La catastrophe

Imaginons une catastrophe prévisible, menaçant la survie de l’humanité. Une catastrophe sans précédent, demandant des décisions mondiales affectant confort, économie et liberté individuelle. Comment pourrait-on lutter contre une telle catastrophe ?

Notre société actuelle en est encore à ses balbutiements : on ignore si notre façon de fonctionner est tenable et viable sur le très long terme.

La société moderne se veut, dans l’ensemble, plus égalitaire au niveau de l’individu par rapport aux sociétés du passé. Les écarts de richesse restent importants, voire se creusent, mais dans de nombreux pays occidentaux, les revenus des plus modestes ont augmenté, leur offrant un niveau de vie supérieur à celui des pauvres des siècles passés.

Néanmoins, les sociétés antérieures, certes moins égalitaires, comme la monarchie française, l’Empire romain ou l’Égypte antique, ont montré une certaine forme de viabilité face au temps. Ces sociétés, bien qu’éteintes aujourd'hui, ont perduré pendant des millénaires. Leur pérennité démontre une certaine forme de viabilité pour la survie et le progrès, sans qu’on puisse pour autant les qualifier d’optimales ou de vertueuses.

Ce n’est pas une simple opinion, c’est la vérité : le meilleur, le plus excellent gouvernement pour chaque nation, c’est celui sous lequel elle a vécu et s’est maintenue. Montaigne

Notre modèle, plus social, n’a pas encore fait ses preuves. Il pourrait très bien résister à l’épreuve du temps, mais en l’absence de recul historique, la prudence s’impose.

Une société centrée sur l’individu, comme la nôtre, constitue une expérience inédite et donc un pari risqué pour la survie de l’espèce. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à cette voie, mais plutôt qu’il convient d’en mesurer les dangers.

D’ailleurs, la survie de l’espèce n’est pas une fin en soi pour chacun. Certains choisiront de tout miser sur l’égalité, quitte à risquer l’extinction : mieux vaudrait disparaître que survivre dans un monde où la liberté n’a pas sa place.

Même avec les meilleures intentions, changer une société implique toujours des risques. L’exemple soviétique en témoigne : une idée peut être séduisante sur le papier, mais si elle ignore la nature humaine ou si son application est maladroite, son échec est inévitable.

Quel que soit le moyen dont nous puissions disposer pour la redresser et la remettre en ordre à nouveau, nous ne pouvons guère lui ôter le pli qu’elle a pris, sans tout démolir. Montaigne

Pour limiter les risques, la transformation doit être progressive : on ajuste un seul aspect à la fois, tout en conservant l’essentiel d’un système qui fonctionne. Une fois cette modification assimilée, on en aborde une autre. Ainsi, la société se transforme en profondeur. Cependant, cette méthode, aussi sûre soit-elle, reste trop lente face à la catastrophe qui nous guette.

À l’inverse, vouloir trop changer d’un coup augmente considérablement les risques d’un effondrement. Basculer vers un nouveau système, fondé sur les libertés individuelles et la lutte contre la catastrophe, revient à prendre une quantité inimaginable de risques.

Se décharger du mal présent n’est pas guérir, si la condition d’ensemble ne s’est pas améliorée. Montaigne

Dans un monde idéal, avec un horizon temporel illimité et des principes stables, la voie la plus sage serait une transformation progressive du système : renforcer les libertés individuelles tout en affrontant la catastrophe. C’est, d’une certaine manière, la direction que nous suivons déjà. Malgré les revirements politiques qui freinent l’élan, la trajectoire globale demeure encourageante.

Problème : le temps nous est compté. Dans notre scénario, la catastrophe n’est plus une menace lointaine, mais une réalité imminente. Un système qui évolue lentement, dans la bonne direction, serait certes idéal pour les individus comme pour la société… mais face à l’urgence, cette approche devient à la fois irréaliste et insuffisante.

Agir doucement, en limitant les risques avec l’existant, n’est plus vraiment une option.

On se retrouve bloqué face à deux choix :

  • Poursuivre sur la pente douce, avec l’espoir qu’elle mène dans la bonne direction, mais au risque de laisser la catastrophe nous imposer ses propres changements, brutaux et meurtriers, avant que nous n’ayons pu agir.
  • Tenter une refonte radicale de la société, un pari risqué, une partie de roulette russe, en misant sur notre capacité à bâtir, dans l’urgence, un système fonctionnel et capable d’endiguer la catastrophe.

Entre ces deux options, la seconde s’impose par la force des choses : le changement est inévitable, alors mieux vaut le provoquer que le subir.

Supporte les coups jusqu’à en mourir ou cède tout de suite ; ne va pas d’abord recevoir les coups pour céder ensuite. Épictète

Pour notre génération, cela signifie renoncer à notre confort immédiat et tout miser sur un pari incertain : celui d’offrir, peut-être, un avenir vivable à ceux qui nous suivront. Mais je doute que l’humanité soit prête à un tel sacrifice.

Il existe une troisième voie : celle qui garantit la survie de l’espèce, mais au prix des sacrifices les plus lourds pour notre génération. C’est la méthode qu’on utilise lors de crises extrêmes, où les décisions s’imposent sans discussion, sans délai, et sans place pour l’opposition.

La solution ? Déclarer l’état d’urgence planétaire. Confier les rênes du monde à une autorité centralisée permettrait d’agir sans les entraves des débats démocratiques. Un retour à la monarchie absolue, mais à l’échelle globale : un souverain aux pouvoirs absolus, modèle éprouvé par des millénaires d’histoire. Un pouvoir unique et centralisé, libéré de conflits économiques ou militaires entre nations, agirait avec la cohérence et la rapidité nécessaires pour contrer la catastrophe.

Ce pouvoir absolu ne serait que temporaire : il prendrait fin avec la résolution de la crise, ou une fois le monde réorganisé pour neutraliser définitivement la menace.

Cette solution est la plus douloureuse à accepter : sacrifier notre liberté et notre individualité pour sauver l’espèce. Pourtant, à défaut d’alternative, elle reste la seule à allier prudence et efficacité face à l’urgence. La deuxième option, préférable en théorie, repose sur un pari presque perdu d’avance : bâtir de toutes pièces une société capable de résister à la catastrophe imminente.

Cet exercice de pensée reste une pure abstraction : rien de tout cela n’adviendra. Nous demeurerons, par défaut, dans la première option. Les deux autres exigeraient un sacrifice collectif de la liberté au nom d’un objectif censé nous unir tous : la survie de l’humanité. Autant dire que c’est perdu d’avance.

La société actuelle, où les pouvoirs basculent fréquemment, privilégie l’action court-termiste au détriment de toute vision d’avenir. Malgré tout, le changement est en cours, mais son rythme est trop lent, beaucoup trop lent. Il progresse par à-coups, avance ou recule au gré des alternances de pouvoir. Les changements politiques récents le montrent : la marche en avant est encore plus laborieuse qu’on ne l’imaginait. Un seul dirigeant, à la tête d’une grande puissance, peut anéantir en un instant des décennies d’efforts.

À ce rythme, sans capacité à transformer la société, la catastrophe n’est plus une menace, mais une certitude. Le plus sain serait peut-être d’accepter cette fatalité…