La difficulté renforce le plaisir. Ce qui s’obtient sans effort n’a pas la saveur de ce qu’on arrache par le combat. Un même accomplissement ne procure ni le même bonheur ni la même fierté : tout dépend des obstacles qu’il a fallu surmonter pour y parvenir.
La difficulté donne prix aux choses. Montaigne
Aujourd’hui, loisirs, distractions et nourriture abondent. Le monde moderne rend les plaisirs plus accessibles et donc moins gratifiants. Mais leur accès n’est pas pour autant gratuit : ce qui est obtenu a quand même demandé un effort, même limité. Pour moi, le vrai problème n’est pas cette accessibilité, mais l’argent.
L’argent fait tampon en stockant la valeur pour plus tard, décorrélant ainsi l’acte de sa récompense. L’humain a évolué dans des conditions où il y avait un lien direct entre le travail et ses fruits. Un repas après la chasse, la chaleur d’un feu après avoir coupé du bois, ou le repos sous un toit qu’on a construit soi-même : ces plaisirs sont intenses et authentiques parce qu’ils découlent directement de l’effort.
La vie heureuse est une vie conforme à sa propre nature. Sénèque
Il existe deux formes de plaisir : le plaisir de l’accomplissement d’un acte, indépendamment de toute récompense, et le plaisir de la récompense obtenue suite à un acte. À l’origine, les deux étaient liés, ce qui a du sens en termes d’évolution : la chasse procure du plaisir d’une part parce que l’acte nous plait et d’autre part parce que la récompense, en cas de succès, nous offre le plaisir d’un bon repas. L’acte de la chasse libère de l’endorphine, une hormone procurant du bonheur, et la récompense, le bon repas, la fierté d’avoir attrapé un gros gibier, permettent non seulement de satisfaire notre appétit mais également de libérer de la dopamine (plaisir du repas) et de la sérotonine (fierté). La Nature nous pousse à aller chasser en nous faisant apprécier l’acte et nous récompense une seconde fois si la chasse a été couronnée de succès.
La Nature nous a prouvé son affection maternelle en s’arrangeant pour que les actions auxquelles nos besoins nous contraignent nous soient aussi une source de plaisir. Montaigne
Mais aujourd’hui la civilisation a perturbé ces phénomènes.
D’une part, la spécialisation extrême rend flou, voire invisible, le lien entre le travail et ses fruits et par là nous détache de la sensation d’accomplissement. Également, nos actes au travail ne garantissent pas un plaisir ressenti tant ils sont, pour la plupart, éloignés des actes d’antan nécessaires à la survie : rester assis devant un écran toute la journée n’a aucune raison évolutive de nous procurer du plaisir.
D’autre part, la récompense n’a plus de lien direct avec l’acte : l’argent la stocke pour plus tard, prête à être utilisée quand on en aura besoin. Mais l’argent n’a pas d’odeur : on ne peut pas tracer quel acte a permis de s’offrir quelle récompense. Pire : on peut s’offrir des récompenses à tout moment, sans même avoir besoin de les associer à un acte.
À cause de cela, le plaisir ressenti diminue, on n'a pas l’impression d’avoir mérité une chose et elle perd inévitablement de sa saveur. Bien sûr, il est impensable aujourd’hui de chasser pour se nourrir, de couper du bois pour se chauffer ou de construire sa maison.
Comment alors retrouver ce lien ? Ma solution consiste à simuler la relation entre l’acte et la récompense.
Ne pas manger directement au réveil, mais faire du sport avant pour simuler une recherche de nourriture, permet de décupler les saveurs de son petit-déjeuner.
S’offrir une récompense après un accomplissement l’y associe durablement. Elle en devient plus précieuse : elle rappelle l’effort et en ravive la satisfaction. Ce n’est plus l’objet lui-même qui compte, mais ce qu’il symbolise. Cette approche a un autre mérite : elle réduit les achats impulsifs, car elle impose un délai entre le désir et sa satisfaction. Avant de posséder, il faut agir. On peut repérer l’objet convoité, mais son acquisition exige de patienter et souvent, le désir s’estompe avant même que l’accomplissement ne soit atteint.
L’argent est à double tranchant : mal employé, il dissocie effort et récompense ; bien utilisé, il permet de recréer des récompenses pour des actes qui, aujourd’hui, ne procurent que le plaisir de l’accomplissement, mais qui simulent nos schémas naturels de chasseurs-cueilleurs. Se récompenser après le sport, c’est simuler une partie de chasse fructueuse. Se récompenser après la réussite d’un accomplissement personnel, c’est le faire passer au premier plan de ce que l’on considère important.
Bien souvent, le travail que l’on accomplit au quotidien, celui qui nous permet de gagner de l’argent, celui qui, logiquement, devrait être récompensé, ne nous convient pas forcément. Si la récompense était immédiate, on persévérerait dans ce travail. Mais comme l’argent n’arrive qu’en fin de mois, il se détache de l’effort et cette distance nous permet de récompenser, à la place, des actes plus alignés avec nos valeurs. Se récompenser pousse à accomplir, l’argent nous permet de choisir quoi récompenser et on peut donc orienter, via la récompense, nos envies et nos valeurs.
Mais l’effet s’inverse lorsqu’on se récompense sans acte : une gratification obtenue sur un coup de tête, sans effort, perd sa saveur. Fondamentalement, une récompense ne vient pas de nulle part : si on a l’argent pour l’acheter, c’est donc qu’on la mérite. Mais le lien ne pouvant pas être fait aisément, c’est parfois comme s’il n’y avait pas d’acte la justifiant.
Se récompenser seulement après un accomplissement limite naturellement leur nombre : impossible d’accumuler les gratifications sans une quantité d’actes à la hauteur. Et c’est pour le mieux, car, au même titre que la récompense sans acte, la multiplication des récompenses diminue leur saveur. Manger peu et pas souvent rend les repas plus savoureux que de manger six repas copieux dans la journée. Voir un film par semaine, plutôt que d’enchaîner des épisodes de séries, en intensifie le plaisir.
Finalement, le plaisir augmente aussi avec le manque. Un repas, quand on a faim, est plus savoureux. Une sortie entre amis est plus amusante si on ne les voit que rarement et qu’on attend ce moment avec impatience.
Le fait de se voir constamment ne peut procurer le plaisir que l’on éprouve à se quitter et se retrouver par intervalles. Montaigne
Le plaisir dépend moins de la récompense elle-même que des conditions qui l’entourent : la rareté, l’accomplissement préalable, et le lien clair entre l’acte et sa gratification.