Le goût

Les hommes, dit une ancienne maxime grecque, sont tourmentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses elles-mêmes. Montaigne

Nos émotions, nos douleurs, nos goûts, notre richesse ou notre santé dépendent en grande partie de l’opinion que nous en avons.

Affirmer cela de la richesse peut sembler étrange, tant elle semble mesurable : l’argent et les biens se comptent, se mesurent. Pourtant, la vraie richesse ou plutôt la sensation de richesse échappe à ces chiffres. L’idée que nous nous faisons de ce que nous possédons compte souvent bien plus que le solde de notre compte bancaire.

La richesse, pour les autres, est une valeur fixe ; pour nous, elle n’est que ce que nous lui prêtons.

Ni la richesse, ni la gloire, ni la santé, n’apportent autant de beauté et de plaisir que ce que leur prête celui qui la possède. Montaigne

Cette maxime s’applique à bien des aspects de notre existence. Un mal reste un mal, mais la façon dont nous le percevons peut en atténuer la portée, parfois jusqu’à le rendre anodin.

Ils ont souffert dans la mesure où ils ont cédé à la douleur. Saint Augustin

On ne pourra pas faire passer un coup de poing pour une caresse ou des excréments pour du chocolat, mais notre opinion, souvent hors de notre contrôle, aura une grande place à jouer.

Ferons-nous croire à notre peau que les coups de fouet la chatouillent ? Et à notre goût que l’aloès soit du vin de Graves ? Montaigne

La maladie, le froid, une blessure : ces désagréments sont bien réels. Mais les accepter, plutôt que de s’en plaindre, les rend moins pénibles.

Le corps supporte mieux l’attaque en se raidissant, et il en va de même pour l’âme. Montaigne

Notre satisfaction dépend en grande partie de notre perception. Porter son attention sur ce qui fonctionne plutôt que sur ce qui cloche, sur ce qu’on possède plutôt que sur ce qu’on convoite, sur ce qu’on est plutôt que sur ce qu’on aimerait être : voilà une voie qui mène souvent à plus de bonheur.

Cette grande qualité qui est de savoir jouir de leur heureuse condition, et de s’en contenter. Montaigne

Atteindre la vraie richesse, c’est savoir se contenter de ce que l’on a, sans pour autant renoncer à nos ambitions.

[Le sage] si pauvre il peut être riche, il voudra le devenir. Sénèque

Nos opinions ne reflètent pas toujours nos valeurs : elles épousent d’abord la culture où nous baignons, les habitudes que l’on nous a transmises, les influences qui nous entourent. Elles dépendent de nous, mais cela ne signifie pas que nous pouvons les contrôler aisément.

La réflexion intense sur une opinion, sur ce qui nous y attache, peut l’ébranler et parfois la changer. L’enjeu est alors de l’aligner sur nos valeurs, plutôt que de la laisser soumise à des a priori dont on ignore la source.

On peut parfois aller jusqu’à modifier le plaisir gustatif d’une chose par rapport à nos valeurs. Lorsqu’on est convaincu que la nourriture industrielle est mauvaise pour nous, elle nous semblera plus fade. À l’inverse, un aliment que l’on juge sain, même moins savoureux en théorie, nous paraîtra meilleur simplement parce que nous croyons en sa valeur.

Les distractions n’échappent pas à cette logique. Une fois que l’on réalise que les réseaux sociaux, les séries ou tout autre divertissement moderne nous éloignent de nos valeurs, leur attrait diminue. Ils restent distrayants, bien sûr, mais on y devient moins sensible.

Ces exemples, tirés de mon expérience, illustrent comment l’opinion peut transformer le goût des choses. Boire un soda me dégoûte et m’écœure, les bonbons m’attirent beaucoup moins qu’un fruit frais, les réseaux sociaux ne sont pas plus divertissants qu’un bon livre.

Je sais pourtant que ces choses sont objectivement plus attrayantes : elles ont été conçues pour nous plaire et nous divertir au maximum. Je ne remets pas en cause leur attrait, loin de là, mais mon opinion à leur égard diminue grandement leur pouvoir sur moi.

L’important n’est pas tant la chose elle-même que la façon dont on la voit. Montaigne

Même une sensation aussi primitive que le froid peut être transformée par une conviction. Depuis que j’ai choisi de devenir vigneron, en sachant que le froid fera désormais partie de mon quotidien, je le supporte bien mieux. Je ne le subis plus : je l’ai intégré comme une composante de ma vie future. Ce n’est plus un désagrément, mais une réalité avec laquelle je dois composer. Ce changement de perspective a transformé mon rapport au froid, bien plus que je ne l’aurais imaginé.

Peut-être que j’affabule et que ce qui me fait mieux tolérer le froid, c’est simplement cette pensée qui mature dans mon esprit et que je couche sur le papier dans ce texte. Même si c’est le cas, le résultat ne change pas : mon ressenti du froid a changé et qui, autre que moi-même, pourrait me contredire ?

Des valeurs fortes, parce qu’elles façonnent nos opinions, finissent par redéfinir le goût que nous avons des choses. Plus ces valeurs nous tiennent à cœur, plus nos opinions s’y conforment et plus nos goûts, naturellement, s’y alignent.

Tout ce que je prends avec répulsion me nuit, et rien ne me nuit de ce que je prends avec appétit et allégresse. Montaigne