Le pouvoir de ne pas comprendre

Le pouvoir vient avec la responsabilité. Avoir du pouvoir et le conserver suppose de porter des responsabilités que ceux qu'on domine ne devraient pas avoir à assumer.

Un chef d’entreprise est responsable de son entreprise : si celle-ci fait faillite, c’est lui qui en assumera les conséquences. Ses employés perdront peut-être leur travail, mais contrairement à lui, ils n'auront ni dette à rembourser ni perte financière liée à l'entreprise.

Et c'est pareil dans tous les domaines. Le roi est responsable du royaume : son fonctionnement, le contentement de ses sujets, sa pérennité. Le président répond de son pays : il décide, mais doit aussi écouter les citoyens et agir pour eux.

Si le pouvoir apporte tant de soucis, on pourrait se demander à quoi bon être puissant, si le seul effet est d'accumuler des responsabilités.

Alors bien sûr, la puissance vient souvent avec la richesse et le statut : le dominant assume les conséquences matérielles mais récupère aussi l’essentiel des bénéfices. L'employé est payé pareil, que l'entreprise gagne ou perde. Le patron, non : sa richesse suit les résultats.

L’employé prend le risque de perdre son travail si l’entreprise fait faillite tout en ne gagnant rien de plus si l’entreprise décolle. Bien sûr, des primes peuvent être données, mais elles font pâle figure face à l'argent qu'une entreprise peut espérer brasser.

L'employé peut perdre beaucoup mais il ne peut pas gagner le jackpot. Ce déséquilibre entre risque et gain se retrouve dans tous les domaines de la vie. À la guerre, le citoyen peut périr et tout perdre, mais il ne gagnera pas grand-chose en cas de victoire : si son État l'emporte, sa vie ne changera probablement pas d'un iota.

Mais si ce n’était que ça… Que le dominé consente à ce risque peu probable, pour ne pas avoir à se soucier du reste, pourrait sembler une stratégie de vie cohérente.

Les responsabilités des dominants sont surtout matérielles : ils répondent de ce qui peut arriver de concret. Le dominant se doit de contenter la moyenne, mais il n'a pas à s'occuper des particularités de chaque individu.

Ce dont le dominant est dispensé est justement ce qu'il y a de plus difficile : comprendre les désirs de quelqu'un. On peine déjà à cerner les siens, alors comment espérer cerner ceux des autres ? Le dominé avance à tâtons dans cette tâche, en espérant ne pas commettre d'erreur qui déclencherait la colère du dominant.

Le dominant porte les responsabilités du dominé, mais il a aussi le pouvoir de lui pourrir la vie : licenciement, tâches ingrates, parfois violence physique.

Dans les couples “traditionnels”, le mari était responsable de subvenir aux besoins physiques de sa femme et de ses enfants. Il occupait le rôle du dominant, et sa femme dépendait de lui pour sa survie. Dans cette position de dominée, elle devait redoubler d'efforts pour le satisfaire : sa vie, et celle de sa famille, en dépendaient.

Son rôle pouvait sembler simple, puisqu'elle n'avait pas à se soucier de survivre. Il était en réalité bien plus ardu : comprendre les sentiments complexes de son mari, pour s'assurer qu'il ne la quitte pas, qu'il ne la batte pas, elle qui dépendait entièrement de lui. Le pouvoir de domination du mari s'accompagnait de quelques responsabilités, mais laissait sa femme et ses enfants à sa merci.

Dans une moindre mesure, l’employé doit comprendre son employeur et satisfaire ses désirs pour ne pas se faire virer. Le sujet doit comprendre son roi pour ne pas finir emprisonné, et cette logique se répète, sous une forme ou une autre, dans chaque rapport de pouvoir.

Le dominant assume le matériel, tandis que le dominé porte la charge psychologique, et c'est, selon moi, la tâche la plus ardue des deux.

L'être humain est un animal singulier : ses besoins matériels sont aujourd'hui faciles à comprendre et à combler, tandis que ses besoins psychologiques restent, eux, mouvants et difficiles à cerner.

Le pouvoir n'est pas une simple situation plaisante procurant statut et richesse : c'est surtout une dispense de comprendre l'autre. Comprendre son supérieur, en tout temps, coûte bien plus que les responsabilités dont le dominant se targue pour justifier sa position.

Chercher à comprendre l'autre peut être un choix. Mais c’est quand ça devient une contrainte sous la domination d'autrui que l’on peut parler d'abus de pouvoir.