Le plaisir

La difficulté renforce le plaisir. Ce qui s’obtient sans effort n’a pas la saveur de ce qu’on arrache par le combat. Un même accomplissement ne procure ni le même bonheur ni la même fierté : tout dépend des obstacles qu’il a fallu surmonter pour y parvenir.

La difficulté donne prix aux choses. Montaigne

Aujourd’hui, loisirs, distractions et nourriture abondent. Le monde moderne rend les plaisirs plus accessibles et donc moins gratifiants. Mais leur accès n’est pas pour autant gratuit : ce qui est obtenu a quand même demandé un effort, même limité. Pour moi, le vrai problème n’est pas cette accessibilité, mais l’argent.

L’argent fait tampon en stockant la valeur pour plus tard, décorrélant ainsi l’acte de sa récompense. L’humain a évolué dans des conditions où il y avait un lien direct entre le travail et ses fruits. Un repas après la chasse, la chaleur d’un feu après avoir coupé du bois, ou le repos sous un toit qu’on a construit soi-même : ces plaisirs sont intenses et authentiques parce qu’ils découlent directement de l’effort.

La vie heureuse est une vie conforme à sa propre nature. Sénèque

Il existe deux formes de plaisir : le plaisir de l’accomplissement d’un acte, indépendamment de toute récompense, et le plaisir de la récompense obtenue suite à un acte. À l’origine, les deux étaient liés, ce qui a du sens en termes d’évolution : la chasse procure du plaisir d’une part parce que l’acte nous plait et d’autre part parce que la récompense, en cas de succès, nous offre le plaisir d’un bon repas. L’acte de la chasse libère de l’endorphine, une hormone procurant du bonheur, et la récompense, le bon repas, la fierté d’avoir attrapé un gros gibier, permettent non seulement de satisfaire notre appétit mais également de libérer de la dopamine (plaisir du repas) et de la sérotonine (fierté). La Nature nous pousse à aller chasser en nous faisant apprécier l’acte et nous récompense une seconde fois si la chasse a été couronnée de succès.

La Nature nous a prouvé son affection maternelle en s’arrangeant pour que les actions auxquelles nos besoins nous contraignent nous soient aussi une source de plaisir. Montaigne

Mais aujourd’hui la civilisation a perturbé ces phénomènes.

D’une part, la spécialisation extrême rend flou, voire invisible, le lien entre le travail et ses fruits et par là nous détache de la sensation d’accomplissement. Également, nos actes au travail ne garantissent pas un plaisir ressenti tant ils sont, pour la plupart, éloignés des actes d’antan nécessaires à la survie : rester assis devant un écran toute la journée n’a aucune raison évolutive de nous procurer du plaisir.

D’autre part, la récompense n’a plus de lien direct avec l’acte : l’argent la stocke pour plus tard, prête à être utilisée quand on en aura besoin. Mais l’argent n’a pas d’odeur : on ne peut pas tracer quel acte a permis de s’offrir quelle récompense. Pire : on peut s’offrir des récompenses à tout moment, sans même avoir besoin de les associer à un acte.

À cause de cela, le plaisir ressenti diminue, on n'a pas l’impression d’avoir mérité une chose et elle perd inévitablement de sa saveur. Bien sûr, il est impensable aujourd’hui de chasser pour se nourrir, de couper du bois pour se chauffer ou de construire sa maison.

Comment alors retrouver ce lien ? Ma solution consiste à simuler la relation entre l’acte et la récompense.

Ne pas manger directement au réveil, mais faire du sport avant pour simuler une recherche de nourriture, permet de décupler les saveurs de son petit-déjeuner.

S’offrir une récompense après un accomplissement l’y associe durablement. Elle en devient plus précieuse : elle rappelle l’effort et en ravive la satisfaction. Ce n’est plus l’objet lui-même qui compte, mais ce qu’il symbolise. Cette approche a un autre mérite : elle réduit les achats impulsifs, car elle impose un délai entre le désir et sa satisfaction. Avant de posséder, il faut agir. On peut repérer l’objet convoité, mais son acquisition exige de patienter et souvent, le désir s’estompe avant même que l’accomplissement ne soit atteint.

L’argent est à double tranchant : mal employé, il dissocie effort et récompense ; bien utilisé, il permet de recréer des récompenses pour des actes qui, aujourd’hui, ne procurent que le plaisir de l’accomplissement, mais qui simulent nos schémas naturels de chasseurs-cueilleurs. Se récompenser après le sport, c’est simuler une partie de chasse fructueuse. Se récompenser après la réussite d’un accomplissement personnel, c’est le faire passer au premier plan de ce que l’on considère important.

Bien souvent, le travail que l’on accomplit au quotidien, celui qui nous permet de gagner de l’argent, celui qui, logiquement, devrait être récompensé, ne nous convient pas forcément. Si la récompense était immédiate, on persévérerait dans ce travail. Mais comme l’argent n’arrive qu’en fin de mois, il se détache de l’effort et cette distance nous permet de récompenser, à la place, des actes plus alignés avec nos valeurs. Se récompenser pousse à accomplir, l’argent nous permet de choisir quoi récompenser et on peut donc orienter, via la récompense, nos envies et nos valeurs.

Mais l’effet s’inverse lorsqu’on se récompense sans acte : une gratification obtenue sur un coup de tête, sans effort, perd sa saveur. Fondamentalement, une récompense ne vient pas de nulle part : si on a l’argent pour l’acheter, c’est donc qu’on la mérite. Mais le lien ne pouvant pas être fait aisément, c’est parfois comme s’il n’y avait pas d’acte la justifiant.

Se récompenser seulement après un accomplissement limite naturellement leur nombre : impossible d’accumuler les gratifications sans une quantité d’actes à la hauteur. Et c’est pour le mieux, car, au même titre que la récompense sans acte, la multiplication des récompenses diminue leur saveur. Manger peu et pas souvent rend les repas plus savoureux que de manger six repas copieux dans la journée. Voir un film par semaine, plutôt que d’enchaîner des épisodes de séries, en intensifie le plaisir.

Finalement, le plaisir augmente aussi avec le manque. Un repas, quand on a faim, est plus savoureux. Une sortie entre amis est plus amusante si on ne les voit que rarement et qu’on attend ce moment avec impatience.

Le fait de se voir constamment ne peut procurer le plaisir que l’on éprouve à se quitter et se retrouver par intervalles. Montaigne

Le plaisir dépend moins de la récompense elle-même que des conditions qui l’entourent : la rareté, l’accomplissement préalable, et le lien clair entre l’acte et sa gratification.

Vaincre

Vaincre et battre sont souvent confondus, mais je leur attribue une différence essentielle.

Le vaincu reconnaît sa défaite : il admet que son adversaire l’a surpassé. S’il n’est pas pour autant convaincu, il reste dans une position où il ne remettra pas en cause sa défaite.

En quelque sorte, il respecte le vainqueur, il lui est soumis, non par obligation ou crainte, mais parce qu’il reconnaît sa supériorité. Vaincre a une connotation plus honorable que battre : il y a une dimension non forcément d’égalité dans le duel, mais au moins de loyauté dans l’affrontement.

Battre, en revanche, se passe de cette reconnaissance. Celui qui a battu l’autre a gagné mais il n’a pas nécessairement vaincu son adversaire. Les battus ne sont pas soumis aux gagnants, ils ont perdu mais n’acceptent pas forcément leur défaite, ils peuvent ressentir de l’injustice, de la tromperie ou même de la malchance. Cela vient du fait que battre n’implique pas de combat à la loyale mais seulement un résultat : un gagnant et un perdant.

Seul se tient pour surmonté, qui sait l’avoir été ni par ruse ni de sort. Montaigne

On peut battre par la ruse, la tromperie ou la chance, mais vaincre exige un combat que les deux parties jugent loyal.

Perdre dans un débat politique ne change en rien le discours et les convictions du perdant s’il a le sentiment d’avoir été battu, peut-être par ruse ou par éloquence, et non vaincu.

Tuer quelqu’un en l’empoisonnant ou en le faisant assassiner, ce n’est pas le vaincre. Vaincre implique la soumission du perdant, que ce soit par reconnaissance de sa défaite, par son incapacité à poursuivre le combat ou même sa mort, dans un affrontement qu’il juge loyal. Assassiner le dirigeant d’un pays pour en prendre le contrôle ne nous donnera jamais la même légitimité auprès du peuple que si on l’avait vaincu à la loyale.

Il est tué, non pas vaincu. Montaigne

Vaincre donne une victoire réelle tandis que battre offre une victoire temporaire, une illusion de victoire, où les battus, non soumis, non surmontés, prendront leur revanche tôt ou tard.

Il n’y a de véritable victoire que celle qui force l’ennemi à s’avouer vaincu. Claudien

On peut distinguer trois degrés de victoire.

Celle où l’on a battu son adversaire : il est forcé de se soumettre, mais temporairement, sans conviction, et sans réellement croire à la supériorité ou la légitimité du gagnant.

Celle où l’on a vaincu son adversaire : il reconnaît qu’il a été surmonté à la loyale, se soumet et accepte sa défaite mais ne se range pas pour autant du côté du vainqueur. Il lui est soumis mais pas dans les idées.

La victoire ultime est celle qui transforme l’adversaire en allié. Le convaincu ne se contente pas de plier : il adopte nos idées et agit désormais par conviction, librement et dans un sens qui nous est favorable. Il ne s’agit plus de soumission, mais d’une adhésion sincère, née de la remise en cause de ce qui l’opposait à nous.

Pour une victoire durable, l’idéal est de convaincre ; à défaut, il faut vaincre. Se contenter de battre ne suffit jamais vraiment : cela ne fait que repousser l’affrontement.

S’il tombe, il combat à genoux. Sénèque

Se laisser convaincre, quand les arguments sont solides, c’est faire preuve de sagesse. C’est se ranger du côté de la vérité sans égard pour son égo, accepter d’avoir eu tort et d’avoir défendu une idée fausse.

Mais si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user du raisonnement avec lui ? Épictète

Mais peu ont cette sagesse : le con vaincu n’est jamais convaincu, il met son égo avant la vérité et préfère s’illusionner dans l’erreur, peut-être inconsciemment, qu’envisager et reconnaitre qu’il a eu tort.

Le temps

Pourquoi le temps semble-t-il s’écouler différemment selon qu’il est vécu ou remémoré ?

Bien souvent, plus le temps passe vite sur le moment, plus il s’étire dans notre mémoire et à l’inverse, plus on le sent passer, plus on l’endure, moins il occupera de place en mémoire. Parfois encore, quand on se distrait pour tuer le temps, celui-ci passe vite sans même laisser de souvenirs.

Quand on s’ennuie, on peut compter les secondes, le temps s’étire et plus on y pense, moins on s’occupe, plus il s’allonge. Dans la salle d’attente chez le médecin, dans la file à l’épicier ou encore au travail lorsque l’on a rien à faire, le temps nous semble presque insupportable. On peine à supporter un tel ennui et pourtant, lorsqu’on y repense après, nos souvenirs ne sont en rien comparables au supplice qu’il nous a semblé vivre sur le coup.

Le souvenir des épreuves passées est doux. Cicéron

Ce n’est pas le temps qui s’étire qui laisse des souvenirs, mais les évènements marquants, même s’ils passent souvent en un clin d’œil.

Quand on profite, quand on passe du bon temps, un weekend entre amis, une soirée, un voyage, un musée ou un repas de famille, le temps passe très vite, souvent trop vite à notre goût. On a l’impression de ne pas avoir assez profité, comme si cette semaine de bonheur n’avait duré que deux jours. Pourtant, des mois plus tard, quand on y repense, les souvenirs sont légion : cette simple semaine de vacances aura rempli notre mémoire bien plus que des mois entiers de métro-boulot-dodo.

La monotonie appauvrit notre vécu, tandis que le changement en fait une histoire riche.

Mais à quoi bon ces souvenirs ? Une vie qui, vue d’ici, semble plus longue, a-t-elle vraiment été meilleure ?

Ces souvenirs, après tout, sont nos seuls témoins. Ce sont les seuls repères auxquels nous raccrocher pour mesurer, bien après, ce que notre vie a vraiment été.

Exercer un métier monotone pendant 10 ans, où les seuls souvenirs qu’il nous reste proviennent des vacances, de l’exception, d’une fuite temporaire de notre vie, me parait profondément triste.

Je peine à me représenter les mois, voire les années, passés dans tel ou tel métier : il ne me reste que peu de souvenirs jalonnant ces périodes. À l’inverse, mon enfance, avec ses émotions variées et ses changements fréquents, m’a empli d’une quantité inépuisable de souvenirs me permettant de la revivre presque intacte.

Je refuse l’idée qu’après quarante ans de carrière monotone, mes souvenirs me donnent l’impression que l’essentiel de ma vie s’est joué entre mes 5 et mes 22 ans.

Je n’ai que 28 ans aujourd’hui et je n’ai jamais exercé un métier plus de quelques années d’affilée. Pourtant, je ressens déjà l’impact que cela pourrait avoir sur mon vécu, sur les récits que je pourrai en tirer. Cette perspective me terrorise. L’idée d’une vie monotone, sans risques ni événements marquants, réduite à la répétition d’un métier pendant des décennies, me semble tout bonnement insupportable.

Combien voit-on de vieillards chargés d’ans, qui n’ont d’autres preuves à fournir de leur vie que le nombre de leurs années ! Sénèque

L'obsession du salarié moderne pour les vacances, les sensations fortes ou les expériences s'explique, à mon sens, par un besoin de compensation. Nos vies, trop souvent monotones, stables et sans risque, ne produisent presque plus de souvenirs marquants. Alors, on compense, on s'arrache à la routine pour s'offrir des moments assez intenses pour laisser une trace.

C'est le goût qui accompagne une molle existence, celui que l’ordinaire et l’habitude finissent par lasser. Montaigne

À défaut de vivre une vie riche et créatrice de souvenirs, on ne retient que les parenthèses qui ne reflètent en rien ce que l’on vit au quotidien. Et c’est peut-être pour le mieux : qui voudrait se souvenir d’une vie monotone et inintéressante ?

Ce n’est pas un idéal pour moi, et je doute que ça le soit pour beaucoup. Je souhaite une vie remplie d’événements marquants qui n’a pas besoin d’exotisme pour se sentir vécue, qui se suffit à elle-même.

Alors, que faire ? Passer sa vie à tout changer sans cesse ? Changer de métier, de ville, d’amis, de compagne, de passions, de loisirs le plus fréquemment possible ?

Ce serait absurde : trop de changements équivaut à ne rien vivre vraiment. Le juste milieu dépend de chacun : se forcer à changer ne vaut pas mieux que de s’enfermer dans l’immobilité.

Faire un métier qui nous plaît, où chaque accomplissement devient une victoire personnelle, un souvenir qui compte. Un métier varié, où aucun jour ne ressemble au précédent, où les imprévus surgissent, où les choix risqués et les décisions marquantes rythment le quotidien.

Et quand l’envie s’éteint ou l’objectif est atteint, ne pas hésiter à changer. Rester par crainte de l’inconnu, par attachement à une stabilité ou, par conscience professionnelle, c’est choisir la monotonie. C’est mettre sa vie en pause alors que le temps, lui, continue de s’écouler.

Les vies dont on aime raconter l’histoire ne sont pas celles qui ont suivi un script sans jamais s’en écarter. Ce sont celles qui ont osé changer de cap, prendre des risques, et faire des choix décisifs, même si ces choix semblaient fous sur le moment. Je veux être ce grand-père capable de passer de longues heures à raconter sa vie à ses petits-enfants.

Les souvenirs qui durent sont ceux qui nous ont transformés, ceux qui ont marqué un tournant. Comment oublier un changement de métier, un départ pour un nouveau pays, ou une rencontre amoureuse qui a tout bouleversé ?

Mais les souvenirs ne sont pas là seulement pour éclairer nos vieux jours ou émerveiller nos petits-enfants. Ils nous servent à nous sentir vivants, tout au long de notre vie et à chaque instant.

Accomplir quelque chose d’important sur une journée permet de s’endormir le cœur léger. Une semaine riche en expériences et en nouveautés nous remplit de bonheur, de même pour un mois ou une année. La plupart de ces souvenirs s’effaceront avec le temps, mais ils auront compté.

Au fond, tout se joue dans la manière dont nous employons notre temps. Sur ce point, je distingue trois voies : deux qui enrichissent, une qui appauvrit.

On peut s’ennuyer et trouver le temps long : ces moments sont propices à la réflexion, à l’écriture, à la création, au travail tout simplement. Ils sont indispensables pour qui souhaite accomplir quelque chose de remarquable dans sa vie.

Pourquoi est-ce si insupportable ? Pourquoi ne pourrais-je pas le supporter ? Marc-Aurèle

Pourtant, nous avons de plus en plus tendance à fuir ces moments de vide.

Chacun de nous court ailleurs et vers l'avenir, parce que personne ne parvient à s’atteindre soi-même. Montaigne

Plutôt que de les transformer en opportunités de création ou de réflexion, nous les comblons souvent par des distractions : films, jeux vidéo, séries, réseaux sociaux, musique, voire même les livres. Ces distractions ne sont pas à bannir, mais les modérer permet de préserver des moments pour ce qui compte vraiment.

La philosophie ne s’oppose pas aux plaisirs naturels, pourvu qu'ils soient mesurés : elle prêche leur modération, non leur abandon. Montaigne

La dernière manière d’utiliser son temps, c’est d’expérimenter : vivre des moments si intenses que le temps semble filer sur le moment, mais qui restent gravés en nous, prêts à être revécus plus tard. Ces expériences, ces événements, ces décisions sont la matière de nos souvenirs et de nos créations. Ce sont ces instants qui nous façonnent, nous définissent et nous inspirent.

À mon sens, l’équilibre idéal réside dans l’alternance entre l’ennui et l’expérimentation, en prenant soin d’éviter au maximum de laisser le temps se consumer dans la distraction.

Ce sont là des gens qui “passent” vraiment leur temps : ils vont au-delà du présent et de ce qu’ils possèdent, au profit d’espérances, d’ombres et de vaines images que l’imagination leur présente. Montaigne

Passer le temps n’a de sens qu’en anticipation du futur : plus on cherche à le faire passer en attendant le soir, le week-end ou les vacances, plus on réduit, sans s’en rendre compte, la longueur de notre vie.

La vie du sot est sans joie, agitée et tournée toute entière vers l’avenir. Sénèque

Résultat : on a l’impression de n’avoir jamais eu le temps d’accomplir ce qui comptait vraiment, que la vie a été trop brève.

La vie est longue si l’on sait en user. Sénèque

Le processus

Les grandes réalisations exigent du temps. Ce qui nous fait le plus défaut, ce n’est généralement pas le talent, mais la patience.

Pour avancer sans se lasser, mieux vaut procéder par étapes. Un objectif ambitieux se décompose en une série d’étapes plus accessibles. Ces petits objectifs sont facilement atteignables et chaque réussite, aussi modeste soit-elle, nourrit la motivation et préserve la patience.

Une succession d’actions modestes, bien agencées, rend accessible ce qui semblait hors de portée. Les tâches les plus complexes sont souvent décomposables en petites choses très simples s’articulant les unes avec les autres. À l’image de la nature, changer d’échelle révèle une simplicité insoupçonnée.

S’atteler chaque jour à une étape modeste permet de progresser sereinement vers un but qui semblait hors d'atteinte.

Dompter notre impatience, c’est faire des petites étapes notre objectif premier, tout en maintenant l’objectif final à l’arrière-plan, sans jamais le perdre de vue. Ainsi, le chemin lui-même devient une destination.

Les efforts de la chasse sont en fait notre vrai gibier, nous n’avons aucune excuse de mal la conduire ; ne rien attraper, c’est autre chose. Montaigne

L’humain est avant tout un rêveur, souvent animé par des objectifs grandioses. Mais le rêve est à double tranchant : il nous révèle des sommets à atteindre, mais aussi l’abîme qui nous en sépare.

Personne ne regarde ce qu’il a devant ses pieds ; on scrute les voûtes célestes. Cicéron

Pourtant, ce qui nous paraît inaccessible n’est souvent qu’une question de perspective. Découper l’impossible en petites étapes le transforme en une série de possibles. Et s’attaquer à une étape modeste demande bien moins de courage que de se confronter à l’insurmontable.

Un processus simple, éprouvé et découpé en petites étapes nous conduit immanquablement à notre but. Une fois le plan établi, il faut s’y tenir avec rigueur : le modifier sans cesse brise notre élan, et les prétendus raccourcis nous détourneraient de l’essentiel. Ce qui compte, ce ne sont pas des actions spectaculaires ou des stratégies complexes, mais des gestes simples et répétés dans la bonne direction.

Puisqu’on est en doute du plus court chemin, toujours tenir le droit. Montaigne

La vraie progression ne réside pas dans la poursuite désordonnée d’un but, mais dans la maîtrise patiente des fondamentaux.

L'eau qui tombe goutte à goutte perce le rocher. Lucrèce

Notre sentiment d’accomplissement doit dépendre d’une petite étape et pas d’une avancée hypothétique vers un objectif lointain et abstrait. En se concentrant sur l’étape présente, on évite le découragement et les tentations de raccourcis hasardeux.

En faisant de chaque petite étape une victoire, on transforme l’impossible en une suite de possibles. Et c’est ainsi, sans éclat mais sans détour, que l’on atteint ce qui comptait vraiment.

Mes métiers

Aux deux extrêmes, les philosophes et les paysans se retrouvent en ce qui concerne la tranquillité et le bonheur. Montaigne

Pourquoi écrivain est, pour moi, l’un des meilleurs métiers du monde ?

Personne ne dicte à l’écrivain ce qu’il doit écrire. Bien sûr, il est influencé par les événements, les attentes ou les contraintes, mais il n’en est jamais l’esclave.

Il peut choisir de se contraindre, dénaturer ses écrits pour satisfaire une audience, mais il en portera seul la responsabilité. En agissant ainsi, il reste écrivain dans l’acte, mais il cesse de l’être dans l’âme : il perd l’essence de son métier, et cette part de lui-même qui donne vie à ses œuvres.

Un écrivain est unique : son œuvre est le reflet indissociable de sa personne, de ses expériences et de ses idées. Impossible de la reproduire sans en trahir l’essence.

Le métier d’écrivain, ou d’artiste, permet d’être réellement soi. Ce sont les seuls métiers où l’œuvre est à la fois personnelle et porte l’empreinte unique de son auteur. À l’image d’un enfant héritant d’une partie de nos gènes, un livre en contient l’intégralité : il est le fruit de nos gènes, de nos expériences, de notre vie. Il est unique et nous représente complètement.

L’écrivain est sa propre matière première : ses textes sont le reflet de sa vie, et sa vie se façonne à travers eux. Tout, dans nos existences, dans nos actes, se répercute dans ce que nous écrivons. Nos textes dépendent de ce que nous sommes au moment où nous les rédigeons. Ils sont uniques à la personne, mais également au temps. Qui nous sommes évolue sans cesse : nous sommes la somme de nos actions, de nos choix, de nos pensées. Écrire sur un même sujet à quelques jours d’intervalle peut ainsi donner des résultats radicalement différents.

Dans aucune autre profession le travail n’est aussi indissociable de la personne. Les deux s’influencent mutuellement. Que l’individu influence le travail d’écriture est une évidence : vos idées ne viennent pas de nulle part, elles viennent de vous, de qui vous êtes.

Mais alors, comment l’écriture influence-t-elle l’individu ? Écrire, c’est matérialiser ses idées, leur donner corps, une existence tangible, et en accentuer ainsi l’influence sur nous.

Une vague idée n’a pas le même impact sur nous qu’un essai où nous aurons déployé tous nos arguments, où nous nous serons convaincus de sa pertinence, et auquel nous aurons consacré beaucoup de temps.

Depuis que j’ai commencé à écrire, chaque idée que je couche sur le papier s’ancre en moi, devient une partie de moi-même. Certaines choses me gênaient sans que je puisse les définir : les écrire m’a permis de les cerner et de comprendre ce qui, vraiment, ne tournait pas rond. Écrire me permet simplement de vivre plus en accord avec mes idées et mes principes.

À l’inverse d'une idée fugace, une idée publiée devient une extension de nous-mêmes. Non qu’elle ne puisse plus être remise en question plus tard, mais parce qu’elle a fait partie intégrante de nous, ne serait-ce qu’un temps, et qu’elle restera toujours là, comme un rappel de ce que nous étions au moment où nous l’avons écrite. Elle ne nous représente peut-être plus aujourd'hui, mais elle nous a représentés à un moment de notre vie, aussi bref soit-il.

Le métier d’écrivain apporte de l’ordre physique, mais du chaos à l’esprit. L’écrivain est libre de choisir son lieu d’écriture, son cadre de vie, ses horaires, d’y rester fidèle ou de les changer. Il peut écrire de n’importe où : aucune contrainte physique ne pèse sur lui. Il organise sa vie matérielle à sa guise, comme s’il était indifférent au monde physique.

Mentalement, en revanche, le processus est par nature chaotique. Écrire, c’est affronter l’imprévisible : on ignore ce que la page blanche va révéler. Choisir un sujet peut donner un cadre à ses pensées, mais jamais les enfermer. Si l’on pouvait prévoir à l’avance ce que l’on va écrire, l’acte d’écrire perdrait tout son sens. C’est là sa beauté : chaque journée est unique, et ce que l’on produit en varie en quantité, en qualité, en forme.

Au-delà de ce que ce métier apporte sur le plan personnel, il permet de partager ses réflexions et ses idées avec ceux qui pourraient s’y intéresser. Il n’impose rien, il propose.

Tous les métiers impliquent des interactions avec autrui, mais celui d’artiste ou d’écrivain est le seul à permettre de transmettre exactement ce que vous avez à dire, ce qui vous tient à cœur, ce qui fait sens pour vous et ce, dans une démarche de partage, jamais de contrainte.

Sans lecteur, l’écrivain reste incomplet. Les retours sur ses textes le nourrissent et s’intègrent à sa réflexion. Avoir des idées, les formuler avec précision, les soumettre au regard des autres en les publiant, puis éventuellement les retravailler pour les affiner : voilà, à mes yeux, l’essence même du métier d’écrivain. Un cercle vertueux où les idées s’affinent et gagnent en universalité.

Même si l’écrivain puise son inspiration dans le monde physique, il évolue dans celui des idées. Rien de physique n’est produit : ce métier ne nourrit pas le corps mais l’esprit.

Faut-il se résigner à ce déséquilibre : mental contre physique, idées contre denrées ? Ou l’équilibrer par un métier opposé ?

Le premier métier qui vient à l’esprit est souvent le salariat. Pourtant, un métier complémentaire idéal ne se contente pas de subvenir aux besoins : il explore les facettes manquantes de la vie. Il comble ce que l’écriture ne peut offrir : de l’ordre là où règne le chaos, et du chaos là où l’ordre est trop présent.

Le salariat, lui, n’apporte presque aucun chaos. Il sacrifie liberté et libre arbitre pour un ordre absolu : salaire fixe, horaires fixes, risques minimisés. Chez le salarié, presque tout est prévisible. Alterner salariat et écriture peut offrir une solution temporaire, un moyen de subsister en attendant de vivre pleinement de sa plume.

Vivre de son art ne devrait jamais être le but premier de l’écrivain. Accepté comme une solution temporaire, un métier de salarié dans lequel il ne s’épanouit pas le incitera à vouloir s’en libérer au plus vite, quitte à dénaturer ses écrits dans l’espoir de séduire une audience. Or, la réalité est cruelle : la plupart des écrivains ne vivront jamais de leurs écrits. Croire qu’un métier salarié n’est qu’une étape, c’est se bercer d’illusions : ce qui était un sacrifice provisoire se transforme bien souvent en une condamnation à perpétuité.

Mais il y a mieux.

Ce qui complète parfaitement l’écrivain, à mes yeux, c’est une activité agricole ou un artisanat concret. L’écrivain est déjà, en un sens, un artisan des mots ou un cultivateur d’idées. Mais mêler ce travail de l’esprit à un travail physique me semble idéal pour trouver un équilibre et embrasser toute la richesse de la vie.

Un métier manuel apporte ce que l’écriture ne peut offrir : une production tangible, un rythme dicté par la nature ou la matière, et une résistance physique qui contrebalance le travail intellectuel. Les métiers d’agriculteur, de plombier, de menuisier ou de tout autre artisan s’accordent, à mes yeux, à merveille avec celui d’écrivain.

Prenons l’exemple du vigneron, mon métier, qui complète à merveille celui d’écrivain.

Le métier de vigneron est physiquement chaotique, mais mentalement ordonné. On sait, la plupart du temps, quelles tâches accomplir chaque jour. Pourtant, le chaos surgit du monde physique : la nature, la météo, les maladies (celles du vigneron ou des vignes) perturbent inévitablement le travail. Affronter la pluie, le froid ou la maladie introduit un désordre physique, même si la tâche reste simple sur le plan mental.

Là où l’écrivain évolue dans un ordre physique et un chaos mental, le vigneron vit l’inverse.

Là où l’écrivain façonne l’immatériel, le vigneron cultive le tangible : des raisins, qui pourront devenir du vin.

L’un travaille l’esprit, l’autre travaille la terre.

Pour les autres artisans, c’est la même logique. Leur travail aboutit à un résultat physique, et le chaos qu’ils affrontent est lui aussi concret : imprévus matériels, aléas de la matière ou des outils.

Au-delà de leur complémentarité, chaque métier exige une progression autonome pour éviter de s’appauvrir avec le temps : l’écrivain affine ses écrits, élargit son audience et expérimente la vie ; le vigneron optimise sa récolte, améliore son vin et fidélise sa clientèle.

L’écrivain puise son inspiration dans sa vie : plus ses expériences sont riches et variées, plus ses écrits gagnent en profondeur.

C’est précisément cette alliance entre l’écriture et un métier manuel qui permet d’embrasser la totalité de l’expérience humaine : créer et agir, penser et produire.

La richesse

Passons maintenant à ce qui est la plus grande source des misères de l’homme, la richesse. Sénèque

La richesse nous offre-t-elle le bonheur ?

Malgré l’expression bien connue “l’argent ne fait pas le bonheur”, nombreux sont ceux qui associent une grande richesse avec un grand bonheur. Non pas qu’ils estiment systématiquement les plus riches plus heureux qu’eux, mais plutôt qu’ils voient dans la richesse le moyen de combler ce qui, selon eux, leur manque pour accéder au bonheur.

Qu’y a-t-il de plus malheureux que l’homme esclave de ses propres chimères ? Montaigne

“Avec cette nouvelle voiture, je serais bien plus heureux.” On l’est, effectivement… quelques jours tout au plus. Puis on retrouve immanquablement son niveau de bonheur initial, mais avec, en prime, quelque chose de plus à perdre. On se berce d’illusions, on croit tenir le bonheur, puis on retombe dans le même cycle, sans jamais en tirer la leçon.

Pendant qu’il est loin, l’objet de nos désirs semble l’emporter sur tout le reste ; est-il en notre possession, nous désirons autre chose. Lucrèce

On accumule richesses et possessions, puis on en devient dépendant. Ce qui devait nous rendre heureux nous encombre, nous emprisonne. Un nouvel objet nous apporte quelques jours de bonheur, mais il nous contraint pour des années : la peur de le perdre nous hante. Cette peur est souvent fondée : si l’on a goûté quelque chose de très bon, ce qui est seulement bon paraitra maintenant plus fade pour notre palais exigeant.

Gagner en richesse nous fait gravir une tour où la vue, à chaque étage, n’est époustouflante que pour quelques instants. Mais plus on monte, plus la chute menace d’être vertigineuse et plus la convalescence s’annonce longue, comme si le prix de l’ascension était une vulnérabilité accrue.

On s’enferme dans une accumulation insensée d’argent et de possessions, où la peur de perdre ce qu’on a nous condamne à conserver ce fardeau sans espoir de nous en défaire : le retour en arrière ne semble plus être une option.

Comme si quelqu’un vous en avait assuré l’éternelle possession, vous vous habituez à elle, vous vous liez à elle. Sénèque

Se faire plaisir avec une voiture ou une maison couteuse, c’est souvent s’enfermer un peu plus dans ses perspectives de vie.

Pourtant, tout dépend de notre rapport à ces biens. Dans l’idéal, on est riche sans en être prisonnier : on en jouit sans que leur perte ne nous affecte. Quand la richesse n’est plus un fardeau, une contrainte, une raison de craindre, aspirer à être riche devient logique.

(Le sage) si pauvre il peut être riche, il voudra le devenir. Sénèque

Même si le bonheur ne dépend pas de la richesse, celle-ci apporte des commodités et du pouvoir qu’il serait bête de refuser, à condition qu’elle ne s’accompagne d’aucun désavantage.

Les richesses affectent le sage et le rendent joyeux comme le vent favorable entraîne le navigateur, comme la belle journée et le lieu ensoleillé au milieu des froids de l’hiver. Sénèque

Ce n’est pas le manque de richesse qui rend malheureux, mais le désir d’en avoir davantage. Nous sommes tous le riche de quelqu’un d’autre, et pourtant, rares sont ceux qui s’estiment assez fortunés. Cette soif de richesse, qui ne nous cause que du malheur, ne tarit jamais.

C’est un défaut chez nous d’être plus mécontents de voir ce qui est au-dessus de nous que contents de voir ce qui est au-dessous. Montaigne

Ce n’est pas la quantité de richesses matérielles qui détermine notre bonheur, mais le contentement que nous en tirons.

Que peut-il manquer à celui qui s’est placé en dehors de tout désir ? Sénèque

Bien sûr, une extrême pauvreté est source de malheur. Quand les besoins fondamentaux (nourriture, chauffage) ne sont pas assurés faute de moyens, la question du bonheur ne se pose même plus : seule la survie compte. Être suffisamment riche pour assurer sa survie, mais sans s’encombrer d’un excès qui n’apporte que des ennuis et des contraintes : voilà la richesse la plus propice au bonheur.

La meilleure mesure de la richesse, c’est sans tomber dans la pauvreté, de ne pas s’en éloigner beaucoup. Sénèque

La richesse matérielle peut parfois étouffer les autres formes de richesse. Car la vraie richesse ne se limite pas à ce que l’on possède : elle réside aussi dans le temps dont on dispose, la qualité de nos relations et l’étendue de nos connaissances. Si l’accumulation de biens empiète sur notre temps libre, ce qui est presque inévitable, les autres formes de richesse en pâtissent.

Ce n’est pas à un homme affairé qu’il appartient de vivre. Sénèque

Le terme “temps libre” n’est pas anodin : ce qui n’en relève pas est, par définition, soumis à une contrainte. Le riche se retrouve souvent prisonnier de ses biens : il doit y consacrer son temps, non pour lui-même, mais pour leur gestion et leur entretien. Si la richesse lui prend du temps, trop de temps, alors il vit pour elle au lieu de l’utiliser pour mieux vivre.

Les richesses m’appartiennent et toi tu leur appartiens. Sénèque

Une grande richesse est parfois aussi contraignante qu’une grande pauvreté : les soucis diffèrent, mais le temps consacré est le même. Dans un cas, on lutte pour survivre ; dans l’autre, pour conserver.

Le fait d’être riche n’apporte pas un soulagement mais un changement de soucis. Epicure

Le pauvre, au moins, peut rêver de richesse. Le riche ne rêve plus, il se contente d’éviter le cauchemar de la perte.

Il n’est rien si empêchant, si dégoûté, que l’abondance. Montaigne

Au-delà des inconvénients déjà évoqués, la richesse émousse souvent les relations impliquant de la confiance. Quand on n’a rien à offrir, une amitié ne peut être que sincère et désintéressée. Le pauvre, lui, a au moins cette certitude : ses amis l’aiment pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il possède.

Le riche, lui, restera toujours en proie au doute : cet ami, ce cousin, cette épouse m’aiment-ils pour ce que je suis, ou pour ce que je possède ?

Les pleurs d’un héritier sont des ris sous le masque. Publius Syrus

Vivre dans le doute perpétuel, incapable de faire pleinement confiance à ses proches, est une forme de torture silencieuse. Cette méfiance, même légitime, est un poison : les relations ne sont épanouissantes que lorsqu’elles reposent sur une confiance totale.

Le riche peut paraître heureux, entouré d’une foule d’amis et de parents, mais au fond de lui, il craint la trahison et ne peut jamais pleinement savourer ces relations. Le pauvre sera peut-être moins entouré mais il croira, à raison, de tout cœur en ses relations.

Celui-là est heureux en lui-même. Le bonheur de cet autre est seulement en surface. Sénèque

L’amitié entre riches offre une solution au problème de la confiance : lorsque chacun possède autant que l’autre, l’intérêt financier perd sa raison d’être.

Reste un prix à payer. La richesse matérielle s’acquiert et se conserve souvent avec peine. Non qu’il soit nécessaire de suer sang et eau pour s’enrichir, mais plus on s’y donne corps et âme, plus on augmente ses chances d’y parvenir. Pourtant, sacrifier son sommeil, sa santé, sa vie pour la richesse est absurde, mais beaucoup le font et ne s’en aperçoivent qu’a posteriori. Dès lors qu’on tombe malade, la plus importante des richesses devient toujours la pleine santé. Car sans elle, tout le reste perd sa valeur.

Dans cette course effrénée, certains vont même jusqu’à trahir leurs propres principes. On sacrifie alors ce qui a le plus de prix : notre âme.

Ni la maison, ni les propriétés, ni les monceaux de bronze et d’or ne chassent les fièvres du corps, ni les soucis de l’âme. Horace

On ne mesure l’importance de sa santé que lorsqu’on la perd.

Nous ne sentons pas l’entière santé comme la moindre des maladies. Montaigne

La richesse matérielle ne conduit pas au bonheur, vient avec son lot de soucis et s’acquiert parfois au détriment de la seule vraie richesse : notre santé physique et mentale.

Se battre pour sortir de la pauvreté est nécessaire, mais une fois ce cap franchi, il faut savoir cesser d’accorder de l’importance à la richesse. Si elle vient à nous par nos actions, l’essentiel est d’en rester maître : elle doit nous servir, et non l’inverse.

[…] prête à faire usage des présents de la fortune mais non à s’y asservir. Sénèque

La vraie richesse ne réside ni dans l’accumulation ni dans la privation, mais dans cette liberté intérieure qui nous permet de jouir de ce que nous avons sans en devenir l’esclave.

Se connaître

Ainsi, chacun ne cesse de se fuir lui-même. Lucrèce

On prend rarement le temps de s’interroger sur qui l’on est vraiment.

Cela semble absurde : a-t-on vraiment besoin d’y réfléchir ? N’est-ce pas une évidence, quelque chose d’inné ? Pourtant, se connaître est bien plus difficile qu’il n’y paraît.

Se connaître, réfléchir à nos valeurs, à ce que l’on veut transmettre, à qui l’on est et qui l’on veut être, à nos envies réelles, à nos rêves ou à nos amours, demande bien plus d’efforts qu’on ne le croit. Tout cela nous semble inné, comme un instinct, ancré en nous sans qu’on ait besoin de s’interroger. Pourtant, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit souvent que nos actes ne reflètent guère ce que notre réflexion nous aurait conseillé : il y a un décalage entre ce que l’instinct nous incite à faire et ce que notre esprit nous souffle à l’oreille, quand on daigne l’écouter.

Pour se connaître vraiment, il faut réfléchir, parfois écrire, et chercher en soi qui l’on est, et non ce que l’on croit être ou ce que l’on voudrait être.

Se poser ces questions puis comparer nos réactions instinctives à ce que la réflexion nous dicterait n’a rien d’agréable. On y découvre souvent un décalage entre nos actes et ce que nous croyons être nos principes. La réflexion sur soi vient rarement d’elle-même : il faut s’y contraindre.

L’attitude et l’habitude communes qui consistent à regarder ailleurs qu’en nous-mêmes nous sont bien profitables. Car nous sommes pour nous-mêmes un objet de grand mécontentement : nous n’y voyons que misère et vanité. Montaigne

Tout nous détourne de ces questions, comme si nous n’avions de cesse de nous fuir, que ce soit avec des distractions, du travail ou d’autres pensées.

Personne ne revendique le droit d’être à soi-même, nous nous dépensons les uns pour les autres. Sénèque

Sans cette introspection, les autres finissent par nous connaître mieux que nous-mêmes. Pourtant, leur perception est superficielle : elle ne repose que sur ce que nous leur montrons. On ne se connait alors qu’à travers eux, par une combinaison de miroirs déformés et incomplets qui ne reflètent que la partie de nous émergée et accessible. Dans ce cas-là, miser sur le paraître plutôt que sur l’être coule de source : c’est le seul moyen d’améliorer le regard que l’on porte sur soi.

Ce que nous sommes réellement nous importe moins que ce que nous livrons à la connaissance des autres. Montaigne

Se contenter du paraître, c’est renoncer à toute amélioration intérieure. Comment s’améliorer si l’on ne se connait pas ? Comment se remettre en question si l’on ne sait pas de quoi il est question ?

Chez lui, à l’intérieur, tout est en désordre et médiocre. Montaigne

Beaucoup cherchent à progresser par mimétisme, sans jamais s’interroger sur leur propre destination. Ils reproduisent les parcours de ceux qui ont réussi alors qu’ils ignorent ce qu’ils cherchent à accomplir. Imiter sans discernement, c’est risquer de se perdre en chemin.

Le bœuf pesant désire la selle et le cheval la charrue. Horace

Penser d’abord à soi passe souvent pour de l’égoïsme. Pourtant, je vois dans la connaissance de soi un prérequis indispensable pour aider autrui. Aligner qui l’on est et ce que l’on fait devrait toujours être la priorité.

Si les gens se plaignent que je parle trop de moi, moi je me plains de ce qu’ils ne pensent même pas à eux. Montaigne

Vouloir aider les autres sans se comprendre soi-même relève de l’absurdité.

Le rêve

Faut-il risquer de tout perdre pour son rêve ?

Mes amis proches et issus du même milieu social que moi vivent, pour la plupart, dans une situation confortable avec un salaire permettant un bon train de vie, des voyages, un peu d’épargne ou le remboursement d’un prêt immobilier.

Mon parcours, plutôt classique, m’a mené du bac scientifique à une prépa, puis à une école d’ingénieur ou à un master. Rien d’exceptionnel : c’est celui de beaucoup de personnes de mon milieu. Les enfants des amis de mes parents ont souvent suivi la même voie, et mes amis, pour la plupart, viennent de familles socialement proches de la mienne. Une situation que beaucoup doivent envier, j’en suis conscient, mais cette apparence de “bonne vie” ou de “vie réussie” peut cacher une réalité assez triste.

Est-ce que mon parcours relève vraiment d’un choix, d’une voie que j’ai tracée moi-même et qui, par hasard, ressemble à celle des autres ? Ou n’est-ce qu’une illusion, un chemin presque prédéterminé par mes relations, mon éducation et les exemples qui m’entourent ? Des rails sur lesquels on avance, avec quelques bifurcations pour simuler un choix, mais une trajectoire globalement identique pour tous ?

Les parents sont donc contraints de former leurs enfants à exercer exactement le métier de leur père, et nul autre, entretenant ainsi […] la persistance de leur sort. Montaigne

Tout porte à croire que c’est plutôt la seconde option. On se retrouve dans une situation confortable, certes, mais en n'ayant jamais réellement choisi notre voie.

Quelques fourches sur le chemin peuvent nous donner l’illusion d’avoir choisi ce que l’on fait : sciences de la vie ou sciences de l’ingénieur, maths ou biologie, mécanique ou informatique.

Cette illusion du choix nous fait croire que nous avons opté pour ce qui nous plaisait, alors qu’en réalité, nous n’avons fait qu’éliminer ce qui nous convenait le moins. Quand des milliers de possibilités s’offrent à nous, on peut encore parler de préférence ; mais quand il n’en reste que deux, le choix devient presque un leurre.

Rien ne prouve que ce vers quoi nous aboutissons nous corresponde vraiment. Tout au plus peut-on dire qu’il nous convient mieux que les autres options, celles que nous avons progressivement éliminées en chemin.

Je crois en la vocation : pour moi, ce n’est pas à l’individu de s’adapter à son métier, mais bien au métier de correspondre à la personne. L’idée qu’on finit par aimer ce qu’on fait, à force de le pratiquer, ne me convainc pas.

Si l’épine ne pique pas en naissant, à peine piquera-t-elle jamais. Proverbe populaire du 16ᵉ siècle

Selon moi, il serait absurde de croire que, par un heureux hasard, tous les gens de mon milieu se révèlent parfaitement faits pour des métiers d’ingénieur ou d’autres professions exigeant de longues études.

Loin de nous les rêves fous, les idées originales ou simplement les emplois moins valorisés socialement.

Même après avoir pris conscience de ce conditionnement, même après avoir reconnu que notre métier nous a été imposé par notre milieu plutôt que choisi par vocation, on reste souvent prisonnier de cette voie. On préfère conserver un salaire confortable, même au prix d’un travail qui ne nous correspond pas, plutôt que de risquer une baisse de niveau de vie.

Pourtant, un métier, selon moi, est d’abord une source d’épanouissement, une activité qui nous plait et nous correspond, bien plus qu’une façon de gagner beaucoup ou de briller socialement.

On se retrouve dans une prison dorée : on renonce à une part de notre liberté, à nos véritables choix de vie, en échange d’un confort sans stress ni précarité. La différence avec une prison classique ? Notre cellule est douillette, et la porte n’est pas verrouillée. Il nous arrive de rêver d’évasion, mais ce qui nous retient, ce ne sont pas des barreaux mais des barrières mentales, sociales et surtout la crainte.

De l’enfance à l’âge adulte, je n’ai jamais vraiment choisi : j’ai suivi les rails, optant à chaque étape pour la voie la plus reconnue ou la moins inconfortable. Le meilleur lycée accessible, la prépa la plus cotée, la meilleure école d’ingénieur…

La plupart de mes actions ont été dictées par des exemples et non par des choix. Montaigne

Je n’ai jamais pris de risque, jamais fait un choix susceptible de compromettre cette promesse d’une vie future dans un métier qui semblait écrit pour moi.

Je n’ai pas évité délibérément ces choix, ni choisi spontanément la facilité. Simplement, je ne me suis jamais trouvé face à de véritables choix. J’ai suivi un chemin parsemé d’illusions de choix, les œillères rivées, sans même soupçonner qu’il existait d’autres façons de vivre. Pour couronner le tout, je n’ai jamais été un rêveur. Aucune passion, aucune vocation qui aurait pu me servir de prétexte pour tout quitter.

Par chance, j’ai compris assez tôt que je n’étais pas à ma place dans mon métier. J’ai beau ne pas avoir d’idée précise de ce qui me conviendrait vraiment, au moins, je sais ce qui ne me convient pas.

Je sais bien ce que je fuis mais pas ce que je cherche. Montaigne

Beaucoup ont un rêve. Une passion qui les habite depuis l’enfance, mais qui semble folle, improductive, ou trop risquée. Alors on se répète que la vie est confortable, qu’on n’a pas à se plaindre, qu’il y a toujours pire ailleurs. On se conditionne alors à se contenter d’une vie qui n’est pas la nôtre.

N’ayant pu faire ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient. Montaigne

On se persuade qu’il est trop tard : un prêt, des enfants, un train de vie… Alors on se sacrifie, on abandonne ce qu’on aurait voulu être, ce qu’on aurait pu devenir.

On n’a qu’une seule vie et on la gache par crainte : on pense ne pas avoir le choix. Pourtant, dans la plupart des pays modernes, nous avons cette chance inouïe : celle de pouvoir tenter des choses sans mettre en danger notre survie, ni celle de nos enfants. Jamais il n’a été aussi peu risqué de tout quitter pour vivre ses rêves. Mais notre attachement au confort et à la stabilité déforme notre perception : le moindre risque nous apparaît comme une montagne insurmontable.

Ce ne sera ni facile, ni agréable au début. Certains nous jugeront égoïstes ou irresponsables. Mais une fois encore, la question reste la même : la stabilité qu’offre cette prison dorée vaut-elle vraiment qu’on y sacrifie sa vie ?

Il n’y a pas de réponse universelle, mais y trouver la sienne est, pour moi, une nécessité aujourd’hui. Plutôt que de regretter un choix de vie, il faut le clarifier : est-ce que je saisis ce risque, ou est-ce que je l’écarte ? Si je choisis de ne pas le prendre, alors je dois aussi choisir de ne plus le regretter.

Le plus grand dommage dans la vie, c’est de remettre à plus tard. Sénèque

La vie est unique, et l’idée qu’il est "trop tard" n’est qu’une illusion. Il faut agir maintenant pour ses rêves, ou, à défaut de rêves, au moins pour fuir ses cauchemars.

L'influence

Depuis toujours, des individus de tous horizons ont rêvé de changer le monde. Aujourd’hui, cette aspiration semble plus répandue que jamais. Moins contraints par la survie, souvent assurée par un travail modéré ou un filet social, beaucoup peuvent désormais se consacrer à autre chose. Un niveau de vie plus élevé libère du temps pour la réflexion et la remise en question.

Parallèlement, l’augmentation du nombre d’individus rend le poids des actions individuelles presque négligeable. Les entreprises, entités plus puissantes que les individus, entretiennent le système actuel. Bien sûr, les humains sont aux commandes, mais la survie et la direction d’une entreprise ne dépendent pas du bon vouloir d’une seule personne : elle est une entité à part entière.

Pour quelqu’un qui aspire réellement à changer le monde, les actions individuelles, bien que louables et apaisantes pour la conscience, restent insuffisantes pour avoir un impact réel.

Comment alors réellement changer les choses ?

La politique s’impose comme une voie naturelle : convaincre ses voisins, puis un village, une ville et peut-être un pays. L’approche est sans nul doute efficace, à condition de pouvoir la mettre en œuvre. La politique me semble être un domaine plutôt fermé, assez conservateur où le plus difficile ne sera pas d’avoir des idées convaincantes mais plutôt de convaincre de l’authenticité de ses idées.

Le peuple, habitué à ce qu’on lui mente en politique, va souvent garder, à raison, un certain conservatisme dans son choix électoral. Les électeurs privilégient souvent la prudence à l’adéquation parfaite avec leurs idées. Ce choix rassurant a un prix : il écarte toute possibilité de transformation radicale. On retrouve ce phénomène dans de nombreuses sociétés modernes, où les partis dominants occupent la scène politique depuis des décennies.

Il ne s’agit pas de décourager quiconque de se lancer en politique, mais de souligner les limites de cette voie pour qui aspire à changer le monde. C’est un travail de longue haleine, qui exige du temps. Beaucoup de temps.

Si la politique semble être un chemin semé d’embûches, l’influence offre une alternative plus accessible, bien que moins directe.

Aujourd’hui, l’influence est, selon moi, le chemin le plus cohérent pour tenter de changer profondément la société. Le monde moderne offre un atout majeur : des canaux de communication sans précédent, internet, réseaux sociaux, médias alternatifs, qui permettent à quiconque de diffuser ses idées à grande échelle, sans dépendre des structures traditionnelles.

Qu’on choisisse l’écriture, la vidéo, l’audio ou tout autre média, l’influence repose sur deux piliers : la clarté de la pensée et l’art de la transmettre. Elle est la continuité d’un travail sur soi, mais le dépasse aussi : en s’exposant au regard des autres, on affine nos idées, on les remet en question, on les confronte et on les enrichit. Seul, on reste souvent aveugle aux failles de nos idées, même les plus évidentes.

Convaincre, c’est d’abord se convaincre soi-même. Mais face aux autres, nos idées montrent leurs limites et c’est là qu’elles se renforcent le plus.

Bien sûr, l’influence n’est pas une solution miracle : elle exige du temps, de l’implication et une communauté réceptive. Contrairement à la politique, l’influence se construit de manière progressive. Pas besoin de convaincre la majorité pour avoir un impact : il suffit d’inviter à la réflexion, de convaincre quelques-uns, et ainsi, peu à peu, façonner la vision du monde d’un cercle toujours plus large.

La différence entre la politique et l’influence est fondamentale : la première agit par des leviers institutionnels, la seconde transforme les esprits et les pratiques. Une majorité, même infime (50 % + 1), suffit à imposer une vision à l’ensemble de la société ; l’influence, elle, ne s’impose pas : elle propose, et chacun reste libre d’y adhérer ou non.

Pourtant, les deux ne s’opposent pas. Une influence suffisamment large finit par modeler le paysage politique : les électeurs, imprégnés de nouvelles idées, se tournent vers les candidats qui les portent.

L’influence, telle que je la conçois, ne vise pas à convaincre, mais à partager et à éveiller la réflexion. Il s’agit d’exposer ses idées et son cheminement avec sincérité, laissant à chacun la liberté de se forger sa propre réflexion. Créer un espace d’échange et d’interaction avec une communauté en est d’ailleurs l’une des forces : pour moi, l’influence est un dialogue, jamais une leçon.

Car il n’est de discussion sans vive contradiction. Cicéron

Même après une réflexion approfondie, on a beaucoup de chances d’être passé à côté de quelque chose. S’appuyer sur les retours de sa communauté pour affiner ses écrits, et, par là même, renforcer le lien avec elle, permet naturellement de dégager des idées qui résonnent avec le plus grand nombre.

La conversation apprend et exerce en même temps. Montaigne

Bien sûr, l’influence peut évoquer une dimension péjorative : celle qui repose sur le mensonge ou la manipulation plutôt que sur la sincérité. Ce type d’influence, pour moi, est détestable.

La sincérité et l’authenticité, en quelque siècle que ce soit, demeurent bienvenues et trouvent aisément leur place. Montaigne

L’influence se transfère plus facilement qu’elle ne s’acquiert : bâtir une influence par le divertissement pour ensuite la détourner vers des fins politiques ou intellectuelles peut s’avérer efficace et rapide. Mais cette méthode me semble malhonnête et illégitime.

Notre influence est inévitablement biaisée. Même en quête d’objectivité, nous trions, interprétons, omettons, non par malveillance, mais parce que notre esprit est ainsi fait. L’important n’est pas de prétendre à une neutralité impossible, mais de rester ouvert à la remise en question.

Personne n’est exempt de dire des bêtises. Ce qui est grave, c’est de les dire sérieusement. Montaigne

Une influence véritable, celle qui peut transformer le monde, naît d’abord d’un travail sur soi : se convaincre profondément de ses idées, puis les partager, les soumettre au débat, les affiner et les faire évoluer main dans la main avec sa communauté.

La catastrophe

Imaginons une catastrophe prévisible, menaçant la survie de l’humanité. Une catastrophe sans précédent, demandant des décisions mondiales affectant confort, économie et liberté individuelle. Comment pourrait-on lutter contre une telle catastrophe ?

Notre société actuelle en est encore à ses balbutiements : on ignore si notre façon de fonctionner est tenable et viable sur le très long terme.

La société moderne se veut, dans l’ensemble, plus égalitaire au niveau de l’individu par rapport aux sociétés du passé. Les écarts de richesse restent importants, voire se creusent, mais dans de nombreux pays occidentaux, les revenus des plus modestes ont augmenté, leur offrant un niveau de vie supérieur à celui des pauvres des siècles passés.

Néanmoins, les sociétés antérieures, certes moins égalitaires, comme la monarchie française, l’Empire romain ou l’Égypte antique, ont montré une certaine forme de viabilité face au temps. Ces sociétés, bien qu’éteintes aujourd'hui, ont perduré pendant des millénaires. Leur pérennité démontre une certaine forme de viabilité pour la survie et le progrès, sans qu’on puisse pour autant les qualifier d’optimales ou de vertueuses.

Ce n’est pas une simple opinion, c’est la vérité : le meilleur, le plus excellent gouvernement pour chaque nation, c’est celui sous lequel elle a vécu et s’est maintenue. Montaigne

Notre modèle, plus social, n’a pas encore fait ses preuves. Il pourrait très bien résister à l’épreuve du temps, mais en l’absence de recul historique, la prudence s’impose.

Une société centrée sur l’individu, comme la nôtre, constitue une expérience inédite et donc un pari risqué pour la survie de l’espèce. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à cette voie, mais plutôt qu’il convient d’en mesurer les dangers.

D’ailleurs, la survie de l’espèce n’est pas une fin en soi pour chacun. Certains choisiront de tout miser sur l’égalité, quitte à risquer l’extinction : mieux vaudrait disparaître que survivre dans un monde où la liberté n’a pas sa place.

Même avec les meilleures intentions, changer une société implique toujours des risques. L’exemple soviétique en témoigne : une idée peut être séduisante sur le papier, mais si elle ignore la nature humaine ou si son application est maladroite, son échec est inévitable.

Quel que soit le moyen dont nous puissions disposer pour la redresser et la remettre en ordre à nouveau, nous ne pouvons guère lui ôter le pli qu’elle a pris, sans tout démolir. Montaigne

Pour limiter les risques, la transformation doit être progressive : on ajuste un seul aspect à la fois, tout en conservant l’essentiel d’un système qui fonctionne. Une fois cette modification assimilée, on en aborde une autre. Ainsi, la société se transforme en profondeur. Cependant, cette méthode, aussi sûre soit-elle, reste trop lente face à la catastrophe qui nous guette.

À l’inverse, vouloir trop changer d’un coup augmente considérablement les risques d’un effondrement. Basculer vers un nouveau système, fondé sur les libertés individuelles et la lutte contre la catastrophe, revient à prendre une quantité inimaginable de risques.

Se décharger du mal présent n’est pas guérir, si la condition d’ensemble ne s’est pas améliorée. Montaigne

Dans un monde idéal, avec un horizon temporel illimité et des principes stables, la voie la plus sage serait une transformation progressive du système : renforcer les libertés individuelles tout en affrontant la catastrophe. C’est, d’une certaine manière, la direction que nous suivons déjà. Malgré les revirements politiques qui freinent l’élan, la trajectoire globale demeure encourageante.

Problème : le temps nous est compté. Dans notre scénario, la catastrophe n’est plus une menace lointaine, mais une réalité imminente. Un système qui évolue lentement, dans la bonne direction, serait certes idéal pour les individus comme pour la société… mais face à l’urgence, cette approche devient à la fois irréaliste et insuffisante.

Agir doucement, en limitant les risques avec l’existant, n’est plus vraiment une option.

On se retrouve bloqué face à deux choix :

  • Poursuivre sur la pente douce, avec l’espoir qu’elle mène dans la bonne direction, mais au risque de laisser la catastrophe nous imposer ses propres changements, brutaux et meurtriers, avant que nous n’ayons pu agir.
  • Tenter une refonte radicale de la société, un pari risqué, une partie de roulette russe, en misant sur notre capacité à bâtir, dans l’urgence, un système fonctionnel et capable d’endiguer la catastrophe.

Entre ces deux options, la seconde s’impose par la force des choses : le changement est inévitable, alors mieux vaut le provoquer que le subir.

Supporte les coups jusqu’à en mourir ou cède tout de suite ; ne va pas d’abord recevoir les coups pour céder ensuite. Épictète

Pour notre génération, cela signifie renoncer à notre confort immédiat et tout miser sur un pari incertain : celui d’offrir, peut-être, un avenir vivable à ceux qui nous suivront. Mais je doute que l’humanité soit prête à un tel sacrifice.

Il existe une troisième voie : celle qui garantit la survie de l’espèce, mais au prix des sacrifices les plus lourds pour notre génération. C’est la méthode qu’on utilise lors de crises extrêmes, où les décisions s’imposent sans discussion, sans délai, et sans place pour l’opposition.

La solution ? Déclarer l’état d’urgence planétaire. Confier les rênes du monde à une autorité centralisée permettrait d’agir sans les entraves des débats démocratiques. Un retour à la monarchie absolue, mais à l’échelle globale : un souverain aux pouvoirs absolus, modèle éprouvé par des millénaires d’histoire. Un pouvoir unique et centralisé, libéré de conflits économiques ou militaires entre nations, agirait avec la cohérence et la rapidité nécessaires pour contrer la catastrophe.

Ce pouvoir absolu ne serait que temporaire : il prendrait fin avec la résolution de la crise, ou une fois le monde réorganisé pour neutraliser définitivement la menace.

Cette solution est la plus douloureuse à accepter : sacrifier notre liberté et notre individualité pour sauver l’espèce. Pourtant, à défaut d’alternative, elle reste la seule à allier prudence et efficacité face à l’urgence. La deuxième option, préférable en théorie, repose sur un pari presque perdu d’avance : bâtir de toutes pièces une société capable de résister à la catastrophe imminente.

Cet exercice de pensée reste une pure abstraction : rien de tout cela n’adviendra. Nous demeurerons, par défaut, dans la première option. Les deux autres exigeraient un sacrifice collectif de la liberté au nom d’un objectif censé nous unir tous : la survie de l’humanité. Autant dire que c’est perdu d’avance.

La société actuelle, où les pouvoirs basculent fréquemment, privilégie l’action court-termiste au détriment de toute vision d’avenir. Malgré tout, le changement est en cours, mais son rythme est trop lent, beaucoup trop lent. Il progresse par à-coups, avance ou recule au gré des alternances de pouvoir. Les changements politiques récents le montrent : la marche en avant est encore plus laborieuse qu’on ne l’imaginait. Un seul dirigeant, à la tête d’une grande puissance, peut anéantir en un instant des décennies d’efforts.

À ce rythme, sans capacité à transformer la société, la catastrophe n’est plus une menace, mais une certitude. Le plus sain serait peut-être d’accepter cette fatalité…