Employé ou mercenaire ?

Pour les soldats, on dit “mercenaires”, pour les employés, on les excuse parce que “tout le monde doit bien gagner sa vie”. Nassim Taleb

Critiquer les mercenaires est une évidence : faire la guerre et tuer, non pour un idéal, mais pour l’argent uniquement, est détestable et condamnable.

Pourtant, cette condamnation unanime masque une hypocrisie : le salariat, bien qu’ancré dans les normes sociales, n’est qu’une autre forme de mercenariat. Un employé vend son temps, ses compétences et son énergie dans un travail qui, souvent, ne correspond pas à ses valeurs. Les intérêts d’une entreprise et ceux de ses salariés coïncident rarement : la première cherche le profit, les seconds un salaire et, je l’espère, une cause ou des valeurs à défendre.

Certains employés sont complètement en phase avec la vision et les décisions de l’entreprise pour laquelle ils travaillent. Mais c’est l’exception, pas la règle, et l’inverse est également vrai : un employé est rarement en désaccord avec l’intégralité des décisions de l’entreprise. La plupart du temps c’est un mélange plus ou moins équilibré entre accords et désaccords.

Pour moi, c’est cette forme atténuée de désaccord qui permet au système de perdurer. On se convainc que les raisons de rester, les objectifs alignés avec nos valeurs, suffisent à compenser ce qui nous dérange. Également, la peur de se retrouver sans emploi nous pousse à tolérer un dégoût modéré des décisions de notre entreprise.

Les mercenaires, au moins, ont l’honnêteté de ne pas se mentir : l’argent est leur seule motivation. Tuer pour une cause qui ne vous touche pas ne saurait être un idéal, sauf, peut-être, pour quelques esprits dérangés.

Reste que, accepter de vendre une partie ou l’intégralité de ses principes contre un salaire revient toujours à trahir l’essentiel : l’alignement complet entre ce que l’on fait et ce que l’on est. C’est une forme de mercenariat déguisé : seul l’acte diffère, et semble plus acceptable. Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas l’acte en soi, mais le fait d’agir en contradiction avec nos valeurs, nos principes ou notre vision.

Les hommes louent leurs services. Leurs talents ne sont pas pour eux, ils sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; ce sont ceux qui les louent qui sont chez eux et non eux-mêmes. Montaigne

Mettre le mercenariat et le salariat sur le même plan est certes une exagération, mais qualifier l’un d’inhumain, de monstrueux, et l’autre de normal relève simplement de l’hypocrisie.

Je travaille dans une entreprise qui développe des outils de détection du cancer à partir d’images cellulaires. La mission, sur le papier, est noble. Pourtant, comme dans tant d’autres secteurs, la réalité est plus ambiguë : l’objectif premier reste le profit. Les méthodes employées soulèvent en moi un sérieux cas de conscience : le coût de notre solution a été multiplié par quatre, sans justification médicale ou technique mais simplement pour faire plus de marge. Difficile de concilier cela avec l’idée que notre travail sert d’abord les patients.

Ces marges ne sont pas une nécessité, mais un choix : maximiser les profits sur le dos de la Sécurité sociale, donc du peuple. L’entreprise ment pour justifier des prix indéfendables, tout en se cachant derrière une mission légitime : détecter le cancer. Je crois en cette mission. Pas en ses méthodes. Comme tant d’autres, je suis pris entre la peur du chômage, l’utilité de mon travail… et la trahison de mes principes.

Dans une écrasante majorité des cas, le salariat implique de renoncer, au moins en partie, à ses convictions, sa raison ou ses principes en échange d’un salaire et d’une stabilité. Accepter de mettre son intelligence au service d’un but qui contredit nos valeurs, est-ce vraiment différent que de faire la guerre pour de l’argent ? À mes yeux, se trahir pour un salaire reste une faute morale : c’est choisir de vivre en contradiction avec ce que l’on est.

L’idéal ? Œuvrer d’abord pour un but aligné avec ses valeurs puis réussir à gagner sa vie grâce à cela. L’argent ne doit pas être une fin en soi. Facile à dire, bien sûr : il faut bien manger, se loger, survivre. Mais est-ce vraiment vivre que d’étouffer ses principes du lundi au vendredi, de 9 h à 17 h ?

Ce qui rend le salariat plus pernicieux que le mercenariat, c’est l’impunité totale du salarié. Qu’il soit complice de fraude, de pollution ou de corruption, il ne risque rien : ni prison, ni sanction, ni même le remords.

Non seulement il sacrifie sa raison et ses principes pour un salaire, mais il n’en porte même pas la responsabilité. Rien ne l’empêche alors de participer à des actes malhonnêtes ou illégaux. Il n’est plus qu’un rouage : il a renoncé à ses valeurs, il n’a rien à craindre, il est devenu un outil.

Le mercenaire, au moins, assume son choix : il risque sa vie et encourt des sanctions internationales. Le salarié, lui, agit en toute impunité. L’un paie le prix de ses actes ; l’autre, jamais. Laisser des individus agir sans conséquences est un danger immense : cela encourage les prises de risque démesurées et banalise la malhonnêteté.

Je ne cherche ni à culpabiliser les salariés, ni à leur jeter la pierre. Mon but est simplement d’inviter à la réflexion. Mes propos sont durs, mais en tant que salarié, je me flagelle aussi en les écrivant.

Peu prennent le temps d’avoir cette réflexion. Le salariat est si ancré dans nos habitudes qu’il semble aller de soi. Remettre en cause sa légitimité morale peut même paraître absurde.

Dès l’enfance, on nous conditionne : aspirer à un bon poste, vendre ses compétences au plus offrant, croire que c’est là le seul chemin vers une vie accomplie. C’est dans notre culture, dans notre société : sans salariés, le système actuel s’effondrerait. Alors pourquoi le remettre en question ? Pourquoi imaginer qu’il pourrait exister une autre voie ?

Ils vivent non comme ils veulent, mais comme ils ont commencé à vivre. Sénèque