Sacrifier, à l’origine, c’est se séparer d’une ressource dans l’espoir d’obtenir la faveur d’un dieu. Ce n’est pas une perte sèche, ni un simple don : c’est un investissement incertain. Aujourd’hui, on peine à croire que les sacrifices aient jamais été payants, puisque la faveur divine relève de l’illusion. Pourtant, cela ne les rend pas inutiles pour autant. L’espoir d’une faveur divine, même jamais accordée, avait sans doute une utilité. Si le sacrifice a traversé les âges et les cultures, c’est qu’il répondait à un besoin, réel ou symbolique.
Le mot “sacrifice” est très fort aujourd’hui : il évoque immédiatement la mort, qu’il s’agisse d’un humain ou d’un animal. Pourtant, à mes yeux, sacrifier, c’est avant tout se séparer d’une ressource dans l’espoir d’obtenir quelque chose en retour.
Prier, c’est sacrifier son temps pour la faveur d’un dieu. Un jeu d’argent, c’est sacrifier une mise dans l’espoir de la multiplier. Planter une pomme de terre, c’est sacrifier un repas pour une éventuelle récolte plusieurs mois plus tard.
Le sacrifice implique une incertitude : si le résultat est garanti, ce n’est plus un sacrifice mais un échange.
Travailler comme employé, ce n’est pas sacrifier son temps, c’est l’échanger contre de l’argent. Acheter, ce n’est pas sacrifier son argent, c’est l’échanger contre un bien ou une expérience.
Donner de l’amour, ce n’est pas forcément en recevoir en retour ; et même si l’habitude nous laisse croire à un échange, il ne se fait jamais en quantités égales ni avec la même intensité. Les humains, surtout en matière d’émotions, sont imprévisibles : nous sommes de vraies girouettes. Attendre que l’amour donné nous soit rendu avec la même intensité, ou même de façon régulière, c’est méconnaître ce qui fait la particularité et la beauté des relations humaines.
Si l’amour était comme une monnaie, où les transactions impliquent des échanges clairs et précis, les relations amoureuses perdraient tout leur intérêt. Sans la crainte d’aimer sans retour, le jeu de l’amour ne perdrait-il pas tout son sens ?
On donne de l’amour pour en recevoir en retour. Mais cet amour qu’on a donné, on n’aurait pas pu le garder pour nous. L’amour que l’on donne et celui que l’on se porte à soi-même sont deux choses qui n’ont absolument rien à voir.
Donner de l’amour ne diminue pas notre amour-propre. Également, être avare d’amour ne nous apporte rien, car cette ressource n’a de la valeur que pour les autres. En refusant d’aimer, on économise seulement un léger effort et éventuellement du temps. Mais donner de l’amour, même si le retour est incertain, peut nous apporter tant qu’il serait bête de ne pas tenter le pari.
Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne
L’amour exige un sacrifice. Recevoir de l’amour sans jamais en donner est un vol : on profite de ce que l’autre offre dans l’espoir d’un retour, mais on ne lui donne rien.
L’amour sans sacrifice est un vol. Nassim Taleb
L’effet de l'amour dépend de qui on le reçoit : une goutte d’amour d’un avare a parfois plus d’effet sur nous qu’une averse d’amour venant de quelqu’un qui en distribue à tout va.
La valeur de la monnaie change, selon la frappe et la marque de son origine. Montaigne
Les relations amoureuses ne sont presque jamais équitables, et c’est ce qui les rend humaines. Même si on s’y employait, on ne pourrait les rendre équitables : ce que l’on offre ne correspond jamais à ce que l’autre reçoit. La notion d’équité en amour est une insulte à sa nature même.
Une relation asymétrique n’a rien de malsain en soi : ce qui l’est, c’est l’absence totale de réciprocité. Un tel déséquilibre peut perdurer un temps, porté par la passion, mais la raison finit toujours par l’emporter : l’amour sans retour disparaît inévitablement. Le vrai amour appelle l’amour en retour, et rien d’autre.
Compenser un manque d’amour en offrant argent ou cadeaux ne tient qu’un temps : si la relation persiste, c’est que l’affection s’est changée en un leurre, un semblant d’amour maintenu par des intérêts matériels plus que par le cœur.
Le vrai amour est un choix, non une inclination naturelle : le coup de foudre n’est qu’une illusion. Sous l’emprise de la passion, on donne sans compter, et tout le reste perd son importance. Ce qui aurait pu sembler un sacrifice ne l’est plus, car aimer cette personne devient l’unique priorité.
Mais la passion n’est pas l’amour. La passion est une réaction spontanée ; l’amour, lui, est une décision délibérée. Lorsque la passion s’éteint, s’il n’y a pas d’amour derrière, alors il n’y a plus rien, et la relation dépérit.
Qu’est-ce que donner de l’amour, au fond ? Cela peut prendre mille formes : un geste, une attention, du temps partagé, une écoute sincère, un cadeau. Et bien que ce soient des sacrifices, cela ne signifie pas qu’ils soient déplaisants, bien au contraire. Ils le deviennent seulement si aucun amour n’est jamais reçu en retour.
Quand je "sacrifie" mon samedi après-midi pour mes parents ou mes amis, c’est en réalité ce qui me remplit le plus de joie : leur amour en retour est ce que j’ai de plus précieux. Mais si je n’obtenais rien en retour à de nombreuses reprises, j’en viendrais à ressentir une perte, et à remettre en cause la valeur de ce sacrifice.
Notre tolérance au déséquilibre dépend du contexte. Dans une relation solidement établie, on accepte plus facilement de donner sans retour immédiat, car on connaît déjà la valeur de ce lien. À l’inverse, dans une rencontre naissante, comme un premier rendez-vous, l’absence de connexion se ressent comme du temps perdu.
On ressent que l’amour est un sacrifice uniquement lorsque ce sacrifice ne paye pas.
Dans une relation installée, ce que l’on donne ne se vit pas comme un sacrifice : les retours, même inégaux, suffisent à créer un équilibre. Mais quand l’un cesse soudainement d’en offrir, on ressent une profonde tristesse. Car, au-delà du sacrifice impayé, l’amour d’une personne qui nous en donnait autrefois nous est retiré : la peine est double.
Entretenir l’amour doit être une priorité : cultiver les relations qui nous portent, sans les tenir pour acquises sous prétexte qu’elles semblent solides. Une relation amoureuse est une chance rare, et il appartient aux deux parties d’en nourrir la flamme. Donner de l’amour nous coûte si peu, alors que ses bienfaits, pour les autres comme pour soi, sont immenses. Car on ne peut pas être heureux sans en recevoir, et si l’on cesse d’en donner, on risque d’en être un jour privé.
Donner de l’amour n’est pas un geste ponctuel : c’est un engagement qui s’étire dans le temps. L’amour qui nous a été offert ne nous appartient pas pour toujours : il nous a appartenu pleinement au moment où nous l’avons reçu, mais, comme les êtres évoluent sans cesse, l’amour reçu hier ne garantit pas celui d’aujourd’hui. Ce qui nous a été donné en amour n’existe plus que dans nos souvenirs.
L’amour, comme le feu, s’entretient : pour maintenir une flamme, il faut l’alimenter régulièrement, sans quoi elle disparait. Même un grand feu peut tenir longtemps sans combustible, mais il finira par s’éteindre.
Peu importe l’ardeur de la flamme, une simple parole blessante ou un éclat de colère peut agir comme l’eau sur le feu. Les mots, une fois lâchés, ne reviennent pas : quand le bois est trempé, il est presque impossible de raviver le feu. Une seule explosion de colère peut réduire en cendres ce qu’il a fallu des années à construire.