plus on prend notre temps pour les faire.
À mon humble avis, cette idée de linéarité dans le travail, héritée de la révolution industrielle, n’a pas sa place dans le monde moderne. On peut la justifier éventuellement pour les métiers où le rythme est imposé par des contraintes extérieures : la chaîne de production en industrie, les clients dans un magasin, etc. Mais dès lors que l’employé impose le rythme, acheter du temps est, selon moi, bien moins intéressant que d’acheter un acte.
C’est d’ailleurs la manière la plus naturelle de commercer : on achète un objet, pas le temps qu’il a fallu pour le faire. Avant l’accès au temps via les cloches dans les villes puis les horloges, les montres et enfin les téléphones, on n’avait pas d’autre choix que de payer la tâche plutôt que le temps.
Payer au temps les métiers du savoir, qu’il y ait une tâche précise ou non, est, pour moi, un manque de confiance et une illusion de contrôle. Les travailleurs du savoir peuvent penser à ce qu’ils veulent : les contraindre à rester dans un lieu précis pendant 8 heures ne les oblige en rien à utiliser leur cerveau pour l’entreprise.
Pour un travail physique, la plupart du temps, payer à la tâche a également plus de sens. Même si, dans certains cas, la tâche est directement corrélée avec le temps, comme pour le travail à la chaîne : il y a alors une équivalence entre les deux.
Le travail horaire rassure l’employeur : le temps qu’il a acheté chez les gens lui appartient réellement, il peut les contraindre à rester dans un lieu précis pendant un certain nombre d’heures. C’est sans doute rassurant pour lui mais ce n’est pas synonyme de productivité.
La quantité de travail que l’on peut accomplir dépend moins du temps passé sur la tâche que de l’attrait, de l’urgence, de la reconnaissance et de la discipline.
Pour les travailleurs indépendants, il y a une certaine mode de hustle culture qui consiste, dans l’absolu, à travailler le plus possible. Mais est-ce que se contraindre à travailler sans arrêt apporte plus à nos vies, nos carrières et nos aspirations que de prendre le temps de flâner ou de se relâcher plusieurs heures par jour ?
Le travailleur indépendant, aveuglé par le monde du travail salarié, ne peut s’empêcher de juger sa réussite avant tout par le nombre d’heures qu’il a travaillées : s’il a mis les heures et que le succès ne vient pas, il va blâmer uniquement la malchance. En maximisant les heures travaillées, il pense avoir mis toutes les chances de son côté pour réussir.
Mais ce qu’on oublie, c’est que ne pas travailler n’est pas équivalent à “ne rien faire” : on vit notre vie, une vie qui nous inspire et nous construit. C’est peut-être ces moments qu’il nous manque pour vraiment réussir et avoir du succès : garder du temps pour le loisir, pour le jeu, n’est pas une perte de temps.
Croire en la linéarité du travail, c’est se priver de liberté sans raison.