Se relâcher

Il faut accorder du relâche à l’esprit ; une fois reposé, il se retrouvera meilleur et plus vif. Sénèque.

Se concentrer sans relâche sur un objectif n’est ni sain ni réaliste. Le repos, à la fois par le sommeil mais aussi par le loisir, est indispensable.

Aspirer à accomplir permet de grandir, mais en faire sa seule raison d’être, c’est se condamner à une prison aussi rigide que celle de l’oisiveté totale. Que l’on rejette tout effort ou qu’on s’y consacre sans réserve, on se prive dans les deux cas de la diversité des expériences que la vie a à offrir.

Refuser les plaisirs comme s’y abandonner sans mesure sont deux excès tout aussi dommageables.

Le relâchement et l’affabilité conviennent et honorent particulièrement, me semble-t-il, une âme forte et généreuse. Montaigne

L’Histoire regorge d’exemples d’individus ayant marqué leur époque tout en cultivant l’art de se relâcher. Et si cette capacité à lâcher prise était précisément ce qui leur a permis d’accomplir de grandes choses ?

De Socrate à Einstein, les anecdotes sur leur légèreté, leur humour ou leur insouciance suggèrent que le relâchement n’est pas l’ennemi de l’accomplissement, mais peut-être son allié.

On n’a rien vu de remarquable chez Socrate, que le fait de trouver encore, malgré son âge, le temps d’apprendre à danser et à jouer des instruments de musique, et qu’il tienne cela pour du temps bien employé. Montaigne

On raconte aussi que le vieux Caton réchauffait bien souvent sa vertu dans le vin. Horace

Ce qui est remarquable, c’est leur capacité à se donner corps et âme à une activité : engagement total au travail, détachement complet pendant le repos. À mes yeux, c’est la qualité suprême : ne jamais s’éparpiller, ne rien faire à moitié, que ce soit en travaillant sans distractions ou en se détendant sans culpabilité.

Supporte les coups jusqu’à en mourir ou cède tout de suite. Épictète

Mais parmi tous ces modèles, un homme incarne pour moi cet équilibre mieux que quiconque : mon grand-père Pamy. Je ne l’ai hélas connu que trop peu : il est décédé alors que j’étais encore trop jeune pour échanger avec lui autour de sujets sérieux. Chirurgien de la main éminent et poète, il n’a laissé dans mes souvenirs aucune trace d’un homme obnubilé par son travail. Je me souviens de Pamy comme d’un grand-père facétieux, capable de redevenir enfant pour jouer avec nous et tout cela sans une once de culpabilité de ne pas travailler.

Vous serez civilisé lorsque vous serez capable de passer une longue période de temps sans rien faire, sans rien apprendre, sans rien approfondir et sans éprouver le moindre remords. Nassim Taleb

L’accomplissement et le relâchement doivent coexister, mais jamais se confondre. Celui qui ne cherche qu’à accomplir finit par s’épuiser, échouer, ou perdre son élan. À l’inverse, celui qui rejette tout accomplissement ou toute responsabilité rate ce qui, à mes yeux, donne son sens à la vie. Cependant, la clé n’est pas de les alterner mollement, mais de s’y abandonner tour à tour, sans compromis : soit travail total, soit détente totale.

Mais au fond, qu’est-ce que vraiment se relâcher ?

Peu importe l’activité choisie pour se détendre : l’essentiel est de réussir à s’y abandonner entièrement, sans réserve. Se relâcher, c’est parvenir à lâcher prise, à se libérer complètement de toute préoccupation liée au travail. Ce qui compte, ce n’est pas l’activité en elle-même, mais sa capacité à vous absorber au point d’oublier le reste. Que ce soit par le sport, les jeux vidéo, un livre, une balade, une sortie entre amis ou un moment avec ses enfants, la meilleure activité est celle qui vous permet de vous y perdre complètement.

Pourtant, je ne peux m’empêcher de voir une hiérarchie parmi ces activités : certaines me semblent plus nobles ou plus enrichissantes que d’autres, comme la lecture ou les relations sociales. Mais si elles ne me permettent pas d’atteindre ce relâchement total, alors elles perdent leur vertu. Leur efficacité à recharger nos batteries dépend de notre capacité à nous y abandonner. C’est assez paradoxal : le relâchement exige une concentration absolue, mais celle-ci doit venir naturellement, sans effort.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Il existe selon moi deux façons de se distraire : être absorbé dans une activité, ou bien enchaîner rapidement des occupations diverses pour chasser l’ennui. Dans ce second cas, ce n’est pas la passion qui nous guide, mais la pure variété, l’exact opposé de la concentration.

Et c’est précisément ce que proposent les réseaux sociaux. Si hiérarchiser les activités de détente me semble discutable, je n’ai en revanche aucun scrupule à les considérer comme une véritable plaie. Leur variété n’est pas un simple divertissement : c’est une addiction à la dispersion, qui rend toute concentration prolongée, qu’elle soit dédiée au travail ou au relâchement, bien plus difficile. Pour moi, ce n’est pas du relâchement, c’est de l’abrutissement.

Personnellement, je n’ai aucun mal à me relâcher lors d’une activité sociale : passer une journée ou une semaine avec mes parents ou mes amis, sans une seule pensée pour le travail et sans la moindre culpabilité, c’est quelque chose qui me vient naturellement. Mais ces moments restent trop rares, et je sais que j’ai besoin davantage de relâchement.

Alors je cherche à me détendre avec ce qui me semble le plus noble. Mais ce critère de choix, où je privilégie la lecture au détriment d’un film ou d’une série, devient parfois une contrainte qui m’empêche de me lâcher pleinement.

Je me dis que les humains s’en sont toujours passés, que ces distractions modernes ne sont pas indispensables. Pourtant, il y a une différence entre ne pas connaître une chose et s’en priver délibérément. La lecture s’impose peut-être comme une évidence quand les écrans n’existent pas, mais aujourd’hui, elle n’est plus la seule option.

Si une distraction n’est qu’un moyen de combler une privation choisie, elle ne permet pas de se relâcher pleinement. S’autoriser quelques distractions abrutissantes, si c’est la seule façon de se détendre sans effort, peut parfois être nécessaire. Je ne dis pas qu’il ne faut pas aspirer à s’en défaire, mais si leur suppression empêche le relâchement, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Mieux vaut alors les modérer, les éviter quand le besoin ne s’en fait pas sentir, et peut-être, un jour, s’en débarrasser complètement.

La philosophie ne s’oppose pas aux plaisirs naturels, pourvu qu'ils soient mesurés : elle prêche leur modération, non leur abandon. Montaigne

Peut-être que la clé réside dans cette capacité à accepter toute forme de relâchement sans culpabilité. Atteindre cet idéal, une concentration totale dans le travail comme dans le loisir, passe peut-être par là : ne plus lutter contre ce qui me détend vraiment.