Un péché d’inaction est-il vraiment moins condamnable qu’un vrai péché ?
Le vrai péché est une action mauvaise ou fautive tandis que le péché d’inaction consiste à ne pas agir au lieu de faire quelque chose de bien ou d’éviter quelque chose de mal.
Notre instinct nous pousse à dire que l’inaction sera toujours moins grave qu’agir délibérément pour faire le mal. C’est le bon sens et c’est également en accord avec la loi : on est puni si on vole de l’argent et pas si on refuse d’en donner aux nécessiteux. Pourtant, en termes de bonté, de bonne action ou d’apport au monde, l’un n’est pas fondamentalement meilleur que l’autre : à qui l’on vole ou à qui l’on donne change la valeur de l’action.
Lorsqu’il y a une grande asymétrie, on accepte parfois le péché : on glorifie même le voleur tout en condamnant l’avare. Robin des Bois est un héros tandis que le Prince Jean, qui garde ses trésors pour lui et laisse la population de Nottingham s’affamer, est un affreux vilain.
Celui qui volerait pour réduire une inégalité flagrante serait alors moins fautif à nos yeux que celui qui garde sa fortune pour lui.
Comment expliquer alors que, dans la loi, on fasse une telle différence entre le péché d’action et celui d’inaction ?
Est-ce que cette conception ne découle pas de la notion de propriété, un des fondements de notre société ? Ce à quoi l’on aspire vraiment, ce ne serait alors pas une égalité entre les individus mais une délimitation nette de ce qui nous appartient.
Agir, c’est toujours faire un don de soi, c’est donner une partie de ce qui nous appartient : de l’argent, du temps, de la force ou autre. Ne pas agir serait alors exercer son droit à la propriété, à conserver ce qui nous appartient.
Cette conception, cet attachement à la possession, nous incite alors à différencier fortement l’action et l’inaction, même lorsque les répercussions sont strictement identiques.
Mais si l'on parvient à faire abstraction de cela, l'action et l'inaction ne sont-elles pas, fondamentalement, la même chose ? Ne pas agir, c'est déjà accomplir l'action de ne pas agir : la frontière entre les deux est, à mes yeux, bien plus fine qu'elle ne le semble au premier abord.
Considérer l’inaction comme une action reviendrait à transformer la société complètement : elle deviendrait égalitaire et communiste au plus haut point. Chacun serait alors contraint, par la loi ou la morale, à agir dès lors qu’une action lui coûterait moins que ce qu’elle apporterait à l’autre.
Transformer l'inaction en action bouleverserait la société en profondeur : il faudrait renoncer à tout individualisme, à tout égoïsme, et considérer autrui comme aussi important que soi-même. L'État trancherait alors si une inaction est légitime, quand agir aurait causé plus de mal que de bien au total, ou condamnable, dans le cas contraire. C'est une forme d'utilitarisme qui rappelle celui de Bentham.
Bien sûr, ce n’est qu’une simple expérience de pensée : je ne voudrais pas vivre dans un monde où l’inaction pourrait être un crime.
D'autant que considérer le péché d'inaction comme un vrai péché pose un autre problème majeur : fondamentalement, on a toujours la possibilité de faire quelque chose de bien. Cela nous empêcherait donc de flâner ou de ne rien faire ; il faudrait se consacrer à faire le mieux possible en permanence. Se pose alors une autre question : si l'on agit pour le bien, mais qu'une alternative apportant encore plus de bien était disponible, est-ce encore un péché d'inaction ?
Ce problème rend la punition de l’inaction tout bonnement impossible. Mais si l’inaction est équivalente à l'action, est-ce qu'il ne serait pas logique d’arrêter également de punir l’action ? De ce point de vue-là, punir l’action tout en laissant l’inaction impunie, par faute de méthode fiable pour la punir, devient alors complètement absurde.
Aujourd’hui, certaines lois, pouvant sembler assez injustes, condamnent déjà l’inaction. La “non-assistance à personne en danger” condamne celui qui n’a pas agi pour aider une personne en danger alors qu’il en avait la possibilité. “Mais pourtant il n’a rien fait, quelle injustice.” : parfois ne pas agir c’est mal agir et c’est répréhensible.
En ne punissant pas l'absence d'action, la société nous pousse à l'inaction. Pourtant, dans le monde des idées ou de la politique, prendre l'habitude de ne pas agir, de ne pas condamner, peut avoir des conséquences dramatiques.
Au-delà de la loi, ce sont avant tout nos principes et notre propre conception du péché qui devraient nous pousser à agir.
La première punition, c’est qu’aucun coupable ne peut s’absoudre à son propre tribunal. Juvénal
Un individu ayant des principes évitera à tout prix de les trahir par l'action, mais restera plus réticent à agir si c'est son inaction qui les trahit.
C’est en grande partie car agir pour conserver nos principes est un risque bien plus grand que de se contenter de ne pas agir en les trahissant. Oser parler quand son État, son entreprise ou sa famille agit contre nos principes, c’est s’exposer au danger : avoir des ennuis avec la justice, perdre son travail ou froisser des relations.
Mais cette habitude de l'inaction, cette peur d'agir, peut conduire à la dérive. Les régimes totalitaires ou les entreprises infâmes comme Monsanto n'apparaissent pas du jour au lendemain : ceux qui ont préféré se taire pour ne rien risquer, plutôt que de parler et de s'opposer, en portent une part de responsabilité. Ils ont commis l'erreur de ne rien faire, ils ont commis un péché d'inaction.
Le salariat exacerbe cet attrait pour l’inaction : on consent à fermer les yeux, à bafouer nos principes contre un salaire fixe et une certaine stabilité. On choisit ainsi de n'endosser aucune responsabilité légale, mais aussi d'être contraint, par la peur du licenciement, à ne pas contester les décisions, à ne pas avoir son mot à dire.
Paradoxalement, pour un salarié, le péché d’inaction est souvent une action. Exécuter ce qu’on lui ordonne malgré sa réticence, c’est satisfaire son rôle d’outil, c’est faire ce qu’on attend de lui. Refuser d'agir n'est alors plus de l'inaction, mais bien de l'action.
Dans de rares cas, des employés peuvent s'autoriser à parler, à exprimer leurs idées et à refuser d'exécuter des ordres, le tout sans aucune crainte : ce sont les employés très compétents et désirables, les meilleurs dans leur domaine.
Une entreprise voudra à tout prix garder un individu aussi compétent : sa parole, associée à la menace de son départ, gagne alors en importance. Cet individu risque peu en agissant, car même s'il se fait virer, ses compétences lui permettront facilement de dénicher un nouveau travail.
Être compétent, c'est donc gagner le droit de parler sans risque : selon moi, la vie de salarié n'offre une liberté suffisante que lorsqu'on est indispensable. C'est, à mes yeux, la seule manière de garder sa liberté dans le salariat : bénéficier de la stabilité et de la sécurité tout en ayant toute liberté de parler, de s'opposer ou de partir, sans aucune crainte.
Devenir compétent, le plus compétent possible, c'est se donner le droit de parler, de vivre en accord avec ses principes, même si cela implique de braver l'inaction et de s'exposer à un risque. Ce risque diminue à mesure que la compétence augmente.
Il existe donc, finalement, deux voies pour agir librement à la fois dans l'action et dans l'inaction, et ainsi contribuer à construire la société que l'on souhaite, mais surtout à éviter que la société que l'on craint n'arrive au pouvoir.
On peut être un employé très compétent, ou bien indépendant : les deux offrent à peu près les mêmes possibilités de prise de parole sans grand risque. C'est finalement choisir entre la spécialisation extrême, la compétence pure et dure, et les responsabilités propres à l'indépendance.
Ma démonstration se base sur le milieu du travail où il faudrait oser parler pour s’opposer à une décision de l’entreprise qui bafoue nos principes.
S'opposer à l'État, c'est encore autre chose : le risque sera toujours là, que ce soit pénalement ou par un lynchage public. Pourtant, celui qui a pris l'habitude, dans son entreprise ou dans ses relations, de ne pas s'écraser dans l'inaction sera, selon moi, plus enclin à adopter le même comportement dans tous les domaines. C'est en prenant l'habitude de s'écraser devant toute décision qu'on devient muet, et responsable, par l'inaction, de choses potentiellement épouvantables.
Je ne considère pas comme normal qu’un salarié de base n’ose pas s’opposer à son entreprise par peur. Cette peur est peut-être légitime, et concerne peut-être aussi sa famille, mais son inaction n'en reste pas moins un grave problème.
Devenir une victime qui s'écrase devant toutes les décisions de son entreprise ou de son pays devrait être, à mes yeux, une source de peur bien plus grande encore.
Ne pas agir, c'est se donner la possibilité de se cacher derrière un "Mais je n'ai rien fait" pour justifier ou excuser un non-acte tout aussi condamnable qu'un acte mauvais.