Répartir son effort physique

Imaginer comment nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient est, pour moi, une manière à la fois amusante et enrichissante de guider ma vie. Bien sûr, le récit que l’on se fait de la vie de nos ancêtres n’a que très peu de chances de coller avec la réalité de l’époque : les données archéologiques ne sont pas suffisantes, alors on romance, on raconte des histoires, on extrapole.

Les tribus humaines étaient nombreuses, isolées et réparties géographiquement dans des environnements bien différents : chercher “la” façon de vivre de nos ancêtres est absurde, il faudrait plutôt chercher “les” façons de vivre. À cet égard, les quelques données archéologiques dont on dispose perdent encore de leur valeur : on ne dispose que d’informations sur des tribus précises dans des régions limitées, ce qui biaise inévitablement notre vision.

C’est un problème assez commun en archéologie : on se base sur ce qui a survécu au temps. Les écrits qu’il nous reste sont ceux faits sur un support durable comme des tablettes d’argile ou des papyrus, mais peut-être que beaucoup de textes ont été perdus parce que le support choisi n’a malheureusement pas permis leur conservation. Certes, se baser sur les quelques informations dont l’on dispose est mieux que de simplement imaginer, mais il ne faut pas oublier ce qu’on ne voit pas : penser que les Mésopotamiens n’écrivaient que sur les sujets que l’on retrouve sur les tablettes d’argile est peut-être une grave erreur.

La seule certitude que l’on peut avoir, c’est que nos ancêtres ne vivaient pas comme nous vivons actuellement. Choisir de rester dans une vie moderne qui ne me convient pas car “on ne peut pas savoir comment nos ancêtres vivaient” me semble absurde. Je préfère raisonner de la manière suivante : je sais qu’ils ne vivaient pas comme nous vivons aujourd’hui, et pour le reste je me fie à mon instinct et mon imagination.

Les gens sont parfaitement en droit de se fier à leur instinct ancestral personnel et d'écouter leur grand-mère (ou Montaigne) ; et ce avec de bien meilleurs résultats que ceux obtenus par ces imbéciles de décideurs politiques. Nassim Taleb

M’éloigner de la modernité et émettre des hypothèses plausibles sur le passé représente pour moi une quête, presque un jeu, où l’objectif est de trouver la façon de vivre qui me convient.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Ne pouvant ni ne désirant me couper complètement de la vie moderne, je tente d’allier le meilleur des deux mondes : concilier les avantages de la vie moderne avec notre façon naturelle de vivre. Pour cela, je ne me contente pas de supposer, j’expérimente.

D’ailleurs, même si l’on disposait d’une machine à voyager dans le temps, l’étape d’expérimentation serait quand même indispensable. Comment distinguer, sinon, parmi les multiples façons de vivre, de manger et de dormir, celle qui nous correspond ?

Commettre des erreurs est la chose la plus rationnelle que l’on puisse faire, car lorsqu’elle ne coutent pas cher, elles sont source d’avantages et de découvertes. Nassim Taleb

Mais venons-en à nos moutons, quel est le rapport avec la répartition de l’effort physique ?

Pour moi, il s’agit d’un cas parfait pour montrer à quoi peut ressembler ce jeu d’imagination et d’instinct.

Ce croquis de Nassim Taleb, qui présente des suppositions sur la répartition de l’effort physique de nos ancêtres par rapport à la nôtre, a été le point de départ de ma réflexion.

Le monde moderne est soit trop binaire (pour ceux qui font du sport), soit simplement trop sédentaire (pour les autres). La plupart des humains restent assis toute la journée devant un ordinateur et certains s’autorisent parfois une période de sport intense, pendant leur temps libre. Bien sûr, le repos était une partie importante de la vie de nos ancêtres et l’exercice intense devait parfois être nécessaire. Mais il nous manque ce qui se situe entre ces deux extrêmes : l’activité physique à faible intensité.

Pourtant, on est conscient de ce besoin de répartition. Les jeunes enfants ont de longues récréations et vont jouer au parc après l’école : n’importe quel parent sait à quel point c’est bénéfique, voire même indispensable pour le bon développement de l’enfant.

Mais plus on grandit, plus ces moments d’efforts physiques légers sont mis de côté. À mesure que l’on progresse dans les études, les pauses diminuent et rien n’est fait pour nous donner l’envie d’aller jouer ou nous dépenser, c’est même l’inverse. Enfin, lorsqu’on devient adulte, les pauses sont rares et consistent uniquement à fumer une cigarette ou à boire un café en discutant.

Ce qui nous faisait du bien étant enfant, ce qui rendait une journée d’étude supportable, a peu à peu été effacé de notre vie.

Alors bien sûr, enfants et adultes n’ont pas forcément les mêmes besoins. Mais les rares fois où, étant adulte, on se retrouve à faire du sport à midi ou toute autre activité un tant soit peu physique sont toujours une grande source de bonheur.

Chercher à reproduire la répartition de l’effort de nos ancêtres lorsqu’on est salarié dans un travail de bureau est tout simplement impossible : les contraintes de liberté qui viennent avec le salariat nous en empêchent. Certes, on peut compenser un peu en utilisant notre temps libre. Mais en faisant cela, on perd encore plus notre liberté : le salariat, en plus de nous empêcher d’agir comme on le souhaite pendant nos heures de travail, nous contraindrait à utiliser une partie de notre temps libre restant pour avoir une répartition de l’effort physique adéquate.

Un travail physique, agriculteur ou artisan par exemple, offre à cet égard des avantages potentiellement considérables : la journée de travail est une alternance entre repos et tâches physiques de faible intensité. C’est ce qui, pour moi, émule au mieux la vie de nos ancêtres.

Reste les efforts à haute intensité. Aujourd’hui, les sédentaires faisant attention à leur santé font régulièrement du sport en salle, mais est-ce que l’intensité est bien choisie ? Difficile à dire : chacun a sa manière de pratiquer. Les efforts à l’échec doivent, selon moi, constituer une exception : la fatigue nerveuse engendrée pour le reste de la journée est probablement quelque chose que nos ancêtres évitaient dans la mesure du possible. L’effort intense vaut rarement le sacrifice de son énergie, sauf bien sûr en cas de crainte pour la vie, ce qui devait arriver relativement rarement.

Le sédentaire peut se permettre ces efforts intenses car il n’aura pas besoin de son physique pour le reste de sa journée : il restera de toute façon assis, à se reposer pendant l’essentiel de son temps. Mais pour un humain qui vit de son physique et qui ne dispose pas de nourriture illimitée, la bonne gestion des ressources est indispensable.

Également, on pourrait croire qu’un gros effort compenserait la sédentarité, comme si la moyenne de l’effort était ce qui importait : mais ce n’est qu’une supposition hasardeuse qui n’a aucune raison de s’avérer vraie.

À nouveau, ce que j’ai exposé ici sur la répartition de l’effort n'est qu’une théorie. Cela peut paraître logique, mais c’est une histoire, une fiction, que je vous raconte. Mais cette histoire me convainc et je compte bien la tester dans ma quête de la vie qui me correspond réellement.


La poésie

J’ai trouvé un domaine où l’IA est complètement nulle et cela me comble de bonheur.

J’ai un parcours assez atypique : je me considère aujourd’hui comme vigneron et écrivain, et pourtant j’ai un doctorat en intelligence artificielle. J’ai passé 8 ans de ma vie à créer, entraîner et essayer de comprendre les IA.

Bien utilisés, les modèles de langage (ChatGPT et assimilé) sont des outils puissants. Selon les domaines, leur utilité et leur compétence varient, mais ils peuvent en général apporter au moins un petit quelque chose. En informatique, un domaine sur lequel j’ai consacré toutes mes études puis deux années de ma vie professionnelle, l’IA a presque pris le pas sur le développement de code. Le métier de développeur est en train de changer profondément : au lieu d’écrire du code, le développeur écrit des instructions à l’IA et se contente de relire le code généré.

Ce métier, apprécié pour sa débrouillardise et sa capacité à résoudre des problèmes, se transforme alors en un métier de manager et de relecteur. Et pour le développeur, utiliser l’IA n’est pas un choix, c’est une obligation s’il veut conserver son boulot : aujourd’hui, le développeur “sans IA” est déjà moins efficace que son équivalent “IA” et cet écart se creuse de jour en jour. Voir mon travail se faire dénaturer pour devenir quelque chose dont j’ai horreur a certainement contribué à me faire sauter le pas.

Pourtant, ma reconversion n’est pas une fuite pour éviter l’intelligence artificielle, loin de là. Je reconnais sa puissance, je vois ce dont elle est capable, je sais qu’elle remplacera bon nombre de métiers, mais je suis surtout convaincu qu’elle ne remplacera jamais un écrivain. Elle pourra, et c’est peut-être déjà le cas, écrire des textes d’une grande qualité, mais elle ne pourra pas écrire vos textes : elle n’est pas et ne sera jamais capable d’écrire exactement ce que vous auriez écrit. L’IA peut imiter mais ne peut pas devenir Albert Camus, Victor Hugo ou vous-même.

Chaque écrivain est unique, chaque texte propre à une personne et à un instant : c’est ce qui fait la beauté et la diversité de l’écriture. L’IA pourra peut-être écrire un texte considéré par beaucoup comme meilleur, plus pertinent et plus travaillé que le vôtre, mais elle n’aurait jamais pu écrire exactement votre texte.

Les écrits d’un auteur dépendent de l’individu, de ses émotions du moment, de son état de fatigue et de tout ce qui lui est propre. Si on faisait l’expérience de demander à un écrivain d’écrire sur un sujet à différents moments de sa vie, ou même de sa journée, le résultat serait à chaque fois bien différent. Si même l’écrivain est incapable de s’imiter parfaitement, comment une IA le pourrait-elle ?

Jamais deux individus n’ont jugé la même chose de la même façon, et il est impossible de voir deux opinions exactement semblables, non seulement chez des individus différents, mais chez le même, à des moments différents. Montaigne

Pour autant, l’IA peut être utile pour l’écrivain. Bien utilisée, elle lui permet d’aller plus vite sans trop dénaturer ses textes. À l’image d’une recherche dans un dictionnaire de synonymes, l’IA peut nous permettre de reformuler des phrases que l’on a écrites mais qui ne nous conviennent pas réellement.

Elle ne peut pas écrire à votre place : si c’est ce que vous lui faites faire, ce ne sont plus vos textes. Mais elle peut vous aider à les améliorer, à les reformuler selon vos désirs et bien plus rapidement que si vous aviez dû faire ce travail par vous-même. Bien sûr, les textes obtenus ne seront pas complètement vôtre, mais si le but est de transmettre des informations rapidement et de manière intelligible, l’IA offre un raccourci qu’il serait bête de négliger.

L’écrivain qui tient à reformuler ces textes par lui-même peut se retrouver bloqué par sa connaissance limitée des éléments de langage. Utiliser l’IA permet de découvrir des éléments de style que nous n’avons pas l’habitude d’utiliser ou que nous ne connaissons même pas. Reformuler par soi-même renforce notre maîtrise de la langue tandis qu’utiliser l’IA renforce notre connaissance de la langue. L’idéal serait alors d’alterner entre ces deux manières de travailler son texte ?

Un processus pourrait être le suivant :

J’écris mon texte.
Je le relis en reformulant ce qui ne me convient pas et j’améliore, par là, ma maîtrise de la langue.
Si, après une longue réflexion, il reste encore certaines phrases qui ne me conviennent pas, je demande à l’IA de reformuler et celle-ci me propose alors des reformulations.
Ces reformulations me permettent alors, d’une part d’avoir un texte qui me satisfait et d’autre part, d’apprendre de nouvelles manières d’utiliser ma langue.

J’insiste, il ne faut vraiment l’utiliser qu’en dernier recours, après avoir essayé soi-même de faire un texte satisfaisant. Par facilité, je me suis surpris à l’utiliser de manière systématique sans même prendre le temps de réfléchir par moi-même. Depuis cet épisode, j’ai choisi de complètement arrêter de l’utiliser : je préfère ne pas avoir le texte “parfait” plutôt que renoncer à une partie du métier d’écrivain.

Aujourd’hui, j’écris seul, sans IA. Mais j’ai conscience que mon texte pourrait, à mes yeux, être meilleur grâce à une utilisation raisonnée de celle-ci : je n’exclus pas, un jour, de me remettre à l’utiliser.

Mais je sais qu’écrire seul, au-delà d’être quelque chose qui me permet d’apprendre à maîtriser la langue, est aussi quelque chose qui me comble de bonheur : bonheur que j’ai du mal à ressentir lorsque j’utilise l’IA pour m’accompagner. L’idéal serait alors de trouver un domaine où elle est complètement nulle et où ne pas l’utiliser s’imposerait comme l’évidence.

Ce domaine, je l’ai trouvé : la poésie. J’aime écrire des poèmes pour exprimer mes émotions et faire plaisir à mes proches. J’écris dans un style assez classique : alexandrin avec rimes, mais sans m’imposer d’autres règles plus précises.

J’écris toujours selon mon inspiration et mon intuition, sans compter les syllabes. Souvent, je tombe juste, mais parfois, je dépasse ou n’atteins pas les 12 syllabes. C’est alors que je commence un travail sur mes vers : trouver des synonymes ou d’autres façons d’exprimer les mêmes émotions mais avec le bon nombre de syllabes.

Pourquoi ne pas alors demander à l’IA de faire ce travail, de reformuler certains vers sans perdre la rime ni le sens mais en adaptant le nombre de syllabes ?

Eh bien, j’ai essayé, et l’IA n’y arrive pas, mais alors pas du tout : c’est une catastrophe. Elle compte mal les syllabes, elle ne comprend pas les jeux de mots, elle ne respecte pas la consigne de garder la rime : rien ne va, elle est juste incompétente et m’en rendre compte m’a empli de bonheur.

Avec mon bagage en IA, je sais que ce défaut est en partie dû à sa conception : elle sépare les mots en tokens qui n’ont rien à voir avec des syllabes, ce qui explique sa difficulté à les compter précisément. Mais ce défaut de conception n’explique pas tout : la façon dont elle est entraînée ne semble pas lui donner ne serait-ce que quelques compétences en poésie.

Dans toutes les formes d’art, l’IA ne remplacera jamais l’artiste. Cependant, elle a déjà ou aura bientôt les capacités d’un artiste excellent : écriture, dessin, peinture, cinéma. Mais en poésie, du moins pour le moment, elle semble encore très loin de ça : son niveau est plus que médiocre.

Cela m’a donné goût à la poésie : j’adore maintenant écrire des poèmes, seul avec mes pensées, sans même envisager de m’aider de l’IA.

Bien sûr, même si je décide de l’utiliser pour mes essais, je prévois de m’en passer la majorité du temps : mon premier jet sera évidemment écrit à la main dans un cahier. Ma reformulation initiale et mes ajustements finaux se feront également sans elle. Mais m’en passer complètement, c’est renoncer à un texte qui serait sans doute devenu meilleur à mes yeux : je veux que mes textes soient le plus en phase avec ce que je cherche à exprimer intérieurement et l’IA pourrait me permettre de me rapprocher de cet alignement.

La poésie restera toujours mon échappatoire : l’IA est tellement incompétente dans ce domaine que l’utiliser ne peut résulter qu’en une perte de temps et éventuellement une bonne rigolade. Devant mes poèmes, je passe du temps à réfléchir, je cherche des mots, des tournures de phrases : un travail long et fastidieux que personne ne pourra faire à ma place.

Également, je destine mes essais à autrui, et c’est pour cela que je les désire les plus intelligibles possibles et les plus en phase avec mes pensées intérieures : je souhaite exprimer les choses pour les rendre aussi évidentes pour mes lecteurs qu’elles le sont dans mon esprit.

Mes poèmes sont destinés à mes proches uniquement et, dans ce cadre, l’authenticité restera toujours préférable à la qualité. Même si l’IA devient une poète incroyable, je ne l’utiliserai jamais pour m’aider à en écrire.

Rester un enfant

Garder son âme d’enfant sonne souvent comme un compliment : c’est un gage de créativité, de liberté de penser et de curiosité.

Pour moi, ces qualités sont le cœur même de ce qu’on voudrait conserver de notre enfance. C’est la partie magique, celle qui nous fait découvrir et vivre des expériences nouvelles chaque jour. L’enfant n’a pas encore été façonnée, il est encore libre de devenir ce que bon lui semble.

Mais être un enfant, au-delà de la créativité, c’est également être dénué de responsabilité. Et, de nos jours, c’est plutôt cette partie de l’enfance que la plupart choisissent de garder.

Un enfant est surprotégé : il n’a pas à se soucier des dangers du monde car il a toujours ses parents pour le protéger. Chaque risque qu’il prend se fait avec leur accord : il n’y a donc pas réellement de danger. Pouvoir prendre des risques sans crainte éveille la curiosité et l’imagination : rien ne retient un enfant d’aller expérimenter des tas de choses. Dès lors que ses parents l’acceptent, il peut se plonger corps et âme dans l’inconnu car il sait qu’ils seront toujours là pour nous secourir.

Le monde moderne offre une protection équivalente aux adultes moyennant un cadre rigide et une perte de liberté : un salaire tous les mois, un bureau climatisé, des horaires fixes, des tâches précises, des jours de vacances prévus, aucune prise de risque, aucune responsabilité.

Cette protection, aussi attrayante soit-elle, muselle notre capacité à exprimer un avis. Se prononcer sur un sujet, se révolter contre une décision de son entreprise, ou refuser de faire une tâche contraire à nos principes, c’est risquer de perdre son emploi : pour beaucoup ce n’est plus une option, la crainte prend le pas sur la raison.

Le salarié est, selon moi, un adulte qui reste un enfant surprotégé toute sa vie. Entre être écolier et être salarié, il n’y a finalement que peu de différence : on gagne de l’argent au lieu d’apprendre, mais le reste ne change pas vraiment. À l’image de l’élève qui n’a aucun levier pour décider ce qu’il veut apprendre, le salarié ne peut décider de ce qu’il veut faire : l’un est contraint à apprendre, l’autre à exécuter.

Au Moyen Âge, l’emploi n’était pas une fin en soi mais une étape de l’apprentissage. L’apprenti consent à sacrifier quelques années de liberté pour apprendre un métier : l’écuyer sert le chevalier, l’apprenti sert le forgeron, l’assistant artiste sert le maître, la dame de compagnie sert la princesse. Tolérer d’être employé un temps pour emmagasiner des connaissances sous la protection d’un employeur est une chose, mais le rester toute sa vie, c’est refuser de grandir.

Les hommes louent leurs services. Leurs talents ne sont pas pour eux, ils sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; ce sont ceux qui le louent qui sont chez eux et non eux-mêmes. Montaigne

Choisir le salariat, c’est choisir une vie stable, sans risque, sans imprévus. Mais le risque n’est-il pas ce qui nous fait réellement vivre ? Ne rien risquer, jamais, c’est vivre dans la monotonie d’une vie prévue à l’avance.

Qui sait en s’éveillant de quoi sa journée sera faite est déjà un peu mort. Nassim Taleb

Certains se complaisent peut-être là-dedans, mais ce n’est pas mon cas. Ce métier de salarié, je l’ai vécu presque 2 ans : 2 ans à me poser tous les jours des questions, à me demander si la vie n’a que ça à m’offrir, si je dois me contenter de ça. Après tout, si la plupart l’acceptent, cela ne doit pas être si terrible.

Ils vivent non comme ils veulent mais comme ils ont commencé à vivre. Sénèque

Comme un enfant qui quitte le cocon familial, j’ai finalement fait le choix de changer. C’est sans nul doute un risque : je vais probablement douter, parfois regretter ou penser que j’ai fait une erreur. Mais c’est ce risque, et tous les suivants, qui vont me sortir de cette bulle protectrice, me faire grandir pour enfin devenir un adulte et vivre ce que la vie a à m’offrir.

Remettre en question toute la protection qu’offre la société moderne n’est pas mon point : l’humanité a bâti la société pour garantir une certaine protection qu’il serait bête de refuser, mais si cette protection m’empêche d’avancer et me pousse à rester un enfant, elle est de trop.

Chez l’adulte, la surprotection s’oppose à la créativité.

En vivant sous la protection du salariat, on troque sa créativité et sa curiosité contre de la monotonie et de la prévisibilité. Mais si on choisit de renoncer à cette protection, ces qualités enfantines reviennent, presque par nécessité : ne plus être protégé, c’est se confronter aux risques et faire preuve de créativité pour les gérer au mieux.

La stabilité qu’offre le travail de salarié se compare sans peine à la vie cadrée d’un enfant. Mais pour l’enfant ou l’apprenti, ce cadre se justifie par la nécessité d’apprendre : il a besoin d’ordre et de stabilité pour pouvoir se former sans danger. À l’inverse, le travailleur n’a plus rien à apprendre : toute sa vie professionnelle n’est qu’ordre. Il ne risque rien mais il n’apprend rien non plus : il reste le même de la fin de ses études jusqu’à sa retraite.

On nous pousse à accepter cette stabilité : les banques ne prêtent de l’argent qu’aux employés en CDI, on nous fait miroiter une “situation stable”. On nous donne l’impression que cette stabilité professionnelle est le but de la vie, qu’elle serait nécessaire pour devenir un adulte responsable et pouvoir prétendre à fonder une famille.

Mais c’est un cercle vicieux : un prêt à rembourser, un enfant à nourrir nous rajoute des barrières qui nous empêchent de quitter cette bulle protectrice.

Avec un métier de salarié, un prêt et des enfants, il parait inenvisageable, voire même égoïste, de vouloir se libérer de cette surprotection. Je ne dis pas que les parents salariés et endettés sont condamnés, mais se retrouver dans une telle situation limite énormément la possibilité de changement : les risques pris en quittant le salariat auront un impact sur notre famille et pas seulement sur nous.

Dans le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, la devise de la société est “Communauté, Identité, Stabilité”. Chacun fait ce qu’on lui demande, ce pour quoi il a été conditionné, et reçoit en échange de la stabilité et du bonheur en pilules. Plus personne n’a de responsabilité, il n’y a ni risque ni créativité : toute cette partie de notre humanité a été muselée pour créer une société qui fonctionne parfaitement mais sans aucune surprise.

Pour moi, sacrifier son pouvoir d’expression pour la stabilité du salariat est un premier pas vers ce genre de dystopie.

Quand la société fonctionne et nous semble juste et saine, être un salarié muselé n’est pas vraiment un mal. Mais quand la société change et se tourne vers les extrêmes, les salariés, alors habitués voire addicts à leur salaire de fin de mois, n’osent pas se révolter, et même pire, exécutent des ordres contraires à leurs principes.

– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?

– Pas toujours ; mais qu'importe ?

– Il importe si bien, que de tous vos repas je ne veux en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. Jean de La Fontaine

C’est de cette manière que, petit à petit, le pire arrive : des décisions de plus en plus extrêmes sont prises et acceptées par le peuple. De décisions en décisions, le salarié finit par construire des chambres à gaz ou à garder des prisonniers dans des camps.

Cela peut paraitre un peu rapide et un peu rude : on se dit “nous, on est différent, on refusera de faire ces choses”, mais est-ce vraiment le cas ? Combien d’Allemands auraient dit exactement la même chose et ont quand même fini par contribuer à ces actes horribles ?

Aujourd’hui, combien de personnes disent détester la guerre mais travaillent dans des entreprises d’armement ? Combien de personnes méprisent l’industrie agroalimentaire mais participent à son fonctionnement ? Les principes ne tiennent souvent que quand ils n’impliquent ni risque ni sacrifice.

Dans un James Bond récent, Spectre, le MI6 a été infiltré par une organisation maléfique. Lorsque Bond lui demande de l’aide à Q, ce qui implique qu’il devra désobéir à son employeur, celui-ci est hésitant et répond : “J’ai un prêt et 2 chats.” Pour les besoins du scénario, il finit par aider Bond mais, en réalité, peu auraient ce courage : dépendre d’un salaire restreint notre liberté et l’effet est exacerbé quand d’autres dépendent également de ce salaire.

Il est logique pour une société de vouloir des gens dociles et prêts à exécuter des tâches sans poser de question. Ces emplois salariés sont d’ailleurs indispensables pour le bon fonctionnement de la société. Mais si trop de gens se retrouvent muselés par le salariat, alors empêcher une société ou une entreprise déviante d’arriver à ses fins devient presque impossible.

La linéarité

Naïvement, on raisonne souvent comme si le monde fonctionnait de manière linéaire, que l’effort fourni serait directement proportionnel aux résultats.

Pourtant, notre vie foisonne d’exemples nous prouvant que ce n’est que rarement le cas. Faire 4 h de sport d’affilée n’est évidemment pas 2 fois mieux que de faire 2 h. Boire 2 cafés ne donne pas 2 fois plus d’énergie qu’un seul. Lire 2 fois le même livre n’a pas le même impact que de lire 2 livres. Ce qui se comporte de manière linéaire est l’exception.

La lecture d’un texte 2 fois est plus profitable que de lire 2 choses différentes une seule fois. Nassim Taleb

Mais dans le monde du travail, il semble admis que travailler deux fois plus de temps apporte deux fois plus de résultats. Est-ce qu’une journée de 8 h de travail est vraiment équivalente à deux journées de 4 h ? Cela peut sembler logique à première vue, pourtant il s’agit encore d’une approximation linéaire grossière, issue sans doute du monde de l’industrie.

Selon moi, dès lors qu’un humain est le facteur limitant sur la production, considérer que le nombre d’heures et la production évoluent ensemble linéairement est absurde. Nous sommes tous différents, nous avons tous nos façons de travailler, une efficacité propre et des particularités. Si cette linéarité de 4 à 8 h est peut-être valable pour quelques individus, elle n’a aucune raison de l’être pour tout le monde.

Aujourd’hui, dans bon nombre de métiers, plutôt que de payer à la tâche ou à l’accomplissement, on préfère acheter les heures de quelqu’un sans avoir aucune notion de la qualité de ce temps. Pourtant, il est évident qu’une heure d’une personne qui travaille 16 h par jour en se privant de sommeil n’équivaut pas à une heure de la même personne qui ne travaille que 4 h par jour et se repose le reste du temps.

Selon moi, cette approximation grossière provient principalement de la révolution industrielle. Dans le travail à la chaîne, la machine impose le rythme : le facteur limitant n’est plus l’humain mais la vitesse de la chaîne. Si le rythme de la machine peut être soutenu par le travailleur, alors la relation entre le temps de travail et les résultats est effectivement linéaire : le temps travaillé est équivalent à la productivité.

Le salariat moderne se calque sur cet héritage industriel : le contrat du salarié est défini par un temps de travail hebdomadaire plutôt que par des tâches à accomplir. Ce qui s’appliquait, avec raison, dans le travail à la chaîne en usine s’applique désormais, à tort, dans la grande majorité des emplois : le travailleur moderne est considéré comme l'ouvrier d'usine et pas comme le masseur, le coiffeur ou l'artisan. Le patron paie l’employé pour son temps bien plus que pour ses accomplissements : ne pas “faire ses heures” est un motif de licenciement tandis que “ne rien faire pendant ses heures” ou “ne pas être à fond pendant ses heures” n’en sont pas.

Nous sommes devenus une civilisation fondée sur le travail, mais pas le travail “productif” : le travail comme fin et sens en soi. David Graeber

Il faut reconnaître un avantage à ces contrats en heures : le salarié sait précisément quelle quantité de sa liberté il vend lorsqu’il signe son contrat de travail. Pour un travail à la tâche, il est bien plus difficile de vérifier si les deux parties respectent les termes du contrat.

Selon moi, en supposant un repos adéquat et une ardeur au travail identique, une heure dans une journée de 4 h a bien plus de valeur qu’une heure dans une journée de 8 h. Pour autant, on imagine sans peine que travailler 8 h, même si chaque heure est moins efficace, produira quand même plus que travailler seulement 4 h : certes, on ne double pas la productivité mais on l’améliore quand même.

Aussi évident que ça puisse paraître, pour moi, ce n’est en réalité que rarement le cas. Cela impose plusieurs prérequis qui sont loin d’être acquis la plupart du temps : le travail doit plaire à l’employé, ne pas l’ennuyer et les tâches à accomplir doivent être sans limite. Si ces conditions sont réunies, les 4 premières heures seront aussi efficaces que si la journée n’avait duré que 4 heures et les heures suivantes, certes moins productives à cause de la fatigue accumulée, apporteront tout de même leur pierre à l’édifice.

Mais si le travail ne plait pas ou est ennuyeux, la perspective de devoir y passer 8 heures par jour endigue notre investissement et rend chaque heure, dès la première, peu productive. Y passer seulement 4 heures, sacrifier une demi-journée plutôt qu’une journée entière, pourrait alors nous rendre plus enclins à tolérer cet effort et, de fait, rendre ces heures plus efficaces.

Quand les tâches que l’on a à accomplir sont limitées, on cherche souvent à utiliser l’intégralité du temps dont on dispose pour les réaliser. C’est humain, on veut éviter l’ennui et ne pas se retrouver sans rien à faire tout en étant contraint de rester au bureau. Au sein des entreprises, on dit souvent que lorsqu’une tâche doit être accomplie rapidement, il faut la confier à l’employé le plus chargé et surtout pas à celui qui n’a rien à faire. L’ennui nous effraie : moins il y a de choses à faire, plus on prend notre temps pour les faire.

À mon humble avis, cette idée de linéarité dans le travail, héritée de la révolution industrielle, n’a pas sa place dans le monde moderne. On peut la justifier éventuellement pour les métiers où le rythme est imposé par des contraintes extérieures : la chaîne de production en industrie, les clients dans un magasin, etc. Mais dès lors que l’employé impose le rythme, acheter du temps est, selon moi, bien moins intéressant que d’acheter un acte.

C’est d’ailleurs la manière la plus naturelle de commercer : on achète un objet, pas le temps qu’il a fallu pour le faire. Avant l’accès au temps via les cloches dans les villes puis les horloges, les montres et enfin les téléphones, on n’avait pas d’autre choix que de payer la tâche plutôt que le temps.

Payer au temps les métiers du savoir, qu’il y ait une tâche précise ou non, est, pour moi, un manque de confiance et une illusion de contrôle. Les travailleurs du savoir peuvent penser à ce qu’ils veulent : les contraindre à rester dans un lieu précis pendant 8 heures ne les oblige en rien à utiliser leur cerveau pour l’entreprise.

Pour un travail physique, la plupart du temps, payer à la tâche a également plus de sens. Même si, dans certains cas, la tâche est directement corrélée avec le temps, comme pour le travail à la chaîne : il y a alors une équivalence entre les deux.

Le travail horaire rassure l’employeur : le temps qu’il a acheté chez les gens lui appartient réellement, il peut les contraindre à rester dans un lieu précis pendant un certain nombre d’heures. C’est sans doute rassurant pour lui mais ce n’est pas synonyme de productivité.

La quantité de travail que l’on peut accomplir dépend moins du temps passé sur la tâche que de l’attrait, de l’urgence, de la reconnaissance et de la discipline.

Pour les travailleurs indépendants, il y a une certaine mode de hustle culture qui consiste, dans l’absolu, à travailler le plus possible. Mais est-ce que se contraindre à travailler sans arrêt apporte plus à nos vies, nos carrières et nos aspirations que de prendre le temps de flâner ou de se relâcher plusieurs heures par jour ?

Le travailleur indépendant, aveuglé par le monde du travail salarié, ne peut s’empêcher de juger sa réussite avant tout par le nombre d’heures qu’il a travaillées : s’il a mis les heures et que le succès ne vient pas, il va blâmer uniquement la malchance. En maximisant les heures travaillées, il pense avoir mis toutes les chances de son côté pour réussir.

Mais ce qu’on oublie, c’est que ne pas travailler n’est pas équivalent à “ne rien faire” : on vit notre vie, une vie qui nous inspire et nous construit. C’est peut-être ces moments qu’il nous manque pour vraiment réussir et avoir du succès : garder du temps pour le loisir, pour le jeu, n’est pas une perte de temps.

Sometimes disengaging is the best way to engage. Ruck Rubin

Croire en la linéarité du travail, c’est se priver de liberté sans raison.

Le sens

L’éloignement croissant entre le travail et ses fruits est l’un des problèmes du travail moderne. Ne pas voir l’impact concret de son labeur, ne pas en recueillir les bénéfices, est une épreuve difficile à endurer : l’argent ne compense pas le sens.

Dans une petite entreprise, on a encore la chance de voir le lien entre le travail effectué et son impact. Mais dans une grande structure, rares sont ceux qui savent à quoi sert exactement ce qu’ils font. La spécialisation, qui nous permet de construire des choses de plus en plus complexes, montre alors ses limites.

Historiquement, le travail et les résultats étaient directement liés : le médecin voit son patient guérir, l’agriculteur récolte ses champs, le maçon observe son bâtiment s’élever. Certes, ces métiers existent encore, mais ils ne sont plus majoritaires.

La plupart des emplois modernes impliquent des tâches dont les fruits sont abstraits ou si éloignés qu’ils en deviennent invisibles. Un cadre d’une multinationale ignore souvent l’impact réel de son travail, tout comme un ouvrier en chaîne de production ne voit que rarement le produit fini. La modernité est souvent synonyme de complexité, complexité qui exige des individus spécialisés. Mais cette spécialisation, bien que nécessaire, éloigne inévitablement le travail de ses fruits.

Cette perte de sens, surtout présente dans des métiers de bureau dont on est en droit de questionner l’utilité réelle, peut se retrouver dans énormément d’autres emplois. En fonction de la nature du travail effectué et de l’entreprise, la perte de sens peut avoir plusieurs degrés :

Dans le pire des cas, on ignore totalement à quoi contribue notre travail. Parfois, on cerne l’apport de son effort, mais on peine à en évaluer l’utilité de notre contribution sur le produit final. La perte de sens persiste quand on sait ce que l’on a contribué à produire, mais que l’on doute de son utilité réelle. Enfin, on sait parfois que la chose est utilisée, qu’elle a servi à quelqu’un, mais on craint qu’elle ne soit pas bénéfique pour la société.

La plupart des métiers de bureau tombent dans un de ces cas-là. Comment s’étonner alors que de plus en plus de gens se posent des questions sur ce qu’ils font ?

On masque souvent ce vide grâce à des indicateurs chiffrés : délais, productivité, ventes. Ces chiffres donnent une illusion de progression, mais ils ne remplacent pas ce qui compte vraiment : un remerciement sincère, un sourire, ou la certitude d’avoir contribué à quelque chose de concret. L’homme est un être social, et aucun chiffre ne compensera jamais notre besoin de reconnaissance.

Les emplois modernes vides de sens et la multiplication des loisirs ont émergé en parallèle. Privés de gratification humaine au travail, nous cherchons à la retrouver le soir ou le week-end : émotions devant des séries, défis dans les jeux vidéo, ou illusions de lien sur les réseaux sociaux. Mais pour moi, ces distractions ne sont qu’un pansement sur une blessure plus profonde : l’absence de sens dans notre quotidien professionnel. Sans elles, le mécontentement serait insupportable, et la remise en question, inévitable.

Être salarié nous prive de la liberté de nos journées. Le manque de sens dans le travail, lui, nous prive de celle de nos soirées et week-ends. On croit choisir nos activités en dehors du boulot, mais en réalité, on ne choisit que celles qui nous permettent d’oublier que ce que l’on fait au quotidien n’a pas de sens.

Quand on renonce à ces distractions compensatrices, un sentiment de vide ou de manque surgit. Trouver un travail qui a du sens ne sauve pas seulement nos journées : il libère aussi nos soirées et nos week-ends. Dès que l’on accomplit quelque chose qui compte pour nous dans la journée, le besoin de combler ce vide disparaît. Notre soirée n’est plus une lutte pour oublier le manque de sens, mais devient du temps libre : on peut alors se consacrer, sans éprouver le moindre manque, à un projet, une passion, ou simplement à ce qui nous plaît sur le moment.

Les vieux métiers sont ceux où le sens semble le plus évident, mais ils peuvent en être privés selon la manière dont on les exerce. Un médecin qui enchaîne les consultations sans prendre le temps d’échanger avec ses patients finit par remplacer l’humain par les chiffres et risque de perdre le sens de sa mission. De même, un agriculteur obsédé par la maximisation de sa production au point de négliger ses bêtes, de ne plus arpenter ses champs ou ses vergers, court le même risque.

Les agriculteurs, peu nombreux, subissent une pression immense : produire assez pour nourrir une population de cadres occupés à des métiers souvent vides de sens. Et parfois, cette course à la production les pousse à sacrifier le sens même de leur métier.

Quand on achète un produit français en supermarché, seulement 7 % du prix revient à l’agriculteur. Pour un produit importé, c’est encore moins. Entre l’agriculteur et le consommateur se trouve toute une chaîne de métiers : conditionnement, transport, vente. Cette chaîne complexe d’approvisionnement permet aux cadres de vivre en ville et d’exercer des emplois vides de sens dont le seul bénéfice est d’augmenter le PIB, ce chiffre qui ne dit rien du bien-être ou du bonheur des habitants.

Mais pourquoi tout ça ? Est-ce que ces métiers modernes nous apportent vraiment beaucoup ? Est-ce que ce que nous apporte la modernité justifie cette perte de sens au quotidien ?

On me répondra : « La médecine ! Avant, les gens mouraient à 30 ans. » Certes, certaines avancées sont à conserver : l’hygiène, la médecine, l’énergie, la technologie… Mais aussi utiles soient-elles, elles ne reposent que sur une infime partie des métiers modernes.

Et le reste ? Beaucoup de choses inutiles, voire nuisibles : bureaucratie excessive, marketing, avocats d’affaires… pour n’en citer que quelques-unes.

Le changement commence par soi. Quand le mal-être s’installe, modifier son cadre de vie ou choisir un métier qui a du sens pour nous peut être une réponse. En incarnant au quotidien ce qui nous semble essentiel, ce qui nous rend heureux, on agit déjà pour le monde. Et si chacun faisait de même ?

La concentration

On a perdu notre capacité à ne faire qu’une seule chose à la fois.

Quand je croise quelqu’un absorbé pleinement par une seule activité, cela me frappe tant c’est devenu rare. Que ce soit en marchant, en travaillant, en mangeant, en regardant un film ou en cuisinant, nous cumulons presque systématiquement plusieurs occupations en parallèle.

On travaille la musique aux oreilles, la messagerie ouverte, plusieurs écrans sous les yeux et le téléphone à portée de main. On marche avec un casque sur les oreilles tout en jetant un œil à nos messages. On voyage le nez dans un livre ou les yeux rivés sur un film. On mange devant une vidéo ou la télé, on cuisine avec la radio en fond. Même devant un film, on ne résiste pas à l’envie de consulter son téléphone.

J’ai moi aussi longtemps fonctionné ainsi : sport en regardant YouTube, marche toujours accompagnée d’un podcast, travail avec une musique en fond. À mon sens, je le faisais pour deux raisons principales. D’abord, cela permettait d’éviter l’ennui en ayant une activité de fond prête à prendre le relais dès que mon attention faiblissait. Ensuite, et c’est plus insidieux, cela donne l’illusion d’une productivité démultipliée. Faire plusieurs choses à la fois pourrait théoriquement nous permettre un meilleur usage de notre temps : écouter un podcast en faisant du sport pour allier effort physique et apprentissage, ou manger devant la télé pour prolonger la détente après une journée de travail.

Ne faire qu’une seule chose donnerait alors l’impression de perdre du temps. Mais, selon moi, c’est trompeur.

Si vous avez besoin d’écouter de la musique en marchant, arrêtez de marcher et, s’il vous plait, arrêtez d’écouter de la musique. Nassim Taleb

Le monde d’aujourd’hui est multitâche : en ville, au travail, ou chez soi, notre esprit est sans cesse sollicité, attiré dans toutes les directions par une surcharge de stimulations.

Pour beaucoup, certaines activités ne peuvent même plus s’exercer seules. Écouter de la musique ou un podcast sans rien faire d’autre semble impensable. Je le sais car je l’ai vécu : on s’ennuie, on a l’impression de perdre notre temps.

J’ai longtemps accusé les distractions modernes d’être la cause de ce déficit moderne de concentration. Sans pour autant leur jeter des fleurs, je me rends compte aujourd’hui que le vrai problème n’est pas là. La difficulté croissante à nous consacrer pleinement à une seule chose est bien plus problématique : ce qui fait le poison, bien plus que la distraction elle-même, c’est d’en faire plusieurs à la fois.

Mais cela peut sembler paradoxal : faire deux choses à la fois, ne serait-ce pas être deux fois plus efficace ?

En cas d’urgence, peut-être. Et encore, c’est loin d’être une certitude, car diviser son attention, c’est aussi diviser sa concentration, et donc réduire l’efficacité sur chacune des tâches.

Mais le vrai problème apparaît quand cette habitude devient systématique : à force de tout faire en parallèle, on perd peu à peu la capacité à se concentrer pleinement sur une seule chose. Une tâche exigeante, nécessitant une attention totale, devient alors non seulement difficile, mais aussi d’un ennui insupportable.

Cette concentration est, pour moi, la capacité perdue qu’il nous faut absolument chercher à retrouver. Dans un monde où les stimulations sont omniprésentes et toujours à portée de main, l’enjeu ne serait alors pas de les supprimer, mais de réussir à n’en faire qu’une seule à la fois.

Bien sûr, toutes les activités ne demandent le même niveau de concentration. Mais mon point est le suivant : la règle fondamentale, celle qui sert de socle à toutes les autres, c’est de toujours ne faire qu’une seule chose à la fois.

Je ne m’empêche pas pour autant de discuter en mangeant avec des amis ou lors d’une balade en bonne compagnie. Mais quand il n’y a que moi dans l’équation, je me limite, dans la mesure du possible, à une seule tâche. Ce travail sur moi-même, difficile au début, m’a permis de retrouver cette capacité à me concentrer sur un projet exigeant ou une tâche fastidieuse, comme l’écriture, pendant plusieurs heures sans interruption.

Restaurer cette capacité repose sur des changements simples, mais qui, vous le verrez, sont difficiles à supporter au début : un sentiment de vide s’installe, on s’ennuie alors même que l’on fait quelque chose. Quelques exemples de ces changements : se limiter à un seul écran, désactiver les notifications, ne pas écouter de musique ni de podcast en faisant autre chose, manger ou cuisiner en silence, faire du sport sans distraction.

La concentration peut aussi s’entraîner par la méditation : se focaliser plusieurs minutes sur sa respiration, et rien d’autre, est peut-être l’exercice le plus difficile, mais aussi le plus efficace pour “muscler” son attention. Si l’on parvient à se concentrer sur quelque chose d’aussi barbant que sa respiration, alors on peut y parvenir pour n’importe quelle autre tâche.

L’intensité de la distraction a un impact majeur sur notre capacité à nous concentrer. Pour reprendre l’habitude de lire, on ne commence pas par Spinoza, mais par un manga. Il en va de même pour la concentration. Commencer directement par la méditation, c’est risquer d’abandonner face à une trop grande difficulté. Mieux vaut y aller étapes par étapes : se concentrer pleinement sur un jeu vidéo d’abord, puis une série, ensuite un film, et enfin un livre.

D’expérience, je considère le jeu vidéo comme la distraction la plus accessible pour s’y concentrer, si l’on met de côté les réseaux sociaux, dont nous parlerons plus tard. Même à l’époque de ma vie où je n’arrivais plus à me concentrer sur des tâches exigeantes, je pouvais encore jouer pendant des heures sans autre activité en parallèle.

La première étape est de réussir à se concentrer, peu importe l’activité. C’est seulement après que l’on peut s’atteler à le faire sur des tâches de plus en plus ennuyeuses : moins la tâche sur laquelle on parvient à se focaliser est stimulante, plus notre capacité de concentration devient universelle jusqu’à pouvoir méditer sans ressentir le moindre ennui.

Attention cependant à certaines distractions, celles qui exploitent précisément notre incapacité à nous concentrer. Je pense bien sûr aux réseaux sociaux, comme TikTok, Instagram ou encore Twitter et LinkedIn. Se contenter de scroller sur TikTok sans rien faire d’autre, ce n’est pas de la concentration : la nature même de l’application repose sur l’évitement de l’ennui par un flux constant de changements. Ne faire “que” du TikTok, c’est l’inverse de se concentrer sur une seule tâche.

Souvent, cette alternance des tâches n’est même pas consciente. Par automatisme, sans même qu’on s’en rende compte, on ouvre notre boîte mail ou on consulte notre téléphone. Et c’est peut-être cet automatisme qui est le plus difficile à vaincre, car il est ancré en nous, à un niveau presque inconscient.

Des solutions simples existent pour le démasquer : ne pas garder son téléphone à portée de main, ou ajouter un délai de quelques secondes avant l’ouverture de sa boîte mail. Des gestes simples, mais qui suffisent à révéler une distraction avant même qu’elle ne se produise.

Il faut combattre les passions avec violence et non avec subtilité. Fabianus

Avant de chercher à se passer de certaines distractions, on préférera commencer par limiter leurs usages simultanés : c’est, pour moi, la première étape essentielle pour retrouver cette capacité de concentration qui nous apporte tant. Pouvoir se concentrer sur n’importe quoi, c’est à la fois pouvoir tout faire mais aussi profiter pleinement de chaque moment, sans avoir besoin d’un bruit de fond permanent.

Culpabiliser

La hustle culture a longtemps été pour moi un modèle d’éthique du travail. Je croyais que la réussite passait nécessairement par la contrainte : que la seule voie possible pour accomplir de grandes choses, c’était de se forcer à travailler. Aujourd’hui, je me dis que m’en éloigner a plus de sens. Pour un écrivain, se forcer à écrire n’a de sens que si c’est mesuré. Créneaux horaires ou objectifs peuvent aider, mais ne doivent jamais devenir une obligation, au risque de devenir contre-productifs.

L’efficacité tue la noblesse, l’élégance, la vigueur et l’héroïsme de la vie. Mais elle tue aussi l’efficacité. Nassim Taleb

Est-ce qu’un écrivain qui a besoin de ces méthodes est un vrai écrivain, un passionné ? Ou plutôt un entrepreneur qui produit selon un rythme imposé, et non selon son propre désir ?

J’écris par plaisir et pour partager des idées qui me parlent, pas pour devenir riche. Dans cette optique, la vision de Nassim Taleb me semble la plus saine : écrire quand l’envie me prend, sans m’imposer de créneaux, en écoutant l’inspiration. Aborder un sujet par envie, non par obligation. Travailler sans s’épuiser, en levant parfois le nez du guidon.

Un écrivain débutant, qui écrit par passion, se retrouve dans une impasse s’il associe la réussite à un travail constant. S’il se convainc que cette constance lui permettra d’en vivre un jour, il basculera dans le travail méthodique : des heures fixes, des objectifs quotidiens, un rythme imposé. Le seul moment où il pourrait découvrir ce qu’est vraiment le métier d’écrivain, il le transforme en une activité prévisible et industrialisée, sans doute à l’image du métier qu’il pratique à côté. Et il risque alors de se dégoûter de l’écriture.

Pour moi, tous ces objectifs, comme 2 000 mots par jour ou deux heures d’écriture chaque matin, relèvent d’une forme d’industrialisation de l’écriture. Et si j’aime tant ce métier, c’est parce qu’il ne ressemble à aucun autre. Dans sa forme la plus pure, il échappe à l’industrialisation.

Après tout, "all is material" : s’enfermer dans une seule tâche en excluant tout chaos extérieur est absurde. Se focaliser avec une telle intensité sur ce qui semble optimal à un instant donné peut bloquer toute remise en question, et devenir contre-productif. On limite ainsi son esprit en l’empêchant d’explorer d’autres pistes, et on se prive de la richesse des digressions mentales, qui font souvent émerger des idées inattendues. Pour avoir des choses à raconter, l’écrivain doit s’écouter et éviter de trop se brider.

Pour moi, la relation avec le travail doit rester saine et peu contraignante. Bien sûr, cela ne fonctionne que pour quelqu’un qui a surmonté ses addictions, et ces personnes sont de plus en plus rares dans le monde moderne. Pour l’addict, les contraintes peuvent être une étape nécessaire, non pas pour se forcer à travailler, mais pour lutter contre ses addictions.

Culpabiliser de ne pas avoir travaillé n’a aucun sens. Si culpabilité il doit y avoir, ce serait plutôt celle d’avoir gaspillé son temps sur des distractions inutiles.

Si je n’ai pas travaillé mais que je ne regrette pas ce que j’ai fait, et que j’ai l’impression d’avoir agi pour mon bien, alors il n’y a absolument aucune raison de culpabiliser.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Ce qu’il faut éviter, c’est de remplacer une activité épanouissante par une distraction stupide. Mais il ne faut pas confondre cela avec l’obligation de travailler en permanence. "All is material" : l’écrivain, quelle que soit son occupation, contribue à ses écrits. Sa vie est sa source d’inspiration : se contenter de travailler sans s’ouvrir au monde finira par appauvrir ses pensées.

Nos actions doivent être alignées avec nos principes : ne rien faire qui les trahisse. Après, que ce soit travailler, lire ou regarder une vidéo, peu importe… tant qu’on ne se sent pas pathétique ensuite.

Nous sommes faits pour la variété, pas pour l’acharnement sur une seule tâche. L’acharnement risque de nous dégoûter, de brider notre pensée, et donc de nuire à sa qualité.

Depuis que j’ai vaincu mes addictions modernes, écrire est devenu l’un de mes passe-temps favoris. Et si la vie n’était qu’une succession de passe-temps, contribuant tous à un ensemble, sans distinction entre travail et distraction ?

Me forcer à pratiquer un passe-temps est absurde : je risque soit de m’en dégoûter, soit de produire quelque chose de médiocre, simplement parce que je ne suis pas dans le bon état d’esprit pour m’y adonner.

Vous serez civilisé lorsque vous serez capable de passer une longue période de temps sans rien faire, sans rien apprendre, sans rien approfondir et sans éprouver le moindre remords. Nassim Taleb

Écrire régulièrement, oui. Me forcer à le faire chaque jour, non. M’en vouloir si l’envie ne vient pas, non.

L’essentiel, c’est de savoir différencier l’envie de la résistance. Et aujourd’hui, je me fais confiance pour ça. On verra si j’ai raison de me croire…

Ne pas travailler, ne rien faire, ce n’est pas du temps perdu : c’est simplement la vie. Ce que nous apportent ces moments sans travail est probablement bien plus bénéfique pour le produit final que si on avait utilisé ces heures pour se forcer à bosser. Travailler plus d’heures peut donner un résultat moins bon. Et ce ne sont pas seulement les heures supplémentaires qui sont moins bonnes, mais toutes les heures de travail.

Moins c’est mieux, et c’est en général plus efficace. Nassim Taleb

En écrivant ces lignes, je sens quelque chose en moi. Est-ce que je me mens à moi-même pour me faciliter la vie ? Ou est-ce que cette réflexion est sincère, le fruit d’une pensée aboutie ?

Je me demande si mon côté hustle ne me souffle pas que mon cerveau tente de me manipuler, alors qu’en réalité, ma réflexion est raisonnée. Ou peut-être est-ce l’inverse : ce côté hustle ne serait pas une simple influence, mais bien une partie de moi, et c’est mon cerveau qui cherche à me duper pour se reposer.

Faire preuve de raison à l’égard de lui-même, être humain à une époque d’inhumanité, libre au sein de l’hystérie collective. Stefan Zweig

Relire ces idées plusieurs fois, quand je me sentirai différemment, me permettra de voir si je reste cohérent dans ma vision des choses ou si la fatigue me fait changer complètement d’avis.

Quitter Paris

J’ai décidé de quitter Paris. Parisien de naissance, c’est cette ville que je connais le mieux, c’est elle que je quitte, et c’est d’elle que je parle même si ce que j’en dis pourrait s’appliquer à bien d’autres grandes villes.

Je troque une ville contre un village, un bureau contre des vignes, un métier du savoir contre un métier manuel. Je quitte le bruit pour le silence, le béton pour la verdure, une foule d’inconnus pour quelques visages familiers. Je laisse derrière moi les gratte-ciel pour retrouver le ciel, la publicité pour la tranquillité, la consommation pour la raison. Un balcon devient un jardin, la culture cède la place à la nature, et l’emploi, enfin, à la liberté.

J’ai besoin de mettre des mots sur ce que Paris me fait. De revenir sur ces dernières semaines, partagées entre Paris et Mailly-Champagne. Qu’ai-je constaté ? Quels regrets, quelles craintes ?

À Paris, quand je rentre du bureau, j’ai l’envie irrépressible d’acheter quelque chose, peu importe de quoi il s’agit. Je ne cède pas toujours, mais la tentation est là, tenace. Mais cette pulsion disparaît dès que je me retrouve loin de la ville, dans un village par exemple.

D’où vient-elle ? J’ai plusieurs pistes : l’influence des publicités, le manque de sens dans mon métier, ou encore la simple proximité des magasins.

En ville, on est baigné dans les publicités : panneaux, bus, boutiques, vitrines… Nos yeux sont sans cesse sollicités par des incitations à consommer. Même en étant conscient de ce mécanisme, même en me méfiant des tentations ciblées, je crains que leur effet diffus ne persiste, me poussant à acheter quelque chose.

C’est une réalité amère : le marketing exploite nos réflexes primaires, et nous n’y pouvons pas grand-chose. Limiter notre exposition serait une solution, mais en ville, c’est presque mission impossible. La seule échappatoire ? Quitter les grandes villes. Ou bien lutter quotidiennement contre nos instincts… mais est-ce vraiment une vie ?

Il me reste quelques jours à travailler comme ingénieur avant de me lancer : réaliser mon rêve de devenir vigneron. Cette phase de transition m’a déjà détaché de ce que je considère comme mon ancien métier. Je n’y trouve plus aucun sens.

Peut-être qu’après une journée vide de sens, l’envie d’acheter devient un substitut : un réconfort illusoire, une façon de combler ce vide. Si la consommation compense l’absence de sens, cela expliquerait pourquoi on assiste, en parallèle, à la prolifération des bullshit jobs et des produits de consommation.

La proximité des magasins influence aussi la consommation : 20 minutes de trajet pour y accéder ne sont pas comparables à un passage devant la porte, où il suffit de franchir le seuil. Peut-être que cette barrière temporelle et spatiale freine la consommation.

Il m’est arrivé de marcher longtemps pour rejoindre un magasin. Arrivé sur place, l’envie d’acheter avait disparu : le trajet, sans que je m’en aperçoive, avait dissipé ma pulsion. Une envie soudaine, sous le coup de l’émotion, ne dure souvent que quelques minutes avant que l’on ne retrouve son état normal.

C’est sans doute un mélange de ces trois raisons qui me pousse à consommer. Mais peu importe, l’important c’est que ce sont mes émotions, et non ma raison, qui me contrôlent. C’est dur à admettre, mais la comparaison est flagrante : à la campagne, l’idée d’acheter ne me traverse même pas l’esprit, alors qu’en ville, chaque soir ou presque, je ressens ce besoin.

C’est surtout en comparant que je mesure à quel point mes émotions me dominent. Ce n’est pas une envie réelle, mais simplement un produit dérivé, une conséquence de la vie urbaine. Vivre en ville, pour moi, c’est consommer plus que de raison, plus qu’il n’en faut.

Vivre à Paris, c’est être privé de silence. Le bruit est omniprésent dans la rue, avec des intensités variables qui empêchent toute accoutumance. Et même chez soi, il s’infiltre : bruits de la rue ou des voisins. Combien de fois, en lisant, en travaillant ou en méditant, une voix ou un grincement de parquet a-t-il brisé ma concentration ?

Quand mon esprit est occupé à ses pensées, le moindre bourdonnement de mouche le met à mal. Montaigne

J’ai besoin de silence pour me concentrer pleinement. L’idée d’être exposé à des bruits aléatoires me pèse énormément : ne jamais être sûr de trouver le silence, que ce soit pour dormir ou pour travailler, est un vrai calvaire. Le simple fait qu’un bruit puisse survenir suffit déjà à entraver ma concentration.

Pour ceux qui ont souffert, savoir que l’on va souffrir est aussi dur que la souffrance elle-même. Sénèque

Cela peut sembler anodin pour ceux qui tolèrent cette omniprésence du bruit, mais pour moi, c’est un vrai problème. Le silence devrait, à mes yeux, être un droit fondamental. J’ai bien acheté des bouchons d’oreilles pour y remédier, mais ce qui me rebute le plus, c’est l’existence même de ce problème, bien avant même le dérangement dans mes activités.

Autre chose, lors de ma dernière semaine en Champagne, la beauté des nuages m’a époustouflé. J’ai réalisé qu’en plusieurs années à Paris, je ne les avais jamais vraiment regardés. Ce constat m’a profondément touché. En ville, on est enfermé entre les immeubles : on ne voit ni le soleil, ni le ciel, ni les nuages. Bien sûr, je suis content quand il fait beau, mais je n’en profite pas…

À Paris, si je veux apercevoir un bout de nuage, il faut que je lève les yeux au zénith, ce que je ne fais jamais spontanément et je n’en ai d’ailleurs aucune envie. Je veux que la beauté des nuages s’offre à moi, sans que j’aie à la chercher. Sur un coteau champenois, faire une pause dans son travail, c’est se retrouver face à la beauté ou à la colère du ciel. Le regarder n’est pas une option : il est là, devant nous.

Les quelques parcs près de chez moi ou de mon bureau m’ont permis de simuler un contact régulier avec la nature. C’est sans doute ce qui m’a aidé à supporter Paris aussi longtemps. Mais je ne veux plus vivre dans cette illusion, où j’arrive à duper mon esprit en l’exposant assez souvent à une nature de substitution, comme pour lui faire croire que cette vie me convient. Cette nature d’emprunt ne vaut pas une vraie forêt, des vignes à perte de vue, ou le ciel pour seul horizon.

Un des arguments en faveur de la ville, c’est la proximité avec la culture. On me demande souvent si elle ne va pas me manquer. Je quitte la culture pour la nature, mais elle ne me manquera pas. Je n’en profite déjà que rarement : musées, théâtre… j’aime ça, mais je peux m’en passer sans problème. Les livres me suffisent. Pour moi, cet argument de la culture n’est qu’une façade, un prétexte que beaucoup utilisent pour se convaincre que la vie à Paris leur convient. Pourtant, ces gens-là, on ne les croise guère dans les musées ou au théâtre.

Paris me permet d’être proche de mes parents et d’une partie de mes amis, mais cette proximité, je ne la vis qu’en week-end, jamais en semaine. En vivant à la campagne, me rendre à Paris le week-end reste tout à fait possible. Certes, ce sera plus contraignant qu’habiter à côté, mais c’est toujours envisageable. Je serai plus loin physiquement, mais cette distance sera alors réelle, au lieu d’être fictive comme aujourd’hui. J’habite à 15 minutes à pied de chez mes parents et mes amis, mais je ne les vois pas plus d’une fois par semaine, uniquement le week-end. Il y a une proximité physique, mais pas réelle. En définitive, je les verrai sans doute presque autant en vivant à 150 km d’eux qu’actuellement.

La ville, c’est être entouré mais seul : on croise des foules de gens, mais on n’en connaît aucun. On ne les salue même pas. Même ceux que je croise tous les jours ne daignent pas me regarder, sans parler de me sourire. On se reconnaît, mais rien ne se passe.

Dans mon village, on se dit au moins bonjour. Et si on se croise plusieurs fois, on se sourit, puis on échange éventuellement quelques banalités. Sans pour autant transformer le village en une grande bande d’amis, on ressent au moins une possibilité de lien, une main tendue, une invitation à échanger.

Paris me pèse. Je sais que ma décision de partir biaise mon regard : j’ai tendance à exacerber les défauts et à ignorer les avantages. Mais une chose reste vraie, et j’aime me la rappeler : j’habite Paris, mais je ne profite pas de Paris. La seule chose que je regretterai, ce sera la proximité avec mes parents et mes amis. Pourtant, cette proximité n’est pas un avantage de Paris en soi : c’est simplement une conséquence du lieu de vie de mes proches. La seule chose que je regretterai de la ville n’a, au fond, rien à voir avec la ville elle-même.

On dit souvent que Paris, c’est l’endroit idéal pour trouver du travail. Mais être salarié, même dans les meilleures conditions possibles en France, n’a jamais été un rêve pour moi. C’est même un cauchemar. Mon départ de Paris est avant tout la conséquence de ma reconversion professionnelle, elle-même née en partie d’un ras-le-bol du salariat. Paris n’a jamais eu d’attrait réel pour moi, et aujourd’hui, rien ne me laisse penser que je pourrais regretter ce départ.

Se relâcher

Il faut accorder du relâche à l’esprit ; une fois reposé, il se retrouvera meilleur et plus vif. Sénèque.

Se concentrer sans relâche sur un objectif n’est ni sain ni réaliste. Le repos, à la fois par le sommeil mais aussi par le loisir, est indispensable.

Aspirer à accomplir permet de grandir, mais en faire sa seule raison d’être, c’est se condamner à une prison aussi rigide que celle de l’oisiveté totale. Que l’on rejette tout effort ou qu’on s’y consacre sans réserve, on se prive dans les deux cas de la diversité des expériences que la vie a à offrir.

Refuser les plaisirs comme s’y abandonner sans mesure sont deux excès tout aussi dommageables.

Le relâchement et l’affabilité conviennent et honorent particulièrement, me semble-t-il, une âme forte et généreuse. Montaigne

L’Histoire regorge d’exemples d’individus ayant marqué leur époque tout en cultivant l’art de se relâcher. Et si cette capacité à lâcher prise était précisément ce qui leur a permis d’accomplir de grandes choses ?

De Socrate à Einstein, les anecdotes sur leur légèreté, leur humour ou leur insouciance suggèrent que le relâchement n’est pas l’ennemi de l’accomplissement, mais peut-être son allié.

On n’a rien vu de remarquable chez Socrate, que le fait de trouver encore, malgré son âge, le temps d’apprendre à danser et à jouer des instruments de musique, et qu’il tienne cela pour du temps bien employé. Montaigne

On raconte aussi que le vieux Caton réchauffait bien souvent sa vertu dans le vin. Horace

Ce qui est remarquable, c’est leur capacité à se donner corps et âme à une activité : engagement total au travail, détachement complet pendant le repos. À mes yeux, c’est la qualité suprême : ne jamais s’éparpiller, ne rien faire à moitié, que ce soit en travaillant sans distractions ou en se détendant sans culpabilité.

Supporte les coups jusqu’à en mourir ou cède tout de suite. Épictète

Mais parmi tous ces modèles, un homme incarne pour moi cet équilibre mieux que quiconque : mon grand-père Pamy. Je ne l’ai hélas connu que trop peu : il est décédé alors que j’étais encore trop jeune pour échanger avec lui autour de sujets sérieux. Chirurgien de la main éminent et poète, il n’a laissé dans mes souvenirs aucune trace d’un homme obnubilé par son travail. Je me souviens de Pamy comme d’un grand-père facétieux, capable de redevenir enfant pour jouer avec nous et tout cela sans une once de culpabilité de ne pas travailler.

Vous serez civilisé lorsque vous serez capable de passer une longue période de temps sans rien faire, sans rien apprendre, sans rien approfondir et sans éprouver le moindre remords. Nassim Taleb

L’accomplissement et le relâchement doivent coexister, mais jamais se confondre. Celui qui ne cherche qu’à accomplir finit par s’épuiser, échouer, ou perdre son élan. À l’inverse, celui qui rejette tout accomplissement ou toute responsabilité rate ce qui, à mes yeux, donne son sens à la vie. Cependant, la clé n’est pas de les alterner mollement, mais de s’y abandonner tour à tour, sans compromis : soit travail total, soit détente totale.

Mais au fond, qu’est-ce que vraiment se relâcher ?

Peu importe l’activité choisie pour se détendre : l’essentiel est de réussir à s’y abandonner entièrement, sans réserve. Se relâcher, c’est parvenir à lâcher prise, à se libérer complètement de toute préoccupation liée au travail. Ce qui compte, ce n’est pas l’activité en elle-même, mais sa capacité à vous absorber au point d’oublier le reste. Que ce soit par le sport, les jeux vidéo, un livre, une balade, une sortie entre amis ou un moment avec ses enfants, la meilleure activité est celle qui vous permet de vous y perdre complètement.

Pourtant, je ne peux m’empêcher de voir une hiérarchie parmi ces activités : certaines me semblent plus nobles ou plus enrichissantes que d’autres, comme la lecture ou les relations sociales. Mais si elles ne me permettent pas d’atteindre ce relâchement total, alors elles perdent leur vertu. Leur efficacité à recharger nos batteries dépend de notre capacité à nous y abandonner. C’est assez paradoxal : le relâchement exige une concentration absolue, mais celle-ci doit venir naturellement, sans effort.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Il existe selon moi deux façons de se distraire : être absorbé dans une activité, ou bien enchaîner rapidement des occupations diverses pour chasser l’ennui. Dans ce second cas, ce n’est pas la passion qui nous guide, mais la pure variété, l’exact opposé de la concentration.

Et c’est précisément ce que proposent les réseaux sociaux. Si hiérarchiser les activités de détente me semble discutable, je n’ai en revanche aucun scrupule à les considérer comme une véritable plaie. Leur variété n’est pas un simple divertissement : c’est une addiction à la dispersion, qui rend toute concentration prolongée, qu’elle soit dédiée au travail ou au relâchement, bien plus difficile. Pour moi, ce n’est pas du relâchement, c’est de l’abrutissement.

Personnellement, je n’ai aucun mal à me relâcher lors d’une activité sociale : passer une journée ou une semaine avec mes parents ou mes amis, sans une seule pensée pour le travail et sans la moindre culpabilité, c’est quelque chose qui me vient naturellement. Mais ces moments restent trop rares, et je sais que j’ai besoin davantage de relâchement.

Alors je cherche à me détendre avec ce qui me semble le plus noble. Mais ce critère de choix, où je privilégie la lecture au détriment d’un film ou d’une série, devient parfois une contrainte qui m’empêche de me lâcher pleinement.

Je me dis que les humains s’en sont toujours passés, que ces distractions modernes ne sont pas indispensables. Pourtant, il y a une différence entre ne pas connaître une chose et s’en priver délibérément. La lecture s’impose peut-être comme une évidence quand les écrans n’existent pas, mais aujourd’hui, elle n’est plus la seule option.

Si une distraction n’est qu’un moyen de combler une privation choisie, elle ne permet pas de se relâcher pleinement. S’autoriser quelques distractions abrutissantes, si c’est la seule façon de se détendre sans effort, peut parfois être nécessaire. Je ne dis pas qu’il ne faut pas aspirer à s’en défaire, mais si leur suppression empêche le relâchement, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Mieux vaut alors les modérer, les éviter quand le besoin ne s’en fait pas sentir, et peut-être, un jour, s’en débarrasser complètement.

La philosophie ne s’oppose pas aux plaisirs naturels, pourvu qu'ils soient mesurés : elle prêche leur modération, non leur abandon. Montaigne

Peut-être que la clé réside dans cette capacité à accepter toute forme de relâchement sans culpabilité. Atteindre cet idéal, une concentration totale dans le travail comme dans le loisir, passe peut-être par là : ne plus lutter contre ce qui me détend vraiment.

Libre pour elle

J’aspire à être libre : maître de mon temps et de mes émotions.

Je refuse de dépendre des congés que l’État daigne m’accorder pour passer du temps auprès de ma compagne ou de mes enfants. Je veux décider du temps que je consacre à chaque aspect de ma vie, et en porter seul la responsabilité. Plutôt qu’une vie stable mais soumise, je préfère assumer le risque de manquer, mais en restant le seul maître de mes choix.

Il n’est plus question de prendre des “congés” : le travail, la famille, le sport, le repos forment un ensemble indivisible, des piliers à équilibrer selon mes envies, mes besoins et mes proches.

Je veux pouvoir décider, si l’envie ou le besoin s’en fait sentir, de passer ma journée auprès de mes proches, sans qu’une entreprise ou un État ne vienne m’imposer des contraintes.

C’est quand le travail arrache un père à son enfant, une mère à son nourrisson, ou un mari à sa compagne que la violence du salariat se dévoile. En théorie, la famille passe avant tout. En pratique, l’emploi dicte nos priorités.

Pour le salarié moyen, la famille ne devient une priorité qu’au moment où on craint de la perdre. Le reste du temps, l’entreprise passe en premier. On se persuade que nos liens affectifs sont plus forts que les contraintes sociales et contractuelles de l’emploi, mais c’est rarement le cas : la peur nous enchaîne, on craint de se faire virer, de manquer d’argent, voire même la violence de l’État. Sans drame familial, l’employé sera au bureau, ponctuel, chaque matin, même si cela implique de délaisser les siens.

Devenir un homme libre n’est pas qu’un rêve : c’est le socle sur lequel je veux construire ma vie de père et d’époux. Tant que je ne serai pas affranchi de ces chaînes, je ne me sentirai pas à la hauteur, ni pour fonder une famille, ni pour élever un enfant, et surtout pas pour lui transmettre des valeurs que je ne vis pas encore.

Cette liberté, je la veux d’abord pour mes proches. Je ne sais pas quel temps je devrai consacrer à mon enfant, ni ce qui sera idéal pour lui, mais je sais une chose : j’aurai la liberté de lui offrir ce dont il aura besoin, quand il en aura besoin.

Je refuse qu’un État détermine, par des critères économiques ou bureaucratiques, le temps que je peux accorder à ma famille. Ce temps-là, c’est ma famille qui en déterminera la mesure, pas une administration.

Mais la liberté ne se limite pas à disposer de mon temps : je dois aussi apprendre à m’en servir. Écouter, comprendre ma compagne, tout faire pour son bonheur, et me mettre à sa place, surtout, car cette qualité est, à mes yeux, essentielle et fait cruellement défaut dans trop de relations.

C’est en analysant mes erreurs passées que je pourrai bâtir une relation solide, une relation où je serai enfin l’homme qu’elle mérite.

Alors, qu’est-ce qui avait cloché ?

D’abord, un silence assourdissant : pas une seule déclaration d’amour, pas un seul "je t’aime" en des années. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à réaliser à quel point c’était absurde.

Ensuite, un manque criant d’attention. On aurait pu croire que je m’en fichais, alors qu’en réalité, cette relation comptait plus que tout pour moi. La douleur de la perdre me l’a prouvé de la manière la plus brutale qui soit.

Enfin, un manque de discussion sur ce qui comptait vraiment : les sentiments, le désir, ces sujets qu’on a toujours évités, comme s’ils étaient tabous. Il a fallu que tout s’effondre pour que je découvre enfin ce qu’elle ressentait. Pourtant, aujourd’hui, je suis convaincu que comprendre les émotions de l’autre est le fondement même d’une relation saine et épanouissante.

Cette seconde chance, je ne veux pas la laisser passer, c’est l’occasion de faire mieux, pour elle et pour moi.

Une autre question se pose : comment gérer la distance ?

Créer des rituels qui maintiennent la complicité, même à distance. Des rendez-vous galants virtuels : un moment rien qu’à nous pour cultiver notre relation romantique.

Se fixer quelques règles et s’y tenir : échanger tous les jours, s’appeler toutes les semaines pour se raconter nos vies comme on le ferait en rentrant le soir, se projeter dans nos retrouvailles prochaines.

Lui montrer que je pense à elle très souvent : lui envoyer des photos de choses qui m’ont fait penser à elle, lui raconter tout ce que j’ai sur le cœur, ne rien lui cacher.

La distance est un défi, mais elle a ce pouvoir : elle rend nos retrouvailles plus précieuses et plus intenses.

Le fait de se voir constamment ne peut procurer le plaisir que l’on éprouve à se quitter et se retrouver par intervalles. Montaigne

Alors je me prépare à les rendre inoubliables, parce que ces moments, je les imagine déjà, je les désire, et je veux qu’ils soient à la hauteur de l’amour que j’éprouve pour elle.

Et finalement, quel homme serais-je dans la relation, si un jour nous vivions ensemble ?

Je cultiverai le romantisme au quotidien, en lui offrant des cadeaux, ou en l’invitant à des rendez-vous galants. Ces moments permettent de s’offrir mutuellement une attention exclusive, ce qui ne peut être permanent. Les provoquer plutôt que de les attendre, c’est s’assurer qu’ils existeront.

Je serai à l’écoute, même des demandes ou des plaintes les plus subtiles, je cuisinerai pour elle, je lui préparerai des petits déjeuners avec des croissants tout frais et je multiplierai ces gestes simples mais chargés d’amour. Car, pour moi, ce sont ces attentions du quotidien et l’écoute des besoins de l’autre, bien plus que les grands gestes occasionnels, qui prouvent un attachement véritable.

Je communiquerai mes émotions sans réserve, sans rien cacher, pour bâtir une confiance mutuelle. On a souvent du mal à se comprendre soi-même, alors comment comprendre l’autre s’il n’ose pas s’ouvrir à nous ?

C’est ainsi que naît l’alchimie : avoir à mes côtés quelqu’un en qui j’ai une confiance absolue, quelqu’un avec qui je peux être moi-même, sans masque ni mensonge. Une personne qui, par sa bienveillance, m’aide à remettre en question certaines de mes idées ou de mes comportements, non pour me juger, mais pour me faire grandir. Bien sûr, cela n’arrive pas du jour au lendemain et se construit sur la durée, petit à petit.

C’est en effet véritablement aimer quelqu’un que de prendre le risque de le blesser et de l’affecter pour son bien. Montaigne

Je suis prêt à sacrifier beaucoup pour elle. Mais ce n’est rien en comparaison de ce qu’elle m’apporte. Un sacrifice n’en est plus un lorsque ce qu’on y gagne dépasse de loin ce qu’on y perd.

Ces sacrifices, je les ferai sans hésiter. Car ils ne seront que le prix de ce qui n’a pas de prix.