Se faire confiance

Il est rare qu’on se respecte assez soi-même. Quintilien

Pour gagner en confiance en soi ou littéralement “se faire confiance”, il faut pouvoir croire en soi. La confiance s'acquiert par la fiabilité, que ce soit envers les autres ou envers nous-mêmes. Ainsi, avoir conscience de son propre manque de fiabilité rend la confiance en soi plus difficile à atteindre, et ce, à juste titre.

La confiance, en soi ou en l'autre, se construit. Pour qu'on nous fasse confiance, il faut avoir montré qu'on est fiable, même dans des situations compliquées. C'est pareil pour la confiance en soi : elle repose sur les promesses qu'on s'est faites à soi-même, et sur notre capacité à les tenir.

Qu'est-ce que cela signifie en pratique ? Se fixer des objectifs et les tenir, bien sûr, mais surtout accorder une grande valeur à sa parole. Des objectifs trop faciles, qui ne demandent aucun effort réel, ne suffiront pas à construire de la confiance en soi.

Mais attention, il faut éviter les paroles en l'air ou les promesses lancées sur un coup de tête. Les objectifs difficiles doivent être réfléchis : si vous vous dites "Je vais faire ça", alors faites-le. Le plus grand destructeur de confiance en soi, c'est de se promettre une chose et de ne pas la réaliser, que ce soit par manque d'envie ou par difficulté.

Un objectif doit être compliqué, sans quoi il n'apporte que peu de confiance. Mais il doit surtout être en adéquation avec nous-mêmes : si je me promets quelque chose, je dois être conscient des sacrifices et des difficultés que cela implique, et être certain que c'est un objectif que je souhaite vraiment, sur le long terme.

Pour se faire confiance, pas besoin de collectionner les défis compliqués. Peu suffisent : l'essentiel est de tenir ses engagements.

Même si la promesse est réfléchie, il arrive que notre vision change et que l'objectif ne nous intéresse plus. Il vaut mieux éviter à tout prix de se retrouver dans cette situation. Mais si cela arrive, l'abandon de la promesse doit reposer sur un motif cohérent avec nos valeurs, et non sur la paresse. L'idéal reste de ne jamais trahir ses promesses, mais si on le fait, il faut être sûr que ce n'est pas par simple renoncement face à la difficulté.

Selon moi, pour construire la confiance à partir de rien, se lancer un défi sportif est l'une des méthodes les plus adaptées. Je prends le sport comme exemple, mais l'essentiel est de trouver un objectif où les facteurs extérieurs ont le minimum d'impact : lire tous les jours, apprendre une langue, méditer, être en meilleure santé. Une fois cette confiance acquise, on peut se tourner vers des objectifs plus soumis à la chance.

Valider un objectif fait gagner en confiance, en abandonner un en fait perdre. Le rapport n'est pas linéaire : un seul abandon peut parfois suffire à tout réduire à néant.

Les promesses de réussite sociale sont les plus délicates. Se promettre de devenir riche ou d'être connu est dangereux, car la chance y joue une part importante. La probabilité d'échec et de perte de confiance est grande, même en donnant le meilleur de soi-même. Échouer dans ce genre de promesse peut alors nourrir un sentiment d'échec, jusqu'à remettre en cause toute la confiance en soi.

Ces objectifs, plus délicats, peuvent devenir des promesses dès lors qu’on a construit une confiance suffisante en nos capacités. L'échec dû au destin peut alors être accueilli les bras ouverts, comme une leçon sur le fonctionnement réel du monde plutôt que comme une atteinte à la confiance en soi.

Seul se tient pour surmonté, qui sait l’avoir été ni par ruse ni de sort. Montaigne

Écouter

Dans un débat, on écoute rarement ce que l'autre cherche à nous dire. Le débat vire trop souvent au combat : gagner compte plus qu'apprendre. Alors, au lieu d'écouter les arguments de l'adversaire, on ne cherche que leurs défauts.

On pourrait croire qu'il faut bien comprendre l'argumentaire adverse pour en trouver les failles. Mais souvent, il suffit de repérer un point discutable pour prétendre invalider tout le discours : un mensonge ou un défaut, même mineur, suffit à faire vaciller l'édifice entier.

Toutes les idées ont des failles : sans travers, ce n'est plus une idée mais une vérité. L'habitué du débat est passé maître pour les trouver chez les autres, mais reste aveugle aux siennes. Convaincu d'avoir raison et que les autres ont tort, il finit prisonnier de ses propres idées.

Le convaincu, le dogmatique, ne cherche dans un débat que les défauts du discours opposé au sien, sans jamais faire avancer sa pensée ni remettre en question certaines de ses idées. C'est flagrant, en particulier dans les débats politiques, où changer d'avis n'est simplement pas une option.

Dans un débat politique, accepter un argument opposé à sa thèse n'est même pas envisageable. Ce qui devrait être vu comme une sagesse est au contraire perçu, par le politicien comme par le peuple, comme un aveu de faiblesse. Car si le politicien change d'avis, c'est qu'il n'était pas certain de ce qu'il avançait. Et s'il se trompait là, il pourrait bien se tromper ailleurs.

Un politicien ne change pas d'avis. Il ne se laisse pas convaincre. Les débats politiques sont stériles, sans intérêt : un combat, jamais une discussion.

Pourtant, ce qui permet de réellement faire avancer la pensée, de trouver ce qui résonne avec le plus de monde, c'est bien la discussion : une discussion où chacun écoute l'autre, intègre et comprend sa pensée, avant de songer à sa réponse.

Dans un débat, ce n'est clairement pas ce qui se passe. Mais même sans enjeu, dans une simple discussion, on n'écoute pas vraiment.

Plutôt que d'écouter réellement, on met notre interlocuteur, notre adversaire, en bruit de fond, en récupérant uniquement les quelques mots qui nous permettent de rebondir le mieux possible. C'est inconscient, et c'est peut-être une manière de rendre la conversation plus fluide : attendre la fin de ce que dit l'autre, c'est créer de longues pauses gênantes. Aussi, on croit souvent avoir compris l'idée avant même que l'interlocuteur n'ait fini de s'exprimer, et on juge alors inutile d'écouter la suite. Notre réponse est souvent déjà prête à la seconde où l'autre termine sa phrase.

Plus une idée est ancrée en nous depuis longtemps, plus il est difficile de la remettre en question. On évite alors d'écouter vraiment les idées opposées, pour ne pas se laisser convaincre : on préfère fuir la vérité plutôt que d'accepter de s'être trompé.

Si on a vécu selon certaines idées, s'être battu pour elles et devoir finalement les invalider revient à admettre qu'on a perdu son temps. Plus on a navigué longtemps dans la mauvaise direction, plus on répugne à l'idée de changer de cap. On préfère ne pas arriver à bon port plutôt que de reconnaître son erreur.

Lorsqu'on a choisi de prendre l'ascenseur plutôt que de monter à pied, plus on l'attend, plus on est réticent à changer d'avis : “Je n'ai quand même pas attendu tout ce temps pour rien.” Même si celui-ci s'avère être en panne et que quelqu'un nous prévient, on a du mal à accepter l'information si cela fait trop longtemps qu'on attend : plutôt que de reconnaître une erreur, on préfère rester dans l'illusion qu'on est sur le bon chemin.

S'exercer à bien écouter son interlocuteur avant de songer à sa réponse, s'empêcher de formuler des mots dans sa tête tant que l'autre n'a pas fini : voilà la meilleure manière de tirer profit d'une conversation.

Mais c'est souvent par crainte qu'on se prépare à l'avance : soit parce qu'on n'a pas les capacités linguistiques pour construire sa pensée tout en parlant, soit parce qu'on craint qu'un léger temps de pause soit interprété comme un doute, un signe qu'on ne sait plus quoi dire.

Améliorer sa capacité d'improvisation, savoir dire clairement ce que l'on pense sans avoir à le préparer longuement, pourrait permettre de vaincre cette peur. Chaque conversation en serait plus enrichissante : on pourrait écouter pleinement ce que l'autre a à dire, bien comprendre ses arguments, enrichir sa pensée et sa réponse. Plutôt que de recracher une réponse incomplète, fondée sur quelques bribes captées l'esprit occupé à préparer ce qu'on allait dire.

Prendre le temps de répondre n'est pas un signe de faiblesse, mais bien de sagesse. Si votre interlocuteur met du temps à formuler sa réponse, ce n'est pas qu'il doute, c'est qu'il vous respecte. Il a réellement écouté ce que vous avez dit, sans jamais diriger sa pensée vers sa future réponse.

Qui croire ?

De plus en plus, les avis divergent sur bon nombre de sujets, et on ne sait plus qui croire ou qui écouter. Comment alors choisir à qui accorder sa confiance ?

Faire confiance, pour moi, ce n'est pas croire qu'une personne dit la vérité, mais qu'elle dit sa vérité. Le fondement de la confiance en l’autre, c'est de croire que ses paroles ne sont pas en l'air, qu'elle ne choisit pas la facilité, mais qu'elle exprime vraiment ce qu'elle pense.

Beaucoup se trahissent par peur du préjudice : ils se rangent du côté de la majorité dans leurs déclarations, même s'ils ne sont pas en accord avec elle.

C'est là qu'un paradoxe émerge : la pensée acceptée s'auto-alimente par un effet boule de neige. Elle a certes des chances d'être proche de la vérité, par la force du nombre, mais c'est aussi l'avis qui n'engage à rien quand on prend position.

Une déclaration qui se range du côté de ce qui est admis n'implique aucune prise de risque et n'a donc aucune réelle valeur. Cette absence de prise de risque pousse alors de nombreuses personnes à rejoindre cette pensée et à s'en déclarer solidaires : ils n'ont rien à perdre, tout à gagner.

Par cet effet, ce qui est considéré vrai aujourd'hui aura de moins en moins de chances d'être remis en question, et les partisans de l'idée se feront de plus en plus nombreux, jusqu'à ce qu'elle devienne l'évidence, le bon sens.

Cela n'invalide en rien les idées communes, mais sème le doute sur l'accord entre les idées d'un individu et ses déclarations : par peur de la polémique ou par désir de notoriété, certains préfèrent trahir leurs pensées et se cacher derrière la pensée majoritaire, peu importe l’écart avec la leur.

Tant que ce doute persiste, impossible de faire confiance à ceux qui se rangent ainsi du côté de la majorité : comment le pourrait-on, sans certitude que ce qu'ils expriment rejoint ce qu'ils pensent ?

À l'inverse, une déclaration opposée au discours ambiant inspire la confiance. En mettant sa peau en jeu, en s'opposant à la majorité, l'individu montre qu'il est convaincu de ses idées : ce qu'il pense n'est bien sûr pas forcément vrai, mais il y croit assez fort pour risquer beaucoup en défendant sa thèse. Et cet individu devient, de fait, quelqu'un en qui l'on peut croire : quelqu'un qui pense ce qu'il dit.

Seul ce qu’on est prêt à risquer pour une chose peut révéler à quel point on croit vraiment à cette chose. Nassim Taleb

Mais au-delà de la confiance, comment trouver la vérité ? Ce n'est pas chose aisée. D'un côté, la majorité incite à faire confiance par la force du nombre. Mais cette force peut elle-même n'être qu'une illusion, née d'un effet boule de neige plutôt que d'un examen réel des idées.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nées de causes frivoles. Montaigne

De l'autre, on a l'opposant ayant une confiance aveugle en ses dires, prêt à risquer beaucoup mais qui se fourvoie peut-être : la confiance en soi n'a jamais garanti la vérité.

Par ailleurs, le penseur opposé au dogme ne met pas forcément sa peau en jeu. De nos jours, avec les réseaux sociaux, défendre une idée originale, contraire à la croyance commune, peut être une entreprise florissante. Pas besoin de convaincre la majorité : un petit nombre d'abonnés suffit à s'enrichir.

Le penseur polémique n'est alors plus si digne de confiance, car on peut se demander s'il ne force pas le trait pour se faire une place dans un monde de plus en plus polarisé. S'enrichir en profitant de la polarisation de la société n'est pas un vrai risque, même si cela implique de se déclarer contre la croyance commune.

Distinguer la majorité, le convaincu et l'entrepreneur polarisé n'est pas chose aisée. S'intéresser aux avis contraires, tant qu'ils ne relèvent pas d'un business, est signe d'une réelle intelligence : c'est ainsi qu'on fait avancer la pensée humaine et qu'on déracine les croyances sans fondement, entretenues par la seule force du nombre.

Pour rebondir un peu sur la confiance, une bonne manière d'évaluer la compétence d'un individu est de juger à quel point il se détache du paraître pour construire sa réputation. À réputation égale, un chirurgien avec de gros doigts et l'apparence d'un boucher est nécessairement plus compétent qu'un chirurgien aux doigts fins, aux petites lunettes et à la coupe de cheveux soignée.

Le premier a acquis sa réputation uniquement par compétence, quand le second la doit en partie à son paraître. Ainsi, à réputation égale, ce qui paraît farfelu ou inadapté vaut mieux que ce qui respecte les codes établis.

Il en va de même pour la publicité : à prix égal, ce qui repose sur le marketing a de bonnes chances d'être de moindre qualité qu'un équivalent porté uniquement par le bouche-à-oreille.

Ce qui fait l’objet d’un marketing poussé est necéssairement moins bien. Nassim Taleb

Le principe est le même : à réputation égale, le paraître réduit la part de réelle compétence ; à prix équivalent, le marketing réduit celle de la qualité.

Et cela s'applique aussi à la confiance : à discours égal, l'alignement avec le dogme entame la part de confiance réelle qu'on peut accorder à un individu.

Cet équilibre semble être une règle universelle, applicable à bien d'autres sphères : les parts du gâteau sont limitées, ce qui prend de la place d'un côté en enlève de l'autre.

La langue

Le langage structure nos pensées. Un vocabulaire riche et une grande maîtrise de la langue nous aident à penser efficacement. Les mots et les tournures de phrase nous permettent d'exprimer ce que l'on ressent et de transcrire ce qu'on a en tête de manière intelligible. Plus notre vocabulaire est riche, plus nous pouvons exprimer nos idées avec précision.

Mais je me demande si la langue n'a pas un autre impact sur nous, au-delà de la simple expression : les mots que l'on apprend influencent-ils notre pensée, ou notre pensée existe-t-elle indépendamment, et le langage ne fait que lui donner une forme ?

Fondamentalement, cela revient presque au même : ce qu'on ne peut pas dire, on ne peut pas le transmettre, et ce qui n'est pas transmis, que ce soit dans un esprit ou dans une société, finit par disparaître.

C'est un peu les deux à la fois. D'un côté, le mot ne peut naître que d'un besoin, et découle donc de la pensée d'un individu à un moment précis. De l'autre, une fois intégré au langage, il façonne en retour la pensée de tous.

Les différences de créativité, de compétences et bien d'autres choses entre les peuples découlent peut-être bien plus du hasard que d'une prédisposition quelconque. Un individu influent a un jour créé un mot, et ce mot a bouleversé, par effet boule de neige, la façon de penser de tout un peuple.

Un mot qui incite à la quête de liberté ne suffit pas, seul, à transformer la pensée d'un peuple, mais il l'influence assez pour augmenter les probabilités que d'autres mots du même registre voient le jour. Un vocabulaire entier peut alors émerger autour de cette idée, et orienter la pensée collective par les mots qu'il met à disposition.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nés de causes frivoles. Montaigne

À mesure que le temps passe, l'écart entre les langues et ce qu'elles nous incitent à penser se creuse. Si la France a produit tant de grands penseurs, ce n'est peut-être pas affaire de prédisposition, mais de langue : le français s'est façonné, au fil du temps, autour de la philosophie. Et cette propension s'entretient : les philosophes enrichissent la langue, qui devient à son tour plus apte à la réflexion.

Un mot en particulier m'amuse et retient mon attention : flâner. Il n'a pas vraiment d'équivalent en anglais et constitue, selon moi, le terreau d'une pensée riche. Se balader sans but, en laissant l'esprit vagabonder à son aise, semble être l'une des meilleures façons de laisser venir les idées naturellement.

De nombreux grands penseurs comme Montaigne, Nietzsche, ou encore Einstein plébiscitaient l'acte de marcher pour penser et réfléchir. Comme si flâner, loin d'être une perte de temps, était au contraire une condition de la pensée.

Mes pensées s’endorment si je les laisse assises. Mon esprit n’est pas agile si mes jambes ne l’agitent. Montaigne

Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelques choses. Nietzsche

Selon moi, l'existence du mot flâner joue un rôle bien réel : elle pousserait les francophones à flâner plus que d'autres, et cette habitude les rendrait plus enclins à devenir des penseurs.

Si la langue a un tel impact sur les productions d'un peuple, la langue anglaise ne serait-elle pas alors taillée pour la science ? La suprématie du monde anglophone sur les publications scientifiques semble en tout cas aller dans ce sens.

Certes la langue a un impact sur la réflexion, mais cet impact reste minime comparé à celui de ne pas réfléchir dans sa langue natale. Être forcé à réfléchir dans une autre langue, c'est aller contre son esprit. Cela limite le nombre de mots que l'on peut utiliser, car on en connaît toujours bien plus dans sa langue natale que dans n'importe quelle langue apprise.

Or, aujourd'hui, la science se fait en anglais : c'est la langue des publications et des séminaires. Il n'est d'ailleurs pas rare de voir des laboratoires, même hors des pays anglophones, où l'on ne parle qu'anglais.

Bien sûr, rien ne force le scientifique à réfléchir en anglais, et il ne le fait d'ailleurs probablement pas. Mais le travail de traduction interne, lors de la lecture ou de l'écriture de publications, vient inévitablement freiner sa pensée. Il en devient, en moyenne, moins performant qu'un chercheur ayant l'anglais comme langue natale.

Alors oui, avoir une langue commune pour la science est sans doute bénéfique pour la progression du savoir humain. Mais se forcer à parler anglais, au sein de laboratoires où les chercheurs ont la même langue native, est à mon sens contre-productif, et limite inévitablement les idées qu'il est possible de développer.

Chaque langue a ses particularités et ses forces : converger vers une langue mondiale, c'est risquer de limiter notre pensée et ce qu'il nous est possible d'exprimer. Une langue commune pour échanger est une grande force. Mais renoncer à sa langue natale, en prétextant que seul l'anglais est aujourd'hui utile, est un premier pas vers une pensée plus uniforme, et donc vers un développement du savoir freiné.

Parler couramment une langue ne garantit pas de savoir réfléchir efficacement dans celle-ci. Et selon moi, aucun effort, même considérable, ne permet vraiment de remplacer sa langue natale par une autre pour penser.

La gratitude

Le terme gratitude est souvent associé au développement personnel : le fameux journal de gratitude où l’on écrit chaque jour que notre vie est géniale et où l’on remercie le destin pour toutes les belles choses qui nous arrivent.

C’est devenu un cliché, une source de moquerie, presque une parodie : on s’en moque aujourd’hui allègrement, mais devrait-on vraiment ? N’y a-t-il vraiment rien de bon à prendre dans cette pratique ?

Au quotidien, on ne se rend pas compte que tout ce que l’on a est loin d’être acquis.

Comme si quelqu’un vous en avait assuré l’éternelle possession, vous vous habituez à elle, vous vous liez à elle. Sénèque

Être satisfait n’est pas quelque chose de naturel : pour se rendre compte de la chance que l’on a et s’en contenter, il faut faire le choix d’y réfléchir sérieusement.

Aujourd’hui, j’ai la liberté de faire ce que je veux : écrire, lire, faire du sport, voyager, me balader. Je sais que peu de gens ont cette chance. Mais si je ne fais pas l'effort d'en prendre conscience, ma vie ne m'apparaîtra jamais telle qu'elle est vraiment.

Pour apprécier ma vie à sa juste valeur, et par respect envers mon moi futur qui sera peut-être moins bien loti, je me dois de me rappeler régulièrement cette chance. Cette vie sans contrainte, à laquelle il ne manque presque rien, m'emplit de bonheur dès que je prends le temps d'en mesurer la valeur. Être insatisfait de ma condition me semblerait presque déplacé, envers mon moi futur comme envers ceux qui ont eu moins de chance.

C’est un défaut chez nous, d’être plus mécontents de ce qui est au-dessus de nous que contents de voir ce qui est au-dessous. Montaigne

Pour certains, on ne peut se rendre compte de notre chance actuelle que lorsque l’on est passé par des déboires auparavant. En comparant notre nouvelle vie à celle d’avant, la reconnaissance s’imposerait alors.

Mais selon moi, ce n’est pas ce qui se passe réellement. Certes, les gens ayant gardé une situation confortable toute leur vie n’auront en effet pas d’élément de comparaison tangible, mais cela ne veut pas pour autant dire que ceux qui sont passés par le pire seront plus enclins à être reconnaissants.

L’humain, par les histoires, est capable de se projeter dans la vie d’un autre : l’essentiel pour être reconnaissant et satisfait serait alors non pas d’avoir vécu le pire mais plutôt d’être capable de l’envisager fréquemment.

Avoir connu le pire ne garantit pas qu'on appréciera davantage le meilleur ensuite. On l'a tous vécu : malade et souffrant, on se dit “Mais quel bonheur je vais ressentir quand je pourrai enfin déglutir sans douleur ou quand mon ventre cessera d’être douloureux”. On se projette dans la pleine santé en se promettant de l'apprécier, cette fois, à sa juste valeur. Mais une fois guéri, cette promesse s'évapore : on ne se sent pas plus reconnaissant qu'avant.

On ressent la maladie, mais pas la santé. Montaigne

Nous ne sentons pas l’entière santé comme la moindre des maladies. Montaigne

Ce phénomène est bien documenté, et porte même un nom : l'adaptation hédonique, cette tendance qu'ont les humains à revenir rapidement à un niveau de bonheur stable, quels que soient les événements positifs ou négatifs qui surviennent. C'est à double tranchant : un malheur ne nous affecte que temporairement, mais un bonheur aussi ne dure jamais bien longtemps.

Selon moi, cette adaptation hédonique peut être influencée par notre pensée. L’handicapé, qui ne cesse de penser à la personne qu’il était avant sa blessure, ne peut objectivement pas avoir un niveau de bonheur équivalent à celui qu’il avait avant. De même, le miraculé qui pense régulièrement à sa guérison et à ses douleurs d’antan sera, je pense, plus enclin au bonheur.

La gratitude, finalement, c'est penser à ce que nous aurions pu être avec moins de chance, et s'en rendre heureux par comparaison. L'envie en serait alors l'inverse : penser à ce qu'on aurait pu être avec plus de chance, et s'en rendre malheureux et jaloux.

La gratitude ne sert pas seulement à être heureux : elle sert aussi à se motiver. Se rendre compte de la chance qu'on a de pouvoir créer, réfléchir, faire du sport, sans l'utiliser pour réaliser ses rêves, c'est presque un affront envers ce nous alternatif qui n'a pas eu cette chance.

Avoir la possibilité de réaliser ses rêves et ne pas le faire, c'est laisser passer une chance que beaucoup aimeraient avoir. En prendre conscience est, pour moi, une grande source de motivation : ne pas agir pour mes idéaux devient alors une source de honte.

Aux États-Unis, la fête la plus importante de l'année est Thanksgiving, littéralement « la fête où l'on donne des mercis », la fête de la gratitude. Bien sûr, c'est surtout l'aspect familial qui y est célébré, mais ce qui vaut pour la famille vaut aussi dans les autres domaines de la vie.

On retrouve sa famille, reconnaissant qu'elle soit encore là. Même si ce n'est pas toujours facile, même si chacun a ses défauts, cette fête nous rappelle que nos proches ne sont pas éternels. On profite alors bien plus de ces moments à leurs côtés, sachant qu'un jour ils nous manqueront, et qu'on regrettera de ne pas avoir passé plus de temps avec eux.

D'autant plus que leurs défauts sont aussi ce qui les rend uniques : c'est la raison profonde de notre amour pour eux, même si on a parfois du mal à l'admettre. C'est ce qui les rend irremplaçables.

Ce n'est pas anodin que la fête la plus importante soit justement celle de la gratitude : cela souligne à quel point celle-ci a été une valeur centrale de cette société, et invite à se demander si elle ne mériterait pas, elle aussi, une place plus centrale dans nos vies. Cette fête nous rappelle d'être reconnaissants, chose que, comme on l'a vu, on a tendance à oublier bien vite.

Alors oui, tenir un journal de gratitude me paraît, à moi aussi, ridicule. Mais est-ce que je ne me trompe pas ? Et si ce cliché du développement personnel était, en réalité, le fondement d'une vie pleine de bonheur et d'accomplissements ?

Banalités

Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer. André Gide

Écrire est la meilleure décision que j’ai prise récemment : non seulement écrire pour moi, mais surtout écrire pour les autres.

Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne

Mais lorsqu’on écrit pour les autres, on se confronte à plusieurs craintes : la peur de ne pas être au niveau, de ne pas être légitime, de devenir la risée de la foule ou encore de n’avoir rien d’intéressant à dire.

C’est de cette dernière, la plus répandue selon moi, dont je veux parler dans cette pensée.

La plupart du temps, cette impression de n’avoir que des banalités en tête est une illusion. Ce qui nous semble évident ne l’est pas réellement : une idée n’est évidente pour nous que parce qu’elle nous appartient, parce qu’elle nous tient à cœur et parce qu’elle est le résultat de qui nous sommes.

En confrontant cette évidence aux autres, lors d’une discussion par exemple, on se rend souvent compte que les idées que l’on croyait banales ne le sont en fait pas pour tout le monde.

Écrire sur ces choses évidentes pour nous, c’est les confronter aux autres pour qui ce sont peut-être des idées originales, complexes ou même réfutables : en déclamant nos évidences, on les confronte aux évidences des autres qui sont parfois incompatibles.

On croit parfois dur comme fer à quelque chose au point de penser qu’il s’agit d’une vérité établie et non d’une croyance. Écrire sur ces choses pour les autres, c’est rendre ces croyances réfutables : elles ne sont peut-être évidentes et vraies qu’à nos yeux et les confronter à d’autres visions est ce qui nous permettra d’avancer et de grandir.

Parfois, elles sont en effet évidentes pour tout le monde : quelqu’un qui réfléchirait un tant soit peu au sujet aboutirait aux mêmes conclusions. Mais même si c’est le cas, s’exprimer dessus est loin d’être inutile.

Si le raisonnement est évident, il faut tout de même choisir d’y réfléchir : exposer, par l’écriture, des évidences sur un sujet, c’est le pointer du doigt et le mettre en avant.

Si j’écris sur un sujet évident auquel peu de gens pensent mais qui s’avère primordial, est-ce que ce n’est pas leur rendre un grand service ?

Le vrai rôle des philosophes consiste à dire aux gens ce qu'ils savent déjà sans se rendre compte qu'ils le savent. Socrate (apocryphe)

Une autre peur pourrait être d’écrire sur un sujet déjà abordé par quelqu’un d’autre. On pourrait avoir une sensation de redites voire d’une forme de plagiat. Mais c’est absurde : tous les sujets ont déjà été abordés par quelqu’un, il n’existe plus de sujets originaux.

On ne peut rien dire de si absurde qu’un philosophe n’ait déjà dit. Cicéron

Rien n’est complètement original, toutes nos idées découlent de ce qu’on a vécu, lu et étudié. Elles sont un mélange d’idées déjà existantes et ce mélange est justement ce qui permet à la pensée philosophique d’avancer sans tourner en rond : l’étude apporte un fondement tandis que le vécu apporte un complément ou une vision nouvelle de certaines idées.

Mon style d’écriture est un mélange de ceux de tous les auteurs que j’ai lus et appréciés. Scott Alexander

Plagier mot pour mot est inutile, voire nuisible. Mais si une idée que l’on a eue seul est strictement identique à une idée déjà évoquée ailleurs, cela contribue à la renforcer : deux personnes l’ont eue dans un contexte différent et sans se consulter.

On est parfois réticent à utiliser comme inspiration les pensées d’un autre auteur, par crainte de lui voler ses idées, son travail. Mais cette peur restreint notre réflexion : en évitant délibérément certaines idées, on se condamne à un espace de réflexion qui rétrécit proportionnellement à la quantité de penseurs que l’on a lus ou étudiés.

Je peine à passer outre cette sensation de plagiat et même quand j’y arrive, j’ai souvent l’impression d’avoir suivi un cheminement de pensée déjà tracé : je n’ai pas eu l’idée, je l’ai suivie en l’étoffant éventuellement un peu. Mais je n’ai pas la sensation d’avoir suivi mon propre chemin, j’ai la crainte d’avoir été guidé, par la philosophie, sur une route déjà existante alors que pleins d’autres chemins encore inexplorés m’attendaient sur le côté.

Je préfère réfléchir en évitant l’influence des philosophes m’ayant précédé. Pour ce faire, j’évite aujourd’hui de lire de la philosophie : je privilégie l’histoire ou la fiction, qui me donnent cette impression, peut-être fausse, d’avoir une pensée authentique et originale.

Je préfère réfléchir en évitant l'influence des philosophes m'ayant précédé. Pour ce faire, j'évite aujourd'hui de lire de la philosophie. Je lui préfère l'histoire ou la fiction, qui, elles, me forcent à raisonner un tant soit peu, plutôt que de me livrer la conclusion toute cuite. J'y trouve cette impression, peut-être fausse, d'avoir une pensée authentique et originale.

Il ne faut pas hésiter à écrire des banalités car bien souvent, elles ne le sont que pour nous. Et même si ce sont effectivement des évidences, en parler n’est jamais inutile : cela permet de les mettre en lumière et de les renforcer.

Être utile aux autres ?

Les bullshit jobs sont légion, ces boulots dont on a du mal à percevoir le sens ou l’utilité, voire qui sont néfastes.

Mais cette considération d’utilité, sur quoi est-elle réellement basée ? Qu’est-ce qui nous donne un sentiment d’utilité ? Dans quelle situation a-t-on l’impression de faire quelque chose d’utile ?

Selon moi, ce qui est utile, c’est ce qui aide les autres ou, à la rigueur, ce qui nous aide nous.

Aider les autres nous donne un sentiment d'utilité, une sensation de bien-être, et c'est toute la beauté de la nature humaine : l'homme est social et trouve son bonheur dans l'autre. Un monde qui redécouvrirait cette vérité simple, que notre épanouissement passe par l'autre, serait meilleur pour tous.

Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne

L’association entre le bonheur et l’aide est tellement ancrée en nous que cela transparait, sans doute inconsciemment, dans la manière dont la société fonctionne. Bien souvent, les métiers dont le but principal est d’aider, comme infirmier ou enseignant, sont les métiers les moins bien payés, et ce pour deux raisons principales selon moi.

D'une part, on estime que le bonheur associé à la pratique du métier constitue en quelque sorte sa rémunération. Par conséquent, un gros salaire n'est pas nécessaire : on se contente de payer le minimum syndical (et encore). Et c'est sans doute une réalité : lorsqu'on a goûté à un métier porté sur l'aide et l'apport de bonheur aux autres, les métiers de bureau, certes mieux payés, paraissent fades.

Toutes les vertus portent leurs récompenses en elles-mêmes. Sénèque

La plupart des gens qui ont goûté au bonheur d’aider vont vouloir conserver ce métier qui les épanouit, même si cela implique de lutter pour subsister. Quand on a goûté au paiement en sourires, un gros salaire fait pâle figure à côté : on ne revient plus en arrière. Peu importe les conditions misérables dans lesquelles on se retrouve, on garde ce métier, et c’est d’ailleurs ce qui permet à la société de tourner : on exploite l’attachement des aidants à leur métier.

D'autre part, on préfère aussi que les infirmiers ou les enseignants soient animés par l'envie d'aider plutôt que par l'appât du gain. Trop augmenter les salaires risquerait d'attirer des profils indifférents à l'autre, uniquement intéressés par la rémunération, et donc de corrompre la profession en abaissant la qualité de ses représentants.

Ce qui est amusant, c’est qu’on constate l’effet inverse dans les autres métiers : un plus gros salaire attire des gens plus diplômés ou plus expérimentés et améliore, par là, la qualité. Dans un métier classique, l'argent est la principale motivation, tandis que la profession du soin combine deux formes de paiement : la récompense de bien agir et le salaire. Plus le salaire augmente, plus les individus n’ayant que faire de bien agir sont attirés par le métier, c’est inévitable.

Payer peu le soin, c’est s’assurer que ceux qui exercent ce métier le fassent par vocation, par désir de bien agir et pas pour s’enrichir. Le salaire n’a alors plus de lien avec la valeur économique réelle créée, mais compense plutôt l’absence d’aide, le manque de sens, voire le côté néfaste d’un métier.

L’éducation des enfants par leurs parents est un cas extrême de grande création de valeur pour la société contre une absence totale de salaire. Un nouvel individu capable dans la société représente sans aucun doute une énorme valeur ajoutée, mais les parents sont tellement attachés à leurs enfants qu’il n’est pas nécessaire de les payer : c’est une forme de bénévolat.

Les payer serait d'ailleurs perçu comme immoral : on ne voudrait pas d'une société où l'on fait des enfants par intérêt financier. Pourtant, les allocations que versent certains États pour soutenir la natalité sont déjà une forme de rémunération. Poussée à l'extrême, cette logique pourrait mener à une société où élever des enfants garantit un salaire. Cela paraît immoral au premier abord, mais l'est-ce vraiment ? Est-ce pire que de ne pas reconnaître ce travail, et de contraindre les parents qui voudraient se consacrer à l'éducation de leurs enfants à dépendre financièrement d'un tiers ?

La règle générale semble être que plus un travail bénéficie clairement aux autres, moins il est rémunéré. Graeber

Les métiers les mieux payés seraient alors ceux qui nuisent le plus à autrui. Le postulat parait fou, mais quand on voit que les concernés sont les banquiers ou les commerciaux, on peut légitimement se demander s’il n’y a pas une part de vérité.

Mais alors que peut-on y faire ?

Supprimer les métiers inutiles et nuisibles pour que tous se consacrent à des métiers où l'aide est centrale pourrait être une idée : infirmier, enseignant, agriculteur, artisan, artiste, électricien, conducteur de train, éboueur, chercheur, inventeur, ouvrier et bien d’autres.

Car le véritable soin ne consiste pas simplement à pourvoir aux besoin matériels, ni même à permettre à d'autres de se développer et de s’épanouir : il vise aussi à préserver, voire à élargir leur liberté. David Graeber

Vivre dans un monde où non seulement les métiers nuisibles sont légion mais où, en plus, ils sont les mieux payés et les plus reconnus me déplaît profondément.

Mais qu’est-ce qu’un métier nuisible ou un métier inutile ? Faire une liste exhaustive n’est pas envisageable et il faut bien sûr nuancer, mais voici quelques exemples.

La plupart des métiers de marketing ou de commerciaux visent à créer un besoin plutôt qu'à en satisfaire un. En effet, cela fait belle lurette que l’offre a largement dépassé la demande : la plupart de nos achats ne sont pas justifiés par un besoin réel mais bien par une envie créée de toutes pièces par des équipes de marketing.

La bureaucratie gangrène de plus en plus les institutions, qu’elles soient publiques ou privées : elle ralentit la recherche, l’innovation et rend infernale n’importe quelle petite démarche administrative.

Une large partie de la finance ne crée aucune valeur : elle se contente d'en déplacer, sans rien produire d'utile en retour.

La récente pandémie nous a prouvé que le monde tournait très bien sans eux. Cela nous a permis d’y voir plus clair : oublier cet épisode et revenir au monde d’avant, c’est être dans le déni plus que dans la raison.

Si l’on supprime tous ces métiers nuisibles ou inutiles, on a mécaniquement besoin de moins travailler pour garantir une société avec le même confort. Ne travailler que 3 h par jour semble alors réaliste, d'autant que notre loisir pourra être consacré à d'autres formes d'aide : relations sociales, loisirs créatifs, etc. Toutes ces choses aident les gens, que ce soit nous ou les autres. Retrouver le sens du travail, travailler moins, avoir plus de temps libre, sans perdre de confort : est-ce que ce ne serait pas la vie dont on rêve tous ?

L’humain s’épanouit lorsqu’il vient en aide aux autres.

L’homme ne vivra pas de pain seulement. Matthieu 4:4

Mais aider les autres, c’est souvent les rendre reconnaissants envers nous. Mécaniquement, plus on aide de gens, plus on obtient de reconnaissance. Ce désir de notoriété, présent chez beaucoup, ne découlerait-il pas alors de ce lien théorique entre aide fournie et reconnaissance obtenue ?

Pour moi, l'idée sous-jacente est la même. En première approximation, quelqu'un de reconnu est quelqu'un qui a aidé beaucoup de monde : l'écrivain ou l'artiste qui a inspiré ou ému des millions de personnes, l'inventeur qui a créé un produit aidant des millions de gens, ou le politique qui cherche à faire fonctionner au mieux la société, avec pour but ultime, on l'espère, d'aider le maximum de personnes.

Bien sûr, dans les faits, ce n’est pas aussi simple : l’humain ne sait pas précisément ce dont il a besoin pour son bonheur et ceux qui ont acquis de la notoriété ont pu le faire par le mensonge, les fausses promesses ou en manipulant nos émotions.

Mais ce n’est pas vraiment la question. Pendant notre évolution, où les groupes humains étaient de taille réduite, la tromperie était plus compliquée, alors celui qui est connu ou reconnu a, la plupart du temps, beaucoup aidé. Notre instinct associe alors naturellement la notoriété au fait d’aider les autres. Et si aider est ce qui nous apporte le plus de bonheur, quoi de plus naturel que d’aspirer à être reconnu : cela semble être un objectif humain à la fois sensé et louable.

On accorde souvent une grande confiance aux gens connus : l’influence. En effet, pourquoi ne pas croire une personne qui, de par sa notoriété, a en quelque sorte prouvé qu’elle a aidé énormément de gens ?

Aider les gens, ce n’est pas seulement les soigner ou les éduquer, c’est tout un panel de choses : les divertir, les faire réfléchir, rendre leur vie plus confortable, réduire les risques qu’ils courent au quotidien et bien d’autres choses.

La notoriété s’acquiert différemment selon les domaines. Certains métiers, pourtant tournés entièrement vers l’aide à autrui, ne pourront jamais apporter une réelle notoriété car la limite de personnes touchées est une contrainte physique : une infirmière ne peut pas soigner des millions de gens et un plombier ne peut pas réparer des milliers d’éviers dans la journée. C’est encore un reliquat du passé, où la vie en petit groupe était la norme : chaque métier pouvait alors apporter le même degré de notoriété. Mais dans le monde d’aujourd’hui, où nous sommes en quelque sorte une tribu de milliards d’êtres humains, tous les métiers n’offrent pas la possibilité de toucher un public aussi large.

Si la notoriété est envisageable, aspirer à l’atteindre, sans artifice ni tromperie, est l’un des buts les plus louables que l’on puisse se fixer puisqu’il est directement corrélé avec l’aide apportée.

Sans se dénaturer et sans arnaquer, plus on est connu, plus on aide de gens. Cela ne veut pas dire qu’il faille accorder plus de valeur à ces gens connus : ceux qui exercent un métier où le nombre d'aidés est physiquement limité méritent tout autant cette reconnaissance. Mais notre instinct nous pousse inévitablement à accorder plus de valeur, inconsciemment, à la personne connue.

Pour autant, je ne dis pas d’ériger au rang de saints les célébrités, même si c’est déjà un peu ce que l’on fait inconsciemment. Le mensonge, la manipulation, etc. sont omniprésents dans notre société, et faire le raccourci entre notoriété et vertu serait simplement de la naïveté.

Cet amalgame vient de notre instinct : dans des groupes d'humains plus petits, usurper la notoriété n'était pas vraiment possible, car la connaissance de l'autre était beaucoup plus poussée.

Aspirer à être connu sans se trahir ni trahir autrui, c’est un but de la vie tout à fait honorable, voire peut-être le but le plus louable que l’on puisse se fixer. Par contre, il faut veiller à se méfier de la notoriété chez les autres, ce qui implique de lutter contre notre instinct, car elle peut être usurpée et en rien corrélée avec l’aide apportée.

Tirer une leçon

Si un souvenir nous hante, c’est qu’on n’a pas su en tirer les leçons.

Le mal-être, la peine ou la rancœur ne sont pas anodins. S’ils ont leur place en nous, c’est qu’ils ont un intérêt certain : l’évolution n’a pas conservé ces traits sans raison. À l’image de la douleur physique, ces émotions ne sont pas là pour nous faire du mal mais plutôt pour nous apprendre quelque chose.

Je préfère croire, peut-être à tort, que ces émotions sont une opportunité et non une fatalité. Car l'alternative me paraît insoutenable : accepter que nous soyons condamnés à porter certains souvenirs délétères sans raison et sans jamais pouvoir nous en libérer.

Lorsque ces sentiments désagréables restent trop longtemps en nous, ils deviennent handicapants et peuvent virer en tristesse profonde, haine ou ressentiment. Mais notre cerveau refuse de les oublier : il ne nous libérera pas de cette douleur tant que nous n’aurons pas tiré la leçon qu’il attend.

Mais cette leçon n’est souvent pas une évidence, d’autant plus que la chercher est désagréable : cela nous demande d’y réfléchir, de nous replonger dans des souvenirs difficiles et donc de souffrir. Il s'agit, le plus souvent, de trouver sa part, aussi infime soit-elle, de responsabilité dans ce qui nous est arrivé, et de comprendre ce qu'on aurait pu faire de mieux ou différemment.

Même s’il ne fait aucun doute qu’on est la victime de l’événement, se morfondre ne changera rien à ce souvenir qui nous hante. C'est dur et injuste, oui, mais il s'agit alors moins de chercher une responsabilité que de comprendre ce que ce souvenir cherche à nous apprendre, sur nous-mêmes, sur les autres, ou sur la façon de mieux nous protéger à l'avenir.

Le terme responsabilité est ambigu ici : il ne s'agit pas de dire que l'on est responsable du drame qui nous est arrivé, mais plutôt de chercher la leçon à en tirer. Qu'est-ce que cet événement peut nous apprendre ? Comment agir pour être sûr de ne plus y être sujet ?

Pour trouver la leçon à tirer, il est souvent nécessaire de poser le souvenir à plat, de le revivre et de le disséquer sous tous les angles.

Si je regrette quelque chose, je cherche à comprendre pourquoi et je m’assure de ne plus refaire les mêmes erreurs.

Si je me sens illégitime ou truand, je cherche à comprendre pourquoi et je m’efforce de changer pour ne plus ressentir ces émotions à l’avenir.

Si je pense encore à quelqu’un, que je regrette une séparation, je cherche à comprendre pourquoi et j’agis pour ne plus avoir de regrets.

Les émotions négatives nous poussent à agir et à tout mettre en œuvre pour éviter de les revivre.

J’ai la chance de n’avoir jamais été hanté par des souvenirs au point où cela deviendrait réellement handicapant, mais j’ai quand même eu des regrets et des peines de cœur. Je tiens, pour appuyer mes propos, à parler de mes expériences où la confrontation à mes émotions s’est toujours avérée être le choix le plus judicieux.

Je quitte mon entreprise dans quelques semaines. J'avais pris la décision, pour gagner quelques clopinettes, de prendre des congés sans les déclarer plutôt que de les poser officiellement. Je voulais profiter du laxisme de mon entreprise pour la truander. Mais envisager de faire ça m'a fait me sentir minable, comme un véritable escroc. J'ai vite pris conscience de cela et j'ai tout de suite changé d'avis en posant mes congés : quelques euros de plus ne valaient pas le mal-être que cela me faisait ressentir.

Je pensais encore souvent à mon ex-copine, non pas un souvenir douloureux, mais plutôt un regret. J'ai écrit pour clarifier mes sentiments, ce qui m'a permis de comprendre la raison de ce regret et de savoir quoi faire. Je lui ai alors ouvert mon cœur pour sortir de cette brume d'incertitude. Il s'est avéré que c'était réciproque, mais ce n'est pas cette issue qui a fait de cette décision la bonne : même si elle avait été différente, le simple fait de m'être livré m'aurait permis de passer à autre chose, d'avancer et de me libérer de ce souvenir qui me restreignait sans doute sur d'autres aspects de ma vie.

Rester victime de son souvenir, c’est subir, s’empêcher d’agir et risquer de construire de la rancœur, voire de la haine : Combien de fois a-t-on entendu “Les filles, c’est toutes des *****” de la bouche d’un homme venant de se faire plaquer ?

L’émotion négative est un tremplin vers la croissance, mais ne pas la confronter, c’est provoquer l’effet inverse : se morfondre, c’est se condamner à ne plus pouvoir grandir, à ne plus vouloir grandir. L'excuse trouvée sera peut-être légitime, mais peu importe : les conséquences restent les mêmes. On provoquera peut-être la compassion ou la pitié chez les gens, mais c'est tout : on ne grandira plus, et on se condamnera à finir sa vie en victime.

Au lieu de dire “Pourquoi moi ?”, il faut réussir à se dire “Qu’est-ce que je peux en tirer ?”. Accepter son destin permet de s’en servir comme d'un tremplin tandis que le subir, c’est se laisser couler.

Pour vivre dans ce monde, un acte de foi est nécessaire : croire que le monde est fondamentalement bon. C'est peut-être ça, croire en Dieu : croire qu'une entité a créé un monde bon, et donc que ce qui nous arrive participe à ce bien, à notre bien. Même si l'on peine à en comprendre la raison, le monde est bon, alors ce qui nous arrive l'est aussi, puisque cela en fait partie.

À l'image du Christ portant sa croix, il nous faut endurer ce qui nous arrive et continuer d'avancer malgré les épreuves. C’est faire preuve de résilience : surmonter et en tirer de la force, transformer le subir en devenir.

Le péché d'inaction

Un péché d’inaction est-il vraiment moins condamnable qu’un vrai péché ?

Le vrai péché est une action mauvaise ou fautive tandis que le péché d’inaction consiste à ne pas agir au lieu de faire quelque chose de bien ou d’éviter quelque chose de mal.

Notre instinct nous pousse à dire que l’inaction sera toujours moins grave qu’agir délibérément pour faire le mal. C’est le bon sens et c’est également en accord avec la loi : on est puni si on vole de l’argent et pas si on refuse d’en donner aux nécessiteux. Pourtant, en termes de bonté, de bonne action ou d’apport au monde, l’un n’est pas fondamentalement meilleur que l’autre : à qui l’on vole ou à qui l’on donne change la valeur de l’action.

Lorsqu’il y a une grande asymétrie, on accepte parfois le péché : on glorifie même le voleur tout en condamnant l’avare. Robin des Bois est un héros tandis que le Prince Jean, qui garde ses trésors pour lui et laisse la population de Nottingham s’affamer, est un affreux vilain.

Celui qui volerait pour réduire une inégalité flagrante serait alors moins fautif à nos yeux que celui qui garde sa fortune pour lui.

Comment expliquer alors que, dans la loi, on fasse une telle différence entre le péché d’action et celui d’inaction ?

Est-ce que cette conception ne découle pas de la notion de propriété, un des fondements de notre société ? Ce à quoi l’on aspire vraiment, ce ne serait alors pas une égalité entre les individus mais une délimitation nette de ce qui nous appartient.

Agir, c’est toujours faire un don de soi, c’est donner une partie de ce qui nous appartient : de l’argent, du temps, de la force ou autre. Ne pas agir serait alors exercer son droit à la propriété, à conserver ce qui nous appartient.

Cette conception, cet attachement à la possession, nous incite alors à différencier fortement l’action et l’inaction, même lorsque les répercussions sont strictement identiques.

Mais si l'on parvient à faire abstraction de cela, l'action et l'inaction ne sont-elles pas, fondamentalement, la même chose ? Ne pas agir, c'est déjà accomplir l'action de ne pas agir : la frontière entre les deux est, à mes yeux, bien plus fine qu'elle ne le semble au premier abord.

Considérer l’inaction comme une action reviendrait à transformer la société complètement : elle deviendrait égalitaire et communiste au plus haut point. Chacun serait alors contraint, par la loi ou la morale, à agir dès lors qu’une action lui coûterait moins que ce qu’elle apporterait à l’autre.

Transformer l'inaction en action bouleverserait la société en profondeur : il faudrait renoncer à tout individualisme, à tout égoïsme, et considérer autrui comme aussi important que soi-même. L'État trancherait alors si une inaction est légitime, quand agir aurait causé plus de mal que de bien au total, ou condamnable, dans le cas contraire. C'est une forme d'utilitarisme qui rappelle celui de Bentham.

Bien sûr, ce n’est qu’une simple expérience de pensée : je ne voudrais pas vivre dans un monde où l’inaction pourrait être un crime.

D'autant que considérer le péché d'inaction comme un vrai péché pose un autre problème majeur : fondamentalement, on a toujours la possibilité de faire quelque chose de bien. Cela nous empêcherait donc de flâner ou de ne rien faire ; il faudrait se consacrer à faire le mieux possible en permanence. Se pose alors une autre question : si l'on agit pour le bien, mais qu'une alternative apportant encore plus de bien était disponible, est-ce encore un péché d'inaction ?

Ce problème rend la punition de l’inaction tout bonnement impossible. Mais si l’inaction est équivalente à l'action, est-ce qu'il ne serait pas logique d’arrêter également de punir l’action ? De ce point de vue-là, punir l’action tout en laissant l’inaction impunie, par faute de méthode fiable pour la punir, devient alors complètement absurde.

Aujourd’hui, certaines lois, pouvant sembler assez injustes, condamnent déjà l’inaction. La “non-assistance à personne en danger” condamne celui qui n’a pas agi pour aider une personne en danger alors qu’il en avait la possibilité. “Mais pourtant il n’a rien fait, quelle injustice.” : parfois ne pas agir c’est mal agir et c’est répréhensible.

En ne punissant pas l'absence d'action, la société nous pousse à l'inaction. Pourtant, dans le monde des idées ou de la politique, prendre l'habitude de ne pas agir, de ne pas condamner, peut avoir des conséquences dramatiques.

Au-delà de la loi, ce sont avant tout nos principes et notre propre conception du péché qui devraient nous pousser à agir.

La première punition, c’est qu’aucun coupable ne peut s’absoudre à son propre tribunal. Juvénal

Un individu ayant des principes évitera à tout prix de les trahir par l'action, mais restera plus réticent à agir si c'est son inaction qui les trahit.

C’est en grande partie car agir pour conserver nos principes est un risque bien plus grand que de se contenter de ne pas agir en les trahissant. Oser parler quand son État, son entreprise ou sa famille agit contre nos principes, c’est s’exposer au danger : avoir des ennuis avec la justice, perdre son travail ou froisser des relations.

Mais cette habitude de l'inaction, cette peur d'agir, peut conduire à la dérive. Les régimes totalitaires ou les entreprises infâmes comme Monsanto n'apparaissent pas du jour au lendemain : ceux qui ont préféré se taire pour ne rien risquer, plutôt que de parler et de s'opposer, en portent une part de responsabilité. Ils ont commis l'erreur de ne rien faire, ils ont commis un péché d'inaction.

Le salariat exacerbe cet attrait pour l’inaction : on consent à fermer les yeux, à bafouer nos principes contre un salaire fixe et une certaine stabilité. On choisit ainsi de n'endosser aucune responsabilité légale, mais aussi d'être contraint, par la peur du licenciement, à ne pas contester les décisions, à ne pas avoir son mot à dire.

Paradoxalement, pour un salarié, le péché d’inaction est souvent une action. Exécuter ce qu’on lui ordonne malgré sa réticence, c’est satisfaire son rôle d’outil, c’est faire ce qu’on attend de lui. Refuser d'agir n'est alors plus de l'inaction, mais bien de l'action.

Dans de rares cas, des employés peuvent s'autoriser à parler, à exprimer leurs idées et à refuser d'exécuter des ordres, le tout sans aucune crainte : ce sont les employés très compétents et désirables, les meilleurs dans leur domaine.

Une entreprise voudra à tout prix garder un individu aussi compétent : sa parole, associée à la menace de son départ, gagne alors en importance. Cet individu risque peu en agissant, car même s'il se fait virer, ses compétences lui permettront facilement de dénicher un nouveau travail.

Être compétent, c'est donc gagner le droit de parler sans risque : selon moi, la vie de salarié n'offre une liberté suffisante que lorsqu'on est indispensable. C'est, à mes yeux, la seule manière de garder sa liberté dans le salariat : bénéficier de la stabilité et de la sécurité tout en ayant toute liberté de parler, de s'opposer ou de partir, sans aucune crainte.

Devenir compétent, le plus compétent possible, c'est se donner le droit de parler, de vivre en accord avec ses principes, même si cela implique de braver l'inaction et de s'exposer à un risque. Ce risque diminue à mesure que la compétence augmente.

Il existe donc, finalement, deux voies pour agir librement à la fois dans l'action et dans l'inaction, et ainsi contribuer à construire la société que l'on souhaite, mais surtout à éviter que la société que l'on craint n'arrive au pouvoir.

On peut être un employé très compétent, ou bien indépendant : les deux offrent à peu près les mêmes possibilités de prise de parole sans grand risque. C'est finalement choisir entre la spécialisation extrême, la compétence pure et dure, et les responsabilités propres à l'indépendance.

Ma démonstration se base sur le milieu du travail où il faudrait oser parler pour s’opposer à une décision de l’entreprise qui bafoue nos principes.

S'opposer à l'État, c'est encore autre chose : le risque sera toujours là, que ce soit pénalement ou par un lynchage public. Pourtant, celui qui a pris l'habitude, dans son entreprise ou dans ses relations, de ne pas s'écraser dans l'inaction sera, selon moi, plus enclin à adopter le même comportement dans tous les domaines. C'est en prenant l'habitude de s'écraser devant toute décision qu'on devient muet, et responsable, par l'inaction, de choses potentiellement épouvantables.

Je ne considère pas comme normal qu’un salarié de base n’ose pas s’opposer à son entreprise par peur. Cette peur est peut-être légitime, et concerne peut-être aussi sa famille, mais son inaction n'en reste pas moins un grave problème.

Devenir une victime qui s'écrase devant toutes les décisions de son entreprise ou de son pays devrait être, à mes yeux, une source de peur bien plus grande encore.

Ne pas agir, c'est se donner la possibilité de se cacher derrière un "Mais je n'ai rien fait" pour justifier ou excuser un non-acte tout aussi condamnable qu'un acte mauvais.

La langue et l'art

La beauté de la poésie provient-elle de son incroyable efficacité à transmettre énormément d’émotions en peu de mots ? Notre relation avec l’art sur nous me fascine, en particulier la poésie, et c’est de ce questionnement qu’est née cette pensée.

Mais pour mieux l’appréhender, il est nécessaire de revenir à l’une des origines possibles de la langue qui, même si elle est fausse, a le mérite d’être poétique, intéressante et de nous faire rêver.

La bipédie est probablement l’élément déclencheur de la création des mots et de la langue : avoir les mains libres nous permet de pointer du doigt quelque chose sans que cette action ne nous porte préjudice. Un animal quadrupède peut éventuellement désigner un objet, mais il ne peut pas le faire en faisant autre chose en même temps : cela ne lui vient pas naturellement.

Avoir nos deux bras libres nous permet de désigner à tout moment ce que l’on souhaite. Pour créer un mot, il n’y a besoin que de quelques ingrédients : produire un son unique en désignant une chose et avoir des témoins assistant à la scène. Les témoins doivent être suffisamment intelligents pour pouvoir associer le son à l’objet et le reproduire pour, à leur tour, l’utiliser et le transmettre.

De cette manière, on peut créer un mot au sein d’un groupe d’humains : un mot qui pourra être transmis de génération en génération et entre différentes tribus. Naturellement, les mots les plus utiles à la survie et à la vie se développent.

Une de mes théories est que si les peintures rupestres représentent des animaux plus que des végétaux, c’est que ceux-ci sont plus rares, craintifs et se déplacent. S’il faut d’abord chercher et trouver l’animal, l’apprentissage du mot associé est très difficile : pour enseigner efficacement une langue, on préférerait ne pas compter sur la chance. Aussi, d'un point de vue survie, il serait absurde de risquer sa vie à chercher un tigre pour en enseigner le mot à un enfant, pourtant ce mot est essentiel à la survie du groupe. Le dessin s’impose alors naturellement comme support pour faciliter l’enseignement de la langue.

Plus la langue est riche en mots, plus elle est efficace car elle transmet plus d’informations avec moins d’efforts. Mais la richesse en vocabulaire est à double tranchant : cela rend également la langue plus difficile à apprendre. L’utilité d’une langue dépend d’un effort commun : tout le monde doit pouvoir et vouloir l’apprendre, sans quoi elle n’a que peu d’intérêt.

Dire “tigre” au lieu de “gros fauve jaune à rayures noires et dents aiguisées” ou “chaise” au lieu de “objet à 4 pieds et avec un dossier permettant de s’assoir” est bien plus pratique. Mais dans des cas moins extrêmes, soit parce qu’il s’agit de quelque chose de rare, soit parce qu’il s’agit d’un mot proche, créer un nouveau mot ne vaut peut-être pas le coup : un mot pour dire “chaise rouge” n’aurait pas vraiment d’intérêt de par sa proximité avec “chaise” et la facilité qu’on a à l’exprimer via un assemblage de mots. Créer trop de vocabulaire, c’est prendre le risque d’introduire une difficulté préjudiciable.

Les langues d’aujourd’hui contiennent souvent énormément de mots, mais les locuteurs n’en connaissent qu’une infime partie : la partie la plus utile à leur vie. Certains mots ne sont utiles que pour certaines professions ou certaines régions tandis que d’autres étaient utiles à d’autres époques mais ne le sont plus aujourd’hui. En fonction des pays et donc des langues, ce ne sont pas forcément les mêmes choses qui ont de l’importance : les Inuits disposent de plusieurs mots pour les différents types de flocons mais n’ont probablement aucun mot pour différencier les grands fauves.

Également, la richesse linguistique facilite, selon moi, la réflexion : apprendre des mots que l’on utilisera non pour communiquer mais seulement pour réfléchir peut avoir un intérêt.

La phrase ou le groupe de mots permet d’exprimer ce qui n’a pas de mot propre. La grammaire et la conjugaison permettent, dans une langue bien construite, d’exprimer facilement ce qui n’est pas défini par un mot. Une belle langue permet de créer de belles phrases qui expriment de manière concise ce qu’un simple mot ne peut dire.

Entrons maintenant dans le vif du sujet : selon moi, les citations que l’on se plait tant à relire et à utiliser sont à ce point parlantes pour nous parce qu’elles exploitent la langue merveilleusement bien. En peu de mots, elles transmettent énormément d’informations : ce sont des utilisations très efficaces des mécanismes de la langue.

Les expressions, quant à elles, sont plutôt des raccourcis, des choses complexes que l’on a souvent le besoin d’exprimer mais qui ne possèdent pas leur propre mot. On crée alors des combinaisons de mots qui expriment quelque chose sans forcément de rapport avec les mots qui la composent : c’est une sorte de création d’un nouveau mot à partir de mots déjà existants. On a besoin de connaitre l’expression pour la comprendre ; la simple connaissance des mots la composant ne suffit que rarement à en comprendre le sens.

Si la citation et l’expression compressent, en quelque sorte, les informations, la poésie, elle, compresse les émotions.

Making the simple complicated is commonplace. Making the complicated simple, awesomely simple, that’s creativity. Charles Mingus

Mais l’art ne se contente pas de compresser efficacement les émotions, il est aussi souvent la seule manière d’en exprimer certaines. Le poète, en peu de mots, parvient à faire ressentir ce que la langue ordinaire ne saurait dire : une densité d'émotions qu'aucune autre forme d'expression ne pourrait rendre.

La réponse à toutes mes questions s’endort à mes côtés. Orelsan

Que ce soit un tableau, une sculpture, un film ou un poème, l’art nous submerge d’émotions, l’art nous parle : l’œuvre nous transmet quelque chose de vrai qu’il nous serait impossible de ressentir autrement. L’art nous donne accès à une partie non rationnelle de notre être et bien souvent, l’artiste lui-même n’est pas capable d’expliquer son œuvre. Il y a une part de magie où les explications d’une œuvre ne peuvent pas suffire à décrire les émotions qu’elle nous procure. C’est un peu comme si une muse avait guidé l’artiste pendant sa création, lui faisant faire des choses dont il n’a pas eu conscience, des choses qu’il n’a pas forcément pensées ou des choses profondément enfouies en lui et exprimables qu’à travers l’art.

La langue exprime l’existant et l’ordre tandis que l’art exprime l’inexistant, l’innomable et le chaos. L’art est unique dans le sens où ce qu’il nous transmet ne peut venir que de l’art, il n’y a aucune autre manière de ressentir les choses que l’on ressent devant une œuvre d’art qui nous touche.