Les bullshit jobs sont légion, ces boulots dont on a du mal à percevoir le sens ou l’utilité, voire qui sont néfastes.
Mais cette considération d’utilité, sur quoi est-elle réellement basée ? Qu’est-ce qui nous donne un sentiment d’utilité ? Dans quelle situation a-t-on l’impression de faire quelque chose d’utile ?
Selon moi, ce qui est utile, c’est ce qui aide les autres ou, à la rigueur, ce qui nous aide nous.
Aider les autres nous donne un sentiment d'utilité, une sensation de bien-être, et c'est toute la beauté de la nature humaine : l'homme est social et trouve son bonheur dans l'autre. Un monde qui redécouvrirait cette vérité simple, que notre épanouissement passe par l'autre, serait meilleur pour tous.
Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne
L’association entre le bonheur et l’aide est tellement ancrée en nous que cela transparait, sans doute inconsciemment, dans la manière dont la société fonctionne. Bien souvent, les métiers dont le but principal est d’aider, comme infirmier ou enseignant, sont les métiers les moins bien payés, et ce pour deux raisons principales selon moi.
D'une part, on estime que le bonheur associé à la pratique du métier constitue en quelque sorte sa rémunération. Par conséquent, un gros salaire n'est pas nécessaire : on se contente de payer le minimum syndical (et encore). Et c'est sans doute une réalité : lorsqu'on a goûté à un métier porté sur l'aide et l'apport de bonheur aux autres, les métiers de bureau, certes mieux payés, paraissent fades.
Toutes les vertus portent leurs récompenses en elles-mêmes. Sénèque
La plupart des gens qui ont goûté au bonheur d’aider vont vouloir conserver ce métier qui les épanouit, même si cela implique de lutter pour subsister. Quand on a goûté au paiement en sourires, un gros salaire fait pâle figure à côté : on ne revient plus en arrière. Peu importe les conditions misérables dans lesquelles on se retrouve, on garde ce métier, et c’est d’ailleurs ce qui permet à la société de tourner : on exploite l’attachement des aidants à leur métier.
D'autre part, on préfère aussi que les infirmiers ou les enseignants soient animés par l'envie d'aider plutôt que par l'appât du gain. Trop augmenter les salaires risquerait d'attirer des profils indifférents à l'autre, uniquement intéressés par la rémunération, et donc de corrompre la profession en abaissant la qualité de ses représentants.
Ce qui est amusant, c’est qu’on constate l’effet inverse dans les autres métiers : un plus gros salaire attire des gens plus diplômés ou plus expérimentés et améliore, par là, la qualité. Dans un métier classique, l'argent est la principale motivation, tandis que la profession du soin combine deux formes de paiement : la récompense de bien agir et le salaire. Plus le salaire augmente, plus les individus n’ayant que faire de bien agir sont attirés par le métier, c’est inévitable.
Payer peu le soin, c’est s’assurer que ceux qui exercent ce métier le fassent par vocation, par désir de bien agir et pas pour s’enrichir. Le salaire n’a alors plus de lien avec la valeur économique réelle créée, mais compense plutôt l’absence d’aide, le manque de sens, voire le côté néfaste d’un métier.
L’éducation des enfants par leurs parents est un cas extrême de grande création de valeur pour la société contre une absence totale de salaire. Un nouvel individu capable dans la société représente sans aucun doute une énorme valeur ajoutée, mais les parents sont tellement attachés à leurs enfants qu’il n’est pas nécessaire de les payer : c’est une forme de bénévolat.
Les payer serait d'ailleurs perçu comme immoral : on ne voudrait pas d'une société où l'on fait des enfants par intérêt financier. Pourtant, les allocations que versent certains États pour soutenir la natalité sont déjà une forme de rémunération. Poussée à l'extrême, cette logique pourrait mener à une société où élever des enfants garantit un salaire. Cela paraît immoral au premier abord, mais l'est-ce vraiment ? Est-ce pire que de ne pas reconnaître ce travail, et de contraindre les parents qui voudraient se consacrer à l'éducation de leurs enfants à dépendre financièrement d'un tiers ?
La règle générale semble être que plus un travail bénéficie clairement aux autres, moins il est rémunéré. Graeber
Les métiers les mieux payés seraient alors ceux qui nuisent le plus à autrui. Le postulat parait fou, mais quand on voit que les concernés sont les banquiers ou les commerciaux, on peut légitimement se demander s’il n’y a pas une part de vérité.
Mais alors que peut-on y faire ?
Supprimer les métiers inutiles et nuisibles pour que tous se consacrent à des métiers où l'aide est centrale pourrait être une idée : infirmier, enseignant, agriculteur, artisan, artiste, électricien, conducteur de train, éboueur, chercheur, inventeur, ouvrier et bien d’autres.
Car le véritable soin ne consiste pas simplement à pourvoir aux besoin matériels, ni même à permettre à d'autres de se développer et de s’épanouir : il vise aussi à préserver, voire à élargir leur liberté. David Graeber
Vivre dans un monde où non seulement les métiers nuisibles sont légion mais où, en plus, ils sont les mieux payés et les plus reconnus me déplaît profondément.
Mais qu’est-ce qu’un métier nuisible ou un métier inutile ? Faire une liste exhaustive n’est pas envisageable et il faut bien sûr nuancer, mais voici quelques exemples.
La plupart des métiers de marketing ou de commerciaux visent à créer un besoin plutôt qu'à en satisfaire un. En effet, cela fait belle lurette que l’offre a largement dépassé la demande : la plupart de nos achats ne sont pas justifiés par un besoin réel mais bien par une envie créée de toutes pièces par des équipes de marketing.
La bureaucratie gangrène de plus en plus les institutions, qu’elles soient publiques ou privées : elle ralentit la recherche, l’innovation et rend infernale n’importe quelle petite démarche administrative.
Une large partie de la finance ne crée aucune valeur : elle se contente d'en déplacer, sans rien produire d'utile en retour.
La récente pandémie nous a prouvé que le monde tournait très bien sans eux. Cela nous a permis d’y voir plus clair : oublier cet épisode et revenir au monde d’avant, c’est être dans le déni plus que dans la raison.
Si l’on supprime tous ces métiers nuisibles ou inutiles, on a mécaniquement besoin de moins travailler pour garantir une société avec le même confort. Ne travailler que 3 h par jour semble alors réaliste, d'autant que notre loisir pourra être consacré à d'autres formes d'aide : relations sociales, loisirs créatifs, etc. Toutes ces choses aident les gens, que ce soit nous ou les autres. Retrouver le sens du travail, travailler moins, avoir plus de temps libre, sans perdre de confort : est-ce que ce ne serait pas la vie dont on rêve tous ?
L’humain s’épanouit lorsqu’il vient en aide aux autres.
L’homme ne vivra pas de pain seulement. Matthieu 4:4
Mais aider les autres, c’est souvent les rendre reconnaissants envers nous. Mécaniquement, plus on aide de gens, plus on obtient de reconnaissance. Ce désir de notoriété, présent chez beaucoup, ne découlerait-il pas alors de ce lien théorique entre aide fournie et reconnaissance obtenue ?
Pour moi, l'idée sous-jacente est la même. En première approximation, quelqu'un de reconnu est quelqu'un qui a aidé beaucoup de monde : l'écrivain ou l'artiste qui a inspiré ou ému des millions de personnes, l'inventeur qui a créé un produit aidant des millions de gens, ou le politique qui cherche à faire fonctionner au mieux la société, avec pour but ultime, on l'espère, d'aider le maximum de personnes.
Bien sûr, dans les faits, ce n’est pas aussi simple : l’humain ne sait pas précisément ce dont il a besoin pour son bonheur et ceux qui ont acquis de la notoriété ont pu le faire par le mensonge, les fausses promesses ou en manipulant nos émotions.
Mais ce n’est pas vraiment la question. Pendant notre évolution, où les groupes humains étaient de taille réduite, la tromperie était plus compliquée, alors celui qui est connu ou reconnu a, la plupart du temps, beaucoup aidé. Notre instinct associe alors naturellement la notoriété au fait d’aider les autres. Et si aider est ce qui nous apporte le plus de bonheur, quoi de plus naturel que d’aspirer à être reconnu : cela semble être un objectif humain à la fois sensé et louable.
On accorde souvent une grande confiance aux gens connus : l’influence. En effet, pourquoi ne pas croire une personne qui, de par sa notoriété, a en quelque sorte prouvé qu’elle a aidé énormément de gens ?
Aider les gens, ce n’est pas seulement les soigner ou les éduquer, c’est tout un panel de choses : les divertir, les faire réfléchir, rendre leur vie plus confortable, réduire les risques qu’ils courent au quotidien et bien d’autres choses.
La notoriété s’acquiert différemment selon les domaines. Certains métiers, pourtant tournés entièrement vers l’aide à autrui, ne pourront jamais apporter une réelle notoriété car la limite de personnes touchées est une contrainte physique : une infirmière ne peut pas soigner des millions de gens et un plombier ne peut pas réparer des milliers d’éviers dans la journée. C’est encore un reliquat du passé, où la vie en petit groupe était la norme : chaque métier pouvait alors apporter le même degré de notoriété. Mais dans le monde d’aujourd’hui, où nous sommes en quelque sorte une tribu de milliards d’êtres humains, tous les métiers n’offrent pas la possibilité de toucher un public aussi large.
Si la notoriété est envisageable, aspirer à l’atteindre, sans artifice ni tromperie, est l’un des buts les plus louables que l’on puisse se fixer puisqu’il est directement corrélé avec l’aide apportée.
Sans se dénaturer et sans arnaquer, plus on est connu, plus on aide de gens. Cela ne veut pas dire qu’il faille accorder plus de valeur à ces gens connus : ceux qui exercent un métier où le nombre d'aidés est physiquement limité méritent tout autant cette reconnaissance. Mais notre instinct nous pousse inévitablement à accorder plus de valeur, inconsciemment, à la personne connue.
Pour autant, je ne dis pas d’ériger au rang de saints les célébrités, même si c’est déjà un peu ce que l’on fait inconsciemment. Le mensonge, la manipulation, etc. sont omniprésents dans notre société, et faire le raccourci entre notoriété et vertu serait simplement de la naïveté.
Cet amalgame vient de notre instinct : dans des groupes d'humains plus petits, usurper la notoriété n'était pas vraiment possible, car la connaissance de l'autre était beaucoup plus poussée.
Aspirer à être connu sans se trahir ni trahir autrui, c’est un but de la vie tout à fait honorable, voire peut-être le but le plus louable que l’on puisse se fixer. Par contre, il faut veiller à se méfier de la notoriété chez les autres, ce qui implique de lutter contre notre instinct, car elle peut être usurpée et en rien corrélée avec l’aide apportée.