Le smartphone nous coûte tellement sans rien nous apporter de réel.
Peu de choses me rendent aussi triste que d'être entouré, en cercle comme devant un feu, où chacun pourrait se parler, se regarder, se sourire, et de voir, à la place, tout le monde sur son téléphone, dans un monde virtuel qui semble préférable à la simple compagnie des autres.
Quand je vis ces situations-là, en général avec mes amis mais parfois même en famille, je mets un point d'honneur à ne pas toucher mon téléphone. Je le laisse enfermé dans ma chambre, pour être sûr de ne pas être tenté.
En faisant cela, je laisse une porte ouverte. Car si tout le monde reste sur son téléphone, celui qui voudrait s'ouvrir aux autres se retrouverait seul à le faire.
Cette solitude, je la vis bien évidemment : je la subis pour être prêt à accueillir à bras ouverts quiconque voudrait sortir de cette torpeur numérique. Mais j'ai apprivoisé cette solitude : aujourd'hui, m'ennuyer dans cette attente me satisfait infiniment plus que n’importe quelle distraction. Certes, je préférerais discuter avec mes amis plutôt que d’attendre, dans l’ennui, que l’un d’eux quitte des yeux son écran et daigne m’adresser la parole. Mais j’ai l’espoir qu’à force de leur montrer l’exemple, je puisse construire une vraie amitié où regarder son téléphone pour fuir le réel ne viendrait même pas à l’esprit.
Le problème, c'est qu'ils n'ont pas l'air de considérer ça comme un problème, qu'ils ne remettent même pas en question ce comportement. Et cela me touche profondément.
J'ai l'impression de ne pas suffire. Je le prends un peu comme un manque de considération : même dans un lieu idyllique, où le chant des oiseaux vaudrait selon moi bien mieux que n'importe quelle distraction, leurs téléphones restent indispensables pour ne pas s'ennuyer en ma compagnie.
J'idéalise sans doute, mais je rêve d'observer, ne serait-ce qu'une semaine, des amis en vacances il y a 100 ans.
On me dira que la lecture occupait le rôle qu'ont les smartphones aujourd'hui, mais je refuse d'y croire une seule seconde : le pouvoir distrayant d'un livre n'a pas un dixième du potentiel d'un réseau social, et moins l'alternative est distrayante, plus la conversation s'impose. Alors, le vrai problème ne serait-il pas que, pour beaucoup, le smartphone est d’ores et déjà plus distrayant qu'une discussion en personne ? J’ose espérer que ce n’est pas le cas et que c’est simplement une méconnaissance du bonheur que peut apporter la discussion.
Mais ce que je vis lors de ces moments de fausse proximité présente quand même un avantage : cela me permet de me rendre compte à quel point ce comportement me répugne. Devenir comme eux, en utilisant mon téléphone alors que les opportunités de discuter sont légion, devient en quelque sorte ma hantise. Dans ces situations, mon smartphone me dégoûte et le toucher me brûle les doigts. Si, par mégarde, je me retrouve à le regarder en présence de mes amis, je m’en veux terriblement et j’ai le sentiment d’avoir failli à ma mission, à mon idéal : je rêve d'un monde où sortir son téléphone en présence d'autrui, proche ou inconnu, serait presque un geste de honte.
Les smartphones sont mauvais pour l’individu, pour la vie d’un groupe mais aussi pour l’humanité et les droits humains.
Derrière le geste d'aller sur son téléphone au moindre silence, il y a une peur : celle d'être gêné, de n'avoir rien à dire. Une peur qui, partagée par tout le groupe, anéantit la possibilité même d'une discussion.
Certes, le silence peut être gênant, mais c’est en cherchant à vaincre cette gêne qu’un sujet neuf et original peut émerger.
Les implications du smartphone dépassent de loin la tristesse que je ressens. Le problème n'est peut-être pas évident, mais cette manie de fuir l'ennui étouffe dans l'œuf les discussions non spontanées, celles qui découlent de l'ennui, qui émergent de ce fameux silence gênant.
Et les faire disparaître, c'est brider la réflexion : c'est ajouter des barreaux à la prison dans laquelle on vit déjà. Discuter et réfléchir sont très souvent liés : la réflexion amène la discussion en groupe, ou se suffit à elle-même quand on est seul. Mais le smartphone, du moins de la manière dont la majorité l'utilise aujourd'hui, ne laisse même plus la réflexion émerger : elle est coupée avant même d'avoir eu la possibilité d'exister.
Les réflexions sont fortement liées à la liberté : réfléchir, c’est se poser des questions sur notre vie. Sans cette réflexion, on se condamne à vivre selon les normes qu'on nous impose, sans même nous en rendre compte, faute de pouvoir seulement envisager une alternative.
Les smartphones ont pris le relais de la télévision dans l'asservissement des masses, en les distrayant pour éviter toute révolte. Ce bonheur de façade satisfera peut-être le plus grand nombre, mais il condamnera ceux qui veulent s'en extraire à regarder, impuissants, tant ils représentent une minorité.
La classe dirigeante a compris qu’une population heureuse, productive et jouissant de temps libre est un danger mortel. David Graeber
Comme souvent, changer le monde commence par se changer soi-même. Mais ici, la difficulté est double : renoncer à la distraction dans l'espoir d'une discussion, et, si l'on est le premier à le faire, accepter de s’ennuyer pendant une durée incertaine.
En vacances avec mes amis, j'agis toujours de la sorte, et rares sont les fois où l'un d'eux m’a sorti de cet ennui. Pourtant, ce sont mes amis, que je respecte et que je trouve intelligents : je ne sais pas ce qu'il leur manque pour ouvrir les yeux.
Est-ce moi qui suis dans l'erreur ? Je me pose parfois la question : mes amis semblent bien remarquer que j'agis dans ce but, et pourtant, rien ne change.
On le sait tous : si les réseaux sociaux et les jeux mobiles sont gratuits, c'est parce qu'ils se payent avec notre attention. Pour moi, s'occuper sans smartphone, que ce soit par la lecture, le travail ou les activités manuelles, c'est ça vivre. Tout ce qui touche au smartphone n'est que du temps volé.