La discrimination

Est-ce que voir la discrimination partout, ce n’est pas justement discriminer ?

Dénoncer le caractère discriminatoire d’une chose lorsque celle-ci est involontaire et est passée inaperçue, est-ce que ce ne serait pas contre-productif ? Relever une forme de discrimination dans une conversation banale la dénonce mais la met également en avant : on révèle son existence et on la met au-devant de la scène.

La meilleure manière de supprimer pour de bon la discrimination ne serait-elle pas de ne plus en parler ? Ou du moins d’arrêter d’essayer de la dénicher à tout prix dans toute chose ?

Certes, ne pas la dénoncer quand elle est flagrante serait une erreur, mais est-ce que la chercher partout et, par là, risquer d’interpréter comme discriminant ce qui ne l’est pas réellement ne desservirait pas la lutte ? Certaines choses ne deviennent discriminantes que lorsqu’elles sont dénoncées.

Voir la discrimination partout, n’est-ce pas, d’une certaine manière, discriminer et essayer de se convaincre du contraire en dénonçant des chimères pour se donner bonne conscience ? La chose n’est parfois discriminante que selon la vision de la personne qui la dénonce.

Cette réflexion me vient d’un article parlant d’une polémique concernant le film “Le diable s’habille en Prada 2”. Mais ce film n’est pas un cas isolé, de nombreux films sont la cible de ce type de polémiques.

Le problème, dénoncé par quelques personnes sur Twitter, vient d’une scène où une personne d’origine asiatique serait représentée comme un cliché : “child-like dress, glasses, overqualified, Ivy League credentials and at top of her game yet obsequious and insecure of her competency”.

Alors oui, c’est certainement une vision biaisée et cliché, mais, sans dédouaner les scénaristes pour autant, je suis convaincu qu’ils ne l’ont pas fait consciemment. Je doute que ce racisme soit un choix scénaristique vu le tort que cela peut causer au film.

Je me pose vraiment la question de savoir si lancer une polémique autour de cela, ce n’est pas encourager le racisme plutôt que de le freiner.

Et également, est-ce que voir cela comme raciste ne serait pas plus raciste que de ne même pas le remarquer ? Finalement, peut-être que les diplômes, le caractère et les habits de la personne étaient décidés bien avant de choisir l’acteur et que ce n’est que par pur hasard qu’une actrice d’origine asiatique a été sélectionnée.

C’est là qu’il est nécessaire d’aborder la discrimination systémique ou plutôt la discrimination imprégnée dans la culture et dans la société.

Nous sommes des produits de la société et si la société est discriminante par essence, alors nous le sommes sûrement aussi sans même nous en apercevoir. L’innocence de “mais je ne pensais pas à mal” ne changerait alors aucunement le problème sous-jacent et il faudrait alors redoubler d’efforts pour analyser chacune de nos paroles et de celles des autres en essayant de se placer hors de l’influence de la société.

Mais le problème principal avec cette approche, c’est que chacun a ses particularités : dans une fiction comme dans la vie réelle, deux personnages ne peuvent pas être identiques. C’est absurde de comparer un personnage blanc à un personnage d’une autre ethnie sur les mêmes points.

Pour n'importe quelle caractéristique d'un personnage non occidental, on pourra toujours trouver un personnage blanc qui ne la partage pas, alors même qu’il en existe peut-être des dizaines qui la partagent : c'est ainsi qu'on invoque la discrimination par une comparaison fallacieuse. Parfois, ce n'est donc pas la caractéristique en elle-même qui pose problème, c'est le regard qu'on porte sur elle selon l'origine du personnage. À moins de créer un personnage en tout point opposé à un cliché, la polémique semble inévitable.

Mais créer un personnage anti-stéréotype, c’est uniformiser la représentation d’une ethnie dans la fiction et, par là, devenir réellement discriminant : on enlève toute profondeur et toute particularité à ces personnages simplement pour éviter d’être la cible d’une polémique.

Lutter contre la discrimination en cherchant la petite bête, c’est pousser vers une uniformisation qui va, de fait, créer un nouveau cliché discriminant opposé à ceux existant aujourd’hui.

Associer une ethnie à des clichés, n’est-ce pas nier l’unicité des individus ? Se battre pour l’égalité est louable, mais encore faut-il savoir de quelle égalité on parle. Selon moi, deux conceptions de l’égalité s’opposent : l’une, universaliste, postule que tous les individus sont identiques ; l’autre, singulariste, affirme que chacun est si unique que toute hiérarchie et comparaison entre eux perd son sens. Je suis plutôt de la seconde école. Et selon moi, perpétuer ou dénoncer ces stéréotypes contribue à les ancrer et donc à réduire l’étendue des possibles de ce qu’un individu peut être, perpétuant ainsi une forme de discrimination.

Si le cliché raciste d’un Asiatique est d’être bon élève à l’université, alors il n’y aura plus que des Asiatiques mauvais élèves dans la fiction. Si le cliché raciste d’un Portugais est que c’est un travailleur manuel, alors il n’y aura plus de Portugais travailleurs manuels dans la fiction. Inverser les stéréotypes, ce n’est pas les supprimer, c’est en créer de nouveaux.

Une dernière question se pose : à quel point est-il légitime de condamner quelqu’un qui n’est pas conscient de son erreur ? C’est une question philosophique vraiment large, mais je vais tenter d’y répondre dans le cadre précis de cette pensée.

Si, pour diverses raisons, nous ne sommes pas toujours capables de voir ce qui est discriminant et qu’on nous condamne dès lors qu’on laisse passer une de ces choses, est-ce que ce n’est pas là un outil de terreur et un énorme frein à la création ? On vient insuffler aux artistes la peur d’une polémique. Ils mettront alors toute leur énergie à l’éviter, même si cela implique de dénaturer leur œuvre ou de renoncer à exprimer certaines idées.

Certes, la liberté d’expression doit avoir des limites dès lors qu’elle met en péril la liberté d’autrui.

Il faut être intolérant avec l’intolérance. Nassim Taleb

Mais la terreur imposée via cette menace de polémique voire de condamnation n’a pas pour seul effet de faire disparaitre la discrimination : elle rend l’artiste excessivement prudent et, par là, limite l’étendue de ce qu’il s’autorisera à exprimer. Plus les preux chevaliers cherchant la discrimination partout sont tatillons et s’autorisent à interpréter de manière alambiquée chaque réflexion, plus l’artiste vit dans la peur et bride sa créativité.

Pour moi, ce qui limite l’art et la créativité est mauvais par essence. Mais alors comment faire ? Et qui blâmer ?

Je n’ai aucune réponse évidente, comme le montre cette pensée remplie d’idées contradictoires. C’est un sujet sur lequel je ne me prononce pas, pas par crainte mais parce que je n’ai aucune idée de ce qui est réellement le mieux. La lutte contre la discrimination, tout comme la liberté de l’art, me semble être des causes d’égales importances. Sacrifier l’une pour l’autre me semble insensé, alors il faut trouver un moyen de les faire cohabiter : comme souvent, être dogmatique d’un côté comme de l’autre n’est, pour moi, pas une solution envisageable.

Les compétences

Les innovations humaines provoquent souvent un gain de richesse matérielle au détriment d’une compétence. Mais est-ce que la vraie richesse ne serait pas plus dans ce que l’on maîtrise que dans ce que l’on possède ?

Le fondement du statut social n’est plus la capacité à fabriquer des choses mais celle des les acheter. Harry Braverman

L’argent, la notoriété, les possessions ne suffisent pas à remplacer les compétences : être riche est certes utile, mais avoir les compétences pour le devenir l’est, selon moi, encore plus. La richesse peut nous être enlevée, mais on ne peut nous retirer nos compétences : avoir la capacité de s’enrichir est la seule manière d’être réellement à l’abri de la pauvreté.

Les innovations nous rendent la vie facile : tout devient accessible à tous sans nécessiter de compétences ou d’apprentissage préalable. Grâce à l’imprimerie et à Google, plus besoin de mémoriser, grâce aux GPS, plus besoin de savoir s’orienter, grâce à l’IA, plus besoin de savoir rédiger un texte, voire même de réfléchir.

C’est le cœur de toute innovation : on facilite quelque chose par la création d’un outil au détriment de la compétence d’origine, ce qui nous rend, de fait, dépendants de l’outil.

Notre dépendance à l’outil peut provenir de la perte de compétence mais également de la transformation sociétale qu’il engendre. Par exemple, la société moderne, en particulier hors des grandes villes, est dépendante de la voiture. Il n’est plus possible de s’en passer : habiter dans un village de campagne sans voiture est inconfortable voire invivable.

Le plus souvent, la création de l’outil provoque l’obsolescence de certaines compétences : peu à peu, l’apprentissage de ces compétences sera négligé jusqu’à disparaître complètement, nous rendant, par là, encore plus dépendants. Bon nombre de métiers d’artisanat ont été remplacés par des machines : on a troqué un savoir-faire contre de l’efficacité et de la richesse.

Sans pratique, tout s’efface. Lama du Ladakh

Bien souvent, les innovations sont incrémentales : les nouveaux outils se basent sur des innovations antérieures. Une machine remplaçant un artisan est dépendante de l’électricité, de l’extraction des matières premières pour sa construction et bien sûr des machines ou des humains qui l’ont assemblée. Plus la société progresse, plus notre dépendance aux innovations augmente et plus on se retrouverait démunis en cas de panne de celle-ci.

Et la tendance n’est pas prête de s’inverser, on remplace toujours plus de compétences par des outils ou des services : les robots cuisiniers et les plats préparés nous enlèvent le besoin de savoir cuisiner, les modèles de langage nous enlèvent la capacité de savoir rechercher sur le net, le Nutri-Score nous permet d’avoir une information de santé sans compétences préalables en nutrition.

Mais on peut s’interroger : en remplaçant la compétence par de l’efficacité, est-ce qu’on ne perd pas de la qualité ? Une innovation devient viable dès lors que ce qu’elle produit est acceptable compte tenu du gain en efficacité associé : rien ne garantit alors que cette viabilité sera synonyme de qualité, rien ne garantit que ce que l’innovation permet soit du même niveau qu’une production humaine. Un robot cuisinier n’est pas un chef étoilé, un LLM n’est pas un auteur renommé et le Nutri-Score ne donne qu’une information de santé limitée. Les innovations sont une pâle copie de ce dont l’humain est capable, mais pour l’individu moyen, ne possédant aucune compétence dans le domaine, elles sont un raccourci attrayant.

Les innovations nous apportent de la richesse, mais également du temps. Le temps que l’on passait à exercer nos compétences par nécessité diminue jour après jour. On se retrouve avec énormément de temps libre qu’on ne sait parfois plus comment utiliser.

En achetant un lave-vaisselle, on gagne du temps. Mais si ce temps gagné disparaît dans une distraction abrutissante, le sentiment ressenti après avoir lavé la dernière assiette n'aurait-il pas finalement été plus satisfaisant ?

De même, on dispose maintenant de toute une flopée d’innovations nous permettant d’effectuer un même travail qu’il y a 50 ans mais bien plus rapidement. Pour autant, nous travaillons toujours autant : ce temps que l’on a gagné a été comblé par des tâches inutiles, des bullshit jobs, qui visent à occuper ce temps libre dont on ne sait que faire.

On aimerait alors parfois se priver de l’innovation pour exercer nos compétences et ressentir ce sentiment d’accomplissement. Mais en présence de concurrence, ce n’est pas si simple. En choisissant de se passer d’un outil, on se condamne souvent à être moins performant que ceux qui l’utilisent. Inévitablement, dans notre société capitaliste, ceux qui ont troqué leurs compétences, et, par la même occasion, leur bonheur, contre de l’efficacité seront favorisés.

Aujourd’hui, le métier de développeur laisse le choix entre résoudre les problèmes par soi-même, en utilisant ses propres compétences de résolution de problèmes, ou bien utiliser l’IA et n’avoir plus qu’un rôle de relecteur.

Mais est-ce vraiment un choix ? Peut-être, mais plus pour longtemps : les développeurs utilisant l’IA sont d’ores et déjà plus efficaces que ceux qui ne l’utilisent pas. L’IA ne cesse de s’améliorer et cet écart, encore léger aujourd’hui, s’agrandit de jour en jour. Dans ce monde où ce qui importe est la création d’un maximum de richesse, le développeur a le choix entre dénaturer son métier ou bien se faire éjecter petit à petit du métier qu’il aime.

Et ce qui arrive au développeur aujourd’hui est arrivé à bon nombre d’artisans lors de la révolution industrielle : c’est le prix du progrès. Ce qui était un métier demandant compétence et donnant satisfaction est aujourd’hui devenu un passe-temps : la poterie, la couture, etc. On a troqué la compétence contre une richesse et un gain de temps pour finalement utiliser ce temps gagné pour retourner faire ce que l’innovation a remplacé : ce besoin de créer et de faire des tâches compliquées nous occupe et nous rend heureux.

Cela rappelle la fameuse histoire du pêcheur et de l’homme d’affaires :
Un homme d’affaires en vacances rencontre un pêcheur rentrant tout juste au port avec plusieurs beaux poissons. Il complimente le pêcheur et lui demande combien de temps cela lui a pris de les pêcher.
Pêcheur : “Ho, pas très longtemps.”
Homme d’affaires : ”Mais alors, pourquoi n’êtes-vous pas resté en mer plus longtemps pour en attraper plus ?”
Pêcheur : “Cela suffit amplement à couvrir les besoins de ma famille.”
Homme d’affaires : “Mais que faites-vous le reste du temps ?”
Pêcheur : “Je fais la grasse matinée, je joue avec mes enfants, je fais la sieste avec ma femme. Le soir, je vais au village voir mes amis. Nous buvons du vin et jouons de la guitare. J’ai une vie bien remplie.”
Homme d’affaires : “Mais quelle perte de temps ! Vous pourriez pêcher plus longtemps pour dégager des bénéfices. Avec ces bénéfices, acheter un plus gros bateau puis engager un équipage pour ensuite acheter toute une flotte. Vous pourriez ensuite déménager en ville pour gérer vos affaires.”
Pêcheur : “Et après ?”
Homme d’affaires : “Après, vous seriez riche !”
Pêcheur : “À quoi bon ?”
Homme d’affaires : “Mais enfin quelle question ! Avec autant d’argent, vous pourriez prendre votre retraite et aller vous installer dans un petit village côtier, faire la grasse matinée, jouer avec vos enfants, faire la sieste avec votre femme et le soir, aller au village voir vos amis pour boire du vin et jouer de la guitare avec eux.”

Grâce à un outil qui nous rend dépendants, on rend le métier plus simple et plus efficace. Mais cette perte de difficulté réduit voire annule le sentiment d’accomplissement. Demander à une IA de coder à notre place est peut-être plus efficace mais ne procure aucun plaisir. Passer l’aspirateur ou tondre la pelouse n’est peut-être pas agréable, mais utiliser un robot pour le faire à notre place, c'est renoncer au bonheur que l’on ressent lorsque l’on a enfin fini cette corvée.

C’qui compte, c’est pas l’arrivée, c’est la quête. Orelsan

La satisfaction d’accomplir est un besoin humain : si on ne la trouve plus dans notre métier, on est obligé de la chercher ailleurs.

L’homme ne vivra pas de pain seulement. Matthieu 4:4

Certaines choses s’obtiennent encore uniquement par le travail et la compétence : la richesse ne peut les acheter. L’argent ne peut nous rendre écrivain, artiste, athlète ou virtuose du piano : ces choses-là ont une grande valeur à nos yeux car elles sont le reflet d’un investissement important et ne peuvent s’obtenir en “trichant”.

Mais les domaines épargnés par les outils modernes se font de plus en plus rares : à quand la pilule magique permettant de devenir un grand musicien ou de se muscler ?

Renoncer aux innovations, c’est renoncer au progrès, et, par là, renoncer à une grande part de ce qui définit l’humanité. L’humain est tel qu’il est actuellement car il a su tirer sa force des outils qu’il a créés : les rejeter en bloc n’est pas seulement absurde, c’est aussi contre nature.

Le propre de l’homme n’est pas l’intelligence mais la connaissance. Samuel Veissière

Ce que je constate simplement, c’est que remplacer une tâche longue et fastidieuse qui demande des compétences n’est pas un raccourci vers le bonheur mais plutôt une manière de le contourner.

Gagner en efficacité, ce n’est pas gagner en bonheur. Lorsqu’il y a concurrence, l’innovation devient parfois une obligation, mais si ce n’est pas le cas, il faut bien jauger ce qu’elle nous apporte et nous coûte.

Les outils modernes rendent la société plus puissante mais également plus dépendante. Supprimer du jour au lendemain toutes les innovations provoquerait inévitablement un effondrement de la société. Revenir à l’âge de la préhistoire mais sans avoir aucune des compétences nécessaires à la survie : autant dire qu’on ne ferait pas long feu.

L’imprimerie a apporté beaucoup à l’humanité : il est indéniable que la civilisation, 200 ans après son invention, a gagné en efficacité et en connaissance. Mais si on venait à perdre cette innovation, tout ce progrès partirait en fumée. Voire pire, on se retrouverait sans doute perdant : l’imprimerie nous a certainement privés d’une partie de notre capacité de mémorisation. En effet, pourquoi retenir si on a l’information dans un livre qu’il nous suffit de consulter ?

Les ethnographes ont observé que les cultures de tradition orale, n’ayant pas accès à l'écriture, développent souvent une mémoire bien plus fine, précise et collective que celles des sociétés alphabetisés. Samuel Veissiere

Plus l’humain dispose d’outils, plus il est faible si on l’en prive. L’humain, pris à part, s’affaiblit à mesure que la société progresse.

Fragile par nature mais résilient par culture. Samuel Veissière

Mais faut-il s’en inquiéter ? Ces innovations ne sont-elles pas acquises ? Les perdre semble sans doute être un scénario impensable pour beaucoup. Pourtant, les ressources naturelles, notamment le pétrole, s’épuisent : on ne perdra pas à proprement parler l’innovation, mais on risque de ne plus pouvoir la faire fonctionner.

Outre cette crainte de s’en voir privé, on peut se demander aussi si ces innovations ne nous coûtent pas quelque chose de plus insidieux.

L’imprimerie et Google nous ont fait perdre de la mémoire, et aujourd’hui, on peut se demander si l’IA ne serait pas en passe d’atrophier nos capacités à rédiger, à nous exprimer, voire même à penser. Pour moi, la mémoire et la maîtrise de la langue forment les socles de notre capacité à réfléchir : l’une nous donne la matière tandis que l’autre nous donne la manière.

Laisser l’innovation nous priver de nos compétences nous a sans doute fait perdre quelque chose sans que nous nous en rendions compte : on ne pourra jamais en être sûr, mais on est peut-être passé à côté de grandes idées. Par contre, le gain en efficacité et en richesse est mesurable et tangible : comment lutter contre ça dans une société capitaliste comme la nôtre ?

Les outils sont le propre de l’homme, ils nous apportent beaucoup mais nous privent de compétences. Avant de les utiliser aveuglément, il serait sage de confronter ce qu’ils nous apportent à ce qu’ils risquent de nous prendre. Parfois, renoncer à la facilité et au confort est sans doute la meilleure option.

Nommer

Ce sont les maux incertains qui nous tourmentent le plus. Sénèque

Nommer les choses permet de leur donner une importance, mais également de pouvoir y réfléchir.

Notre pensée est structurée par le langage : plus notre vocabulaire est riche, plus on a de matière pour réfléchir. Toutes les langues ne contiennent pas les mêmes mots : un mot naît d’abord par besoin, lorsque l’on ressent un manque dans nos possibilités d’expression.

Selon les régions du monde, toutes les choses n’ont pas la même importance : les Esquimaux disposent de plusieurs mots pour les différents types de flocons de neige et les Bédouins de différents mots pour désigner le sable. On nomme ce qui a de l’intérêt pour nous : si quelque chose n’est pas nommé, on peut difficilement en parler ou y réfléchir.

La langue, tant dans le vocabulaire que dans la grammaire, évolue avec le temps : les mots sont plus ou moins utiles selon les régions mais également selon les époques. Les règles de grammaire et les dictionnaires sont bien sûr nécessaires dès lors qu’une langue est parlée par un grand nombre de personnes : sans cela, une même langue se transformerait inévitablement en plusieurs autres dans différentes régions. Ces normes freinent l’évolution de la langue sans pour autant la stopper complètement. Et c’est pour le mieux car une langue qui n’évolue plus perd son essence : elle sera délaissée avec le temps, devenant de moins en moins pertinente à mesure que le monde évolue.

Ce qui est vrai pour la langue l’est également pour nos sentiments, nos sensations ou nos peines : si on ne parvient pas à les décrire, à les exprimer, on ne peut pas les comprendre ni agir dessus.

Et pourtant, on garde, souvent à dessein, dans la brume les choses que l’on n’ose pas avouer aux autres ou à soi-même. Mais dans cette brume, on se retrouve coincé, on n’ose plus avancer, on se condamne à rester dans une situation qui ne nous convient peut-être pas.

Parfois dans une relation, on sent que quelque chose ne va pas, mais si l’on a peur de s’y confronter, on ne peut qu’imaginer. Et bien souvent, on imagine le pire, on se raconte des histoires, on extrapole à partir du peu d’informations qu’on a. Tant que le problème reste dans la brume, on le vit de la pire des manières : on imagine une montagne alors qu’il ne s’agit peut-être que d’une simple colline.

Lorsqu’on se retrouve dans la position inverse, lorsque quelque chose nous gêne, on le garde souvent pour nous, par peur de blesser l’autre ou en espérant, peut-être, que le problème se résolve de lui-même. Mais, plus on attend, plus il s’aggrave. Et à mesure que l’ampleur du problème augmente, notre ressentiment grandit et il devient de plus en plus difficile d’en parler.

L’avantage, c’est qu’on peut agir dans les deux cas : ce n’est jamais une partie de plaisir, mais le jeu en vaut toujours la chandelle. C’est, selon moi, le fondement d’une relation saine : s’il y a des non-dits, des choses cachées dans la brume, la relation est vouée à l’échec.

C’est parfois la peur de compromettre la relation qui empêche de parler : on préfère se leurrer, se faire croire que tout va bien et retarder la confrontation inévitable. Mais plus on tarde, plus la confrontation future prend de l’ampleur et risque de briser la relation. La vérité, l’honnêteté, qu'elles renforcent ou fragilisent la relation, la rendent réelle : une relation basée sur le mensonge et les non-dits n’est pas une vraie relation.

Se dire les choses, s’ouvrir à l’autre et le pousser à s’ouvrir à nous, c’est le cœur d’une relation durable et épanouissante.

Ne pas oser se confronter à l’autre dans une relation est une chose, mais parfois on n’ose même pas se confronter nous-mêmes, on se cache la vérité.

Se sentir mal au quotidien sans vraiment comprendre pourquoi ou, pire, sans chercher à comprendre pourquoi est commun. On a peur que notre réflexion nous amène devant des choix inconfortables, que notre réflexion nous révèle un chemin épineux et risqué.

Mais ce mal-être ne disparaitra pas de lui-même et il peut empirer avec le temps : si on ne le nomme pas, on ne peut pas agir dessus, et on est alors condamné à vivre avec pendant le restant de nos jours.

Nommer les choses n’est que la première étape : l’étape qui permet de sortir du flou, de pouvoir distinguer ce qu’il nous faudrait faire.

Parfois on préfère le flou, on reste dans notre situation qui ne nous convient pas, on se convainc que c’est la vie et qu’il n’y a rien à y faire. Mais la réalité, c’est souvent qu’on refuse cette introspection par peur de ce qu’elle implique.

Une fois révélé, ce qui était une sensation de mal-être devient un problème tangible qu’on peut s’atteler à résoudre. On ne peut plus se cacher derrière un manque de connaissance : si on n’agit pas, c’est par peur, par lâcheté ou parce que c’est impossible.

Il y a maintenant 1 an et demi, après mon doctorat, je suis entré dans le monde du travail en rejoignant une petite entreprise avec une bonne ambiance, une mission intéressante et un bon salaire. Malgré cela, j’ai ressenti un mal-être dès les premiers mois, un mal-être qui m’a poursuivi jusqu’à ce que je le confronte.

J’ai alors compris que ce métier ne me convenait simplement pas, que je devais changer. Bien sûr, me l’avouer à moi-même n’a pas été facile : renoncer à un salaire important, faire une croix sur les connaissances emmagasinées pendant mes 8 années d’études et devoir recommencer à zéro autre chose. Mais cerner le problème puis réussir à prendre les choses en main pour le résoudre m’a apporté une immense fierté et m’a libéré de cette sensation de mal-être si désagréable.

Une autre de mes expériences, plus parlante, mélange l’introspection et les relations. Une relation amoureuse, terminée il y a pourtant plusieurs années, me faisait toujours ressentir quelque chose sans que je réussisse ou que j’ose mettre des mots dessus. Il y a quelques mois, j’ai décidé de confronter ces sentiments par l’écriture : une des meilleures manières, pour moi, de se parler à soi-même et d’apprendre à se connaître.

La conclusion de mes écrits était limpide : je l’aime encore. Dès que j’ai compris cela, j’ai écrit un poème et un message pour lui exprimer tout mon amour. Plutôt que de rester dans le flou et d’imaginer le pire en ne lui avouant pas, j’ai agi, sans attendre, pour révéler mes sentiments. J’ai clarifié d’abord en moi puis avec elle ce que je ressentais.

Loin de moi l’idée de m’ériger en modèle, je cherche juste à montrer par l’exemple que révéler ce qui est caché, même si c’est risqué, sera presque toujours le meilleur choix.

Pour voir sa destination et avancer sereinement, il faut d’abord dégager le brouillard sur la route.

Nommer les choses, c’est dévoiler le chemin qu’il nous faut prendre. La route révélée sera souvent périlleuse, mais avoir la possibilité d’avancer sera toujours préférable à se condamner à stagner.

La variété

Quand j’entends mes amis ou d’anciens collègues parler, je me rends compte que la variété n’est pas seulement un luxe mais presque une nécessité pour beaucoup d’entre eux. Plusieurs fois par semaine, en plein Paris, j’entendais mes collègues se plaindre du manque de diversité des restaurants.

Il en va de même pour les vacances, beaucoup éprouvent le besoin de partir visiter de nouveaux pays, en avion, à plusieurs milliers de kilomètres.

La variété dans les séries et les films est astronomique sur chaque plateforme de streaming, mais pour la plupart, ce n’est pas suffisant : il faudrait en avoir plusieurs, voire toutes, pour trouver une variété suffisante.

Toutes ces choses laissent penser que la variété est devenue cruciale, voire indispensable pour beaucoup aujourd’hui.

Mais d’où vient ce besoin de variété ? Est-il inhérent à notre espèce dans le sens où les humains de toutes les époques, face à une telle variété, voudraient forcément en profiter ? Ou bien est-ce un manque de variété dans notre quotidien qui crée un besoin de compensation dans le domaine des loisirs et de l’alimentation ?

Selon moi, une trop grande monotonie ne convient pas à l’humain : le chaos et les imprévus sont nécessaires.

Qui sait en s’éveillant de quoi sa journée sera faite est déjà un peu mort. Nassim Taleb

Mais ce que l’on tente de faire, pallier cette monotonie par une alimentation variée ou le divertissement extrême, représente, pour moi, une compensation insuffisante.

Chaque jour, on fait les mêmes tâches, avec les mêmes horaires, dans le même lieu et avec les mêmes collègues. Pour rendre cela supportable, on tente de se convaincre que notre journée n’était pas monotone en mangeant un plat différent le midi ou en commençant une nouvelle série le soir. Compenser une vie monotone grâce au bonheur d’un repas différent chaque jour me semble être une piètre consolation.

Également, partir en vacances à l’étranger, c’est introduire une variété extrême, c’est avoir quelque chose à raconter : une nouvelle culture, un nouveau climat, de nouveaux lieux. Ce besoin de vacances lointaines et dépaysantes s’explique, selon moi, par un besoin de compenser un extrême par un autre : on compense l’extrême monotonie du quotidien par une expérience en tout point différente.

Le travail a certainement toujours été monotone, mais la société moderne a rendu cette monotonie extrême. Elle a muselé une source qui introduisait inévitablement de la variété par ses caprices : la Nature. Le salariat, omniprésent dans la société moderne, introduit des horaires fixes, un salaire assuré, des tâches précises : toutes ces choses sont rassurantes pour le travailleur mais suppriment toute diversité.

C’est le constat d’un ami qui m’a poussé à cette réflexion : selon lui, les ingénieurs sont attirés par l’aventure car beaucoup se lancent dans des défis sportifs comme des trails ou des triathlons.

Naïvement, c’est en effet ce que l’on pourrait déduire. Mais est-ce que cela ne viendrait pas plus d’un ennui profond, d’une monotonie dans leur profession, qui induirait ce besoin viscéral d’aventure ? D’autant plus que cet engouement des ingénieurs pour l’aventure est plutôt récent et ce n’est pas pour rien : l’ingénieur d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’il y a 20 ans. Le métier s’est appauvri, les tâches monotones ont pris le pas sur la débrouillardise et les récentes avancées de l’IA ne font qu’accentuer ce phénomène.

Ce besoin d’aventure, je l’ai vécu pendant toute la période où j’étais ingénieur : calisthénie, handbalancing, marathon, escalade. J’ai toujours eu besoin d’un objectif annexe me permettant de compenser mon emploi monotone.

Comment tenir sans un objectif qui apporte au moins un peu de satisfaction ? Ce besoin de variété, de chaos est ancré en nous : la nature est tellement complexe et riche que deux journées ne peuvent être identiques pour quelqu’un hors du confort de la civilisation.

Ce confort, qui nous offre une certaine résistance aux aléas naturels, est probablement le fondement du progrès : sans crainte pour notre survie immédiate, on peut se consacrer pleinement à un projet.

Mais même si cette monotonie moderne semble, à première vue, bénéfique et protectrice, elle met notre instinct en cage. Les activités annexes, qui compensent ce manque, ne sont qu’un petit pansement sur une blessure profonde : elles nous permettent de survivre mais pas de vivre.

Ne parlez pas de “progrès” en matière de longévité, de sécurité ou de confort avant d’avoir comparé l’animal du zoo à celui en liberté. Nassim Taleb

Pour certains, c’est peut-être un sacrifice acceptable : la stabilité obtenue permet d’envisager des projets sur le long terme plus sereinement, comme acheter un logement ou fonder une famille. Mais pour moi, c’est refouler ma nature profonde : toutes les compensations du monde ne feront pas disparaître les barreaux de la monotonie moderne.

Bien sûr, il ne s’agit pas de fuir la civilisation : elle est également le propre de l’homme. Au même titre que l’embrasser pleinement est un lit de Procuste, l’ignorer complètement, c’est renier une partie de ce qu’est l’humain : chacun doit trouver son équilibre.

Nos ancêtres n’avaient que peu de variété dans leur quotidien : aliments locaux et de saison, déplacements rares et seulement quelques distractions peu stimulantes. Et pourtant, je pense que, grâce au chaos naturel, leurs vies étaient beaucoup plus variées et enrichissantes que les nôtres. Aujourd’hui, on endure la monotonie en la cachant tant bien que mal derrière de brefs épisodes de variété extrême : notre vie ne se suffit plus à elle-même.

Constater en soi-même ce besoin vital de variété, que ce soit dans les repas, les voyages ou encore les distractions, est un signe qui ne trompe pas : c’est se rendre compte d’un problème plus profond dans notre vie, un problème qui vaut le coup de se poser des questions.

Répartir son effort physique

Imaginer comment nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient est, pour moi, une manière à la fois amusante et enrichissante de guider ma vie. Bien sûr, le récit que l’on se fait de la vie de nos ancêtres n’a que très peu de chances de coller avec la réalité de l’époque : les données archéologiques ne sont pas suffisantes, alors on romance, on raconte des histoires, on extrapole.

Les tribus humaines étaient nombreuses, isolées et réparties géographiquement dans des environnements bien différents : chercher “la” façon de vivre de nos ancêtres est absurde, il faudrait plutôt chercher “les” façons de vivre. À cet égard, les quelques données archéologiques dont on dispose perdent encore de leur valeur : on ne dispose que d’informations sur des tribus précises dans des régions limitées, ce qui biaise inévitablement notre vision.

C’est un problème assez commun en archéologie : on se base sur ce qui a survécu au temps. Les écrits qu’il nous reste sont ceux faits sur un support durable comme des tablettes d’argile ou des papyrus, mais peut-être que beaucoup de textes ont été perdus parce que le support choisi n’a malheureusement pas permis leur conservation. Certes, se baser sur les quelques informations dont l’on dispose est mieux que de simplement imaginer, mais il ne faut pas oublier ce qu’on ne voit pas : penser que les Mésopotamiens n’écrivaient que sur les sujets que l’on retrouve sur les tablettes d’argile est peut-être une grave erreur.

La seule certitude que l’on peut avoir, c’est que nos ancêtres ne vivaient pas comme nous vivons actuellement. Choisir de rester dans une vie moderne qui ne me convient pas car “on ne peut pas savoir comment nos ancêtres vivaient” me semble absurde. Je préfère raisonner de la manière suivante : je sais qu’ils ne vivaient pas comme nous vivons aujourd’hui, et pour le reste je me fie à mon instinct et mon imagination.

Les gens sont parfaitement en droit de se fier à leur instinct ancestral personnel et d'écouter leur grand-mère (ou Montaigne) ; et ce avec de bien meilleurs résultats que ceux obtenus par ces imbéciles de décideurs politiques. Nassim Taleb

M’éloigner de la modernité et émettre des hypothèses plausibles sur le passé représente pour moi une quête, presque un jeu, où l’objectif est de trouver la façon de vivre qui me convient.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Ne pouvant ni ne désirant me couper complètement de la vie moderne, je tente d’allier le meilleur des deux mondes : concilier les avantages de la vie moderne avec notre façon naturelle de vivre. Pour cela, je ne me contente pas de supposer, j’expérimente.

D’ailleurs, même si l’on disposait d’une machine à voyager dans le temps, l’étape d’expérimentation serait quand même indispensable. Comment distinguer, sinon, parmi les multiples façons de vivre, de manger et de dormir, celle qui nous correspond ?

Commettre des erreurs est la chose la plus rationnelle que l’on puisse faire, car lorsqu’elle ne coutent pas cher, elles sont source d’avantages et de découvertes. Nassim Taleb

Mais venons-en à nos moutons, quel est le rapport avec la répartition de l’effort physique ?

Pour moi, il s’agit d’un cas parfait pour montrer à quoi peut ressembler ce jeu d’imagination et d’instinct.

Ce croquis de Nassim Taleb, qui présente des suppositions sur la répartition de l’effort physique de nos ancêtres par rapport à la nôtre, a été le point de départ de ma réflexion.

Le monde moderne est soit trop binaire (pour ceux qui font du sport), soit simplement trop sédentaire (pour les autres). La plupart des humains restent assis toute la journée devant un ordinateur et certains s’autorisent parfois une période de sport intense, pendant leur temps libre. Bien sûr, le repos était une partie importante de la vie de nos ancêtres et l’exercice intense devait parfois être nécessaire. Mais il nous manque ce qui se situe entre ces deux extrêmes : l’activité physique à faible intensité.

Pourtant, on est conscient de ce besoin de répartition. Les jeunes enfants ont de longues récréations et vont jouer au parc après l’école : n’importe quel parent sait à quel point c’est bénéfique, voire même indispensable pour le bon développement de l’enfant.

Mais plus on grandit, plus ces moments d’efforts physiques légers sont mis de côté. À mesure que l’on progresse dans les études, les pauses diminuent et rien n’est fait pour nous donner l’envie d’aller jouer ou nous dépenser, c’est même l’inverse. Enfin, lorsqu’on devient adulte, les pauses sont rares et consistent uniquement à fumer une cigarette ou à boire un café en discutant.

Ce qui nous faisait du bien étant enfant, ce qui rendait une journée d’étude supportable, a peu à peu été effacé de notre vie.

Alors bien sûr, enfants et adultes n’ont pas forcément les mêmes besoins. Mais les rares fois où, étant adulte, on se retrouve à faire du sport à midi ou toute autre activité un tant soit peu physique sont toujours une grande source de bonheur.

Chercher à reproduire la répartition de l’effort de nos ancêtres lorsqu’on est salarié dans un travail de bureau est tout simplement impossible : les contraintes de liberté qui viennent avec le salariat nous en empêchent. Certes, on peut compenser un peu en utilisant notre temps libre. Mais en faisant cela, on perd encore plus notre liberté : le salariat, en plus de nous empêcher d’agir comme on le souhaite pendant nos heures de travail, nous contraindrait à utiliser une partie de notre temps libre restant pour avoir une répartition de l’effort physique adéquate.

Un travail physique, agriculteur ou artisan par exemple, offre à cet égard des avantages potentiellement considérables : la journée de travail est une alternance entre repos et tâches physiques de faible intensité. C’est ce qui, pour moi, émule au mieux la vie de nos ancêtres.

Reste les efforts à haute intensité. Aujourd’hui, les sédentaires faisant attention à leur santé font régulièrement du sport en salle, mais est-ce que l’intensité est bien choisie ? Difficile à dire : chacun a sa manière de pratiquer. Les efforts à l’échec doivent, selon moi, constituer une exception : la fatigue nerveuse engendrée pour le reste de la journée est probablement quelque chose que nos ancêtres évitaient dans la mesure du possible. L’effort intense vaut rarement le sacrifice de son énergie, sauf bien sûr en cas de crainte pour la vie, ce qui devait arriver relativement rarement.

Le sédentaire peut se permettre ces efforts intenses car il n’aura pas besoin de son physique pour le reste de sa journée : il restera de toute façon assis, à se reposer pendant l’essentiel de son temps. Mais pour un humain qui vit de son physique et qui ne dispose pas de nourriture illimitée, la bonne gestion des ressources est indispensable.

Également, on pourrait croire qu’un gros effort compenserait la sédentarité, comme si la moyenne de l’effort était ce qui importait : mais ce n’est qu’une supposition hasardeuse qui n’a aucune raison de s’avérer vraie.

À nouveau, ce que j’ai exposé ici sur la répartition de l’effort n'est qu’une théorie. Cela peut paraître logique, mais c’est une histoire, une fiction, que je vous raconte. Mais cette histoire me convainc et je compte bien la tester dans ma quête de la vie qui me correspond réellement.


La poésie

J’ai trouvé un domaine où l’IA est complètement nulle et cela me comble de bonheur.

J’ai un parcours assez atypique : je me considère aujourd’hui comme vigneron et écrivain, et pourtant j’ai un doctorat en intelligence artificielle. J’ai passé 8 ans de ma vie à créer, entraîner et essayer de comprendre les IA.

Bien utilisés, les modèles de langage (ChatGPT et assimilé) sont des outils puissants. Selon les domaines, leur utilité et leur compétence varient, mais ils peuvent en général apporter au moins un petit quelque chose. En informatique, un domaine sur lequel j’ai consacré toutes mes études puis deux années de ma vie professionnelle, l’IA a presque pris le pas sur le développement de code. Le métier de développeur est en train de changer profondément : au lieu d’écrire du code, le développeur écrit des instructions à l’IA et se contente de relire le code généré.

Ce métier, apprécié pour sa débrouillardise et sa capacité à résoudre des problèmes, se transforme alors en un métier de manager et de relecteur. Et pour le développeur, utiliser l’IA n’est pas un choix, c’est une obligation s’il veut conserver son boulot : aujourd’hui, le développeur “sans IA” est déjà moins efficace que son équivalent “IA” et cet écart se creuse de jour en jour. Voir mon travail se faire dénaturer pour devenir quelque chose dont j’ai horreur a certainement contribué à me faire sauter le pas.

Pourtant, ma reconversion n’est pas une fuite pour éviter l’intelligence artificielle, loin de là. Je reconnais sa puissance, je vois ce dont elle est capable, je sais qu’elle remplacera bon nombre de métiers, mais je suis surtout convaincu qu’elle ne remplacera jamais un écrivain. Elle pourra, et c’est peut-être déjà le cas, écrire des textes d’une grande qualité, mais elle ne pourra pas écrire vos textes : elle n’est pas et ne sera jamais capable d’écrire exactement ce que vous auriez écrit. L’IA peut imiter mais ne peut pas devenir Albert Camus, Victor Hugo ou vous-même.

Chaque écrivain est unique, chaque texte propre à une personne et à un instant : c’est ce qui fait la beauté et la diversité de l’écriture. L’IA pourra peut-être écrire un texte considéré par beaucoup comme meilleur, plus pertinent et plus travaillé que le vôtre, mais elle n’aurait jamais pu écrire exactement votre texte.

Les écrits d’un auteur dépendent de l’individu, de ses émotions du moment, de son état de fatigue et de tout ce qui lui est propre. Si on faisait l’expérience de demander à un écrivain d’écrire sur un sujet à différents moments de sa vie, ou même de sa journée, le résultat serait à chaque fois bien différent. Si même l’écrivain est incapable de s’imiter parfaitement, comment une IA le pourrait-elle ?

Jamais deux individus n’ont jugé la même chose de la même façon, et il est impossible de voir deux opinions exactement semblables, non seulement chez des individus différents, mais chez le même, à des moments différents. Montaigne

Pour autant, l’IA peut être utile pour l’écrivain. Bien utilisée, elle lui permet d’aller plus vite sans trop dénaturer ses textes. À l’image d’une recherche dans un dictionnaire de synonymes, l’IA peut nous permettre de reformuler des phrases que l’on a écrites mais qui ne nous conviennent pas réellement.

Elle ne peut pas écrire à votre place : si c’est ce que vous lui faites faire, ce ne sont plus vos textes. Mais elle peut vous aider à les améliorer, à les reformuler selon vos désirs et bien plus rapidement que si vous aviez dû faire ce travail par vous-même. Bien sûr, les textes obtenus ne seront pas complètement vôtre, mais si le but est de transmettre des informations rapidement et de manière intelligible, l’IA offre un raccourci qu’il serait bête de négliger.

L’écrivain qui tient à reformuler ces textes par lui-même peut se retrouver bloqué par sa connaissance limitée des éléments de langage. Utiliser l’IA permet de découvrir des éléments de style que nous n’avons pas l’habitude d’utiliser ou que nous ne connaissons même pas. Reformuler par soi-même renforce notre maîtrise de la langue tandis qu’utiliser l’IA renforce notre connaissance de la langue. L’idéal serait alors d’alterner entre ces deux manières de travailler son texte ?

Un processus pourrait être le suivant :

J’écris mon texte.
Je le relis en reformulant ce qui ne me convient pas et j’améliore, par là, ma maîtrise de la langue.
Si, après une longue réflexion, il reste encore certaines phrases qui ne me conviennent pas, je demande à l’IA de reformuler et celle-ci me propose alors des reformulations.
Ces reformulations me permettent alors, d’une part d’avoir un texte qui me satisfait et d’autre part, d’apprendre de nouvelles manières d’utiliser ma langue.

J’insiste, il ne faut vraiment l’utiliser qu’en dernier recours, après avoir essayé soi-même de faire un texte satisfaisant. Par facilité, je me suis surpris à l’utiliser de manière systématique sans même prendre le temps de réfléchir par moi-même. Depuis cet épisode, j’ai choisi de complètement arrêter de l’utiliser : je préfère ne pas avoir le texte “parfait” plutôt que renoncer à une partie du métier d’écrivain.

Aujourd’hui, j’écris seul, sans IA. Mais j’ai conscience que mon texte pourrait, à mes yeux, être meilleur grâce à une utilisation raisonnée de celle-ci : je n’exclus pas, un jour, de me remettre à l’utiliser.

Mais je sais qu’écrire seul, au-delà d’être quelque chose qui me permet d’apprendre à maîtriser la langue, est aussi quelque chose qui me comble de bonheur : bonheur que j’ai du mal à ressentir lorsque j’utilise l’IA pour m’accompagner. L’idéal serait alors de trouver un domaine où elle est complètement nulle et où ne pas l’utiliser s’imposerait comme l’évidence.

Ce domaine, je l’ai trouvé : la poésie. J’aime écrire des poèmes pour exprimer mes émotions et faire plaisir à mes proches. J’écris dans un style assez classique : alexandrin avec rimes, mais sans m’imposer d’autres règles plus précises.

J’écris toujours selon mon inspiration et mon intuition, sans compter les syllabes. Souvent, je tombe juste, mais parfois, je dépasse ou n’atteins pas les 12 syllabes. C’est alors que je commence un travail sur mes vers : trouver des synonymes ou d’autres façons d’exprimer les mêmes émotions mais avec le bon nombre de syllabes.

Pourquoi ne pas alors demander à l’IA de faire ce travail, de reformuler certains vers sans perdre la rime ni le sens mais en adaptant le nombre de syllabes ?

Eh bien, j’ai essayé, et l’IA n’y arrive pas, mais alors pas du tout : c’est une catastrophe. Elle compte mal les syllabes, elle ne comprend pas les jeux de mots, elle ne respecte pas la consigne de garder la rime : rien ne va, elle est juste incompétente et m’en rendre compte m’a empli de bonheur.

Avec mon bagage en IA, je sais que ce défaut est en partie dû à sa conception : elle sépare les mots en tokens qui n’ont rien à voir avec des syllabes, ce qui explique sa difficulté à les compter précisément. Mais ce défaut de conception n’explique pas tout : la façon dont elle est entraînée ne semble pas lui donner ne serait-ce que quelques compétences en poésie.

Dans toutes les formes d’art, l’IA ne remplacera jamais l’artiste. Cependant, elle a déjà ou aura bientôt les capacités d’un artiste excellent : écriture, dessin, peinture, cinéma. Mais en poésie, du moins pour le moment, elle semble encore très loin de ça : son niveau est plus que médiocre.

Cela m’a donné goût à la poésie : j’adore maintenant écrire des poèmes, seul avec mes pensées, sans même envisager de m’aider de l’IA.

Bien sûr, même si je décide de l’utiliser pour mes essais, je prévois de m’en passer la majorité du temps : mon premier jet sera évidemment écrit à la main dans un cahier. Ma reformulation initiale et mes ajustements finaux se feront également sans elle. Mais m’en passer complètement, c’est renoncer à un texte qui serait sans doute devenu meilleur à mes yeux : je veux que mes textes soient le plus en phase avec ce que je cherche à exprimer intérieurement et l’IA pourrait me permettre de me rapprocher de cet alignement.

La poésie restera toujours mon échappatoire : l’IA est tellement incompétente dans ce domaine que l’utiliser ne peut résulter qu’en une perte de temps et éventuellement une bonne rigolade. Devant mes poèmes, je passe du temps à réfléchir, je cherche des mots, des tournures de phrases : un travail long et fastidieux que personne ne pourra faire à ma place.

Également, je destine mes essais à autrui, et c’est pour cela que je les désire les plus intelligibles possibles et les plus en phase avec mes pensées intérieures : je souhaite exprimer les choses pour les rendre aussi évidentes pour mes lecteurs qu’elles le sont dans mon esprit.

Mes poèmes sont destinés à mes proches uniquement et, dans ce cadre, l’authenticité restera toujours préférable à la qualité. Même si l’IA devient une poète incroyable, je ne l’utiliserai jamais pour m’aider à en écrire.

Rester un enfant

Garder son âme d’enfant sonne souvent comme un compliment : c’est un gage de créativité, de liberté de penser et de curiosité.

Pour moi, ces qualités sont le cœur même de ce qu’on voudrait conserver de notre enfance. C’est la partie magique, celle qui nous fait découvrir et vivre des expériences nouvelles chaque jour. L’enfant n’a pas encore été façonnée, il est encore libre de devenir ce que bon lui semble.

Mais être un enfant, au-delà de la créativité, c’est également être dénué de responsabilité. Et, de nos jours, c’est plutôt cette partie de l’enfance que la plupart choisissent de garder.

Un enfant est surprotégé : il n’a pas à se soucier des dangers du monde car il a toujours ses parents pour le protéger. Chaque risque qu’il prend se fait avec leur accord : il n’y a donc pas réellement de danger. Pouvoir prendre des risques sans crainte éveille la curiosité et l’imagination : rien ne retient un enfant d’aller expérimenter des tas de choses. Dès lors que ses parents l’acceptent, il peut se plonger corps et âme dans l’inconnu car il sait qu’ils seront toujours là pour nous secourir.

Le monde moderne offre une protection équivalente aux adultes moyennant un cadre rigide et une perte de liberté : un salaire tous les mois, un bureau climatisé, des horaires fixes, des tâches précises, des jours de vacances prévus, aucune prise de risque, aucune responsabilité.

Cette protection, aussi attrayante soit-elle, muselle notre capacité à exprimer un avis. Se prononcer sur un sujet, se révolter contre une décision de son entreprise, ou refuser de faire une tâche contraire à nos principes, c’est risquer de perdre son emploi : pour beaucoup ce n’est plus une option, la crainte prend le pas sur la raison.

Le salarié est, selon moi, un adulte qui reste un enfant surprotégé toute sa vie. Entre être écolier et être salarié, il n’y a finalement que peu de différence : on gagne de l’argent au lieu d’apprendre, mais le reste ne change pas vraiment. À l’image de l’élève qui n’a aucun levier pour décider ce qu’il veut apprendre, le salarié ne peut décider de ce qu’il veut faire : l’un est contraint à apprendre, l’autre à exécuter.

Au Moyen Âge, l’emploi n’était pas une fin en soi mais une étape de l’apprentissage. L’apprenti consent à sacrifier quelques années de liberté pour apprendre un métier : l’écuyer sert le chevalier, l’apprenti sert le forgeron, l’assistant artiste sert le maître, la dame de compagnie sert la princesse. Tolérer d’être employé un temps pour emmagasiner des connaissances sous la protection d’un employeur est une chose, mais le rester toute sa vie, c’est refuser de grandir.

Les hommes louent leurs services. Leurs talents ne sont pas pour eux, ils sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; ce sont ceux qui le louent qui sont chez eux et non eux-mêmes. Montaigne

Choisir le salariat, c’est choisir une vie stable, sans risque, sans imprévus. Mais le risque n’est-il pas ce qui nous fait réellement vivre ? Ne rien risquer, jamais, c’est vivre dans la monotonie d’une vie prévue à l’avance.

Qui sait en s’éveillant de quoi sa journée sera faite est déjà un peu mort. Nassim Taleb

Certains se complaisent peut-être là-dedans, mais ce n’est pas mon cas. Ce métier de salarié, je l’ai vécu presque 2 ans : 2 ans à me poser tous les jours des questions, à me demander si la vie n’a que ça à m’offrir, si je dois me contenter de ça. Après tout, si la plupart l’acceptent, cela ne doit pas être si terrible.

Ils vivent non comme ils veulent mais comme ils ont commencé à vivre. Sénèque

Comme un enfant qui quitte le cocon familial, j’ai finalement fait le choix de changer. C’est sans nul doute un risque : je vais probablement douter, parfois regretter ou penser que j’ai fait une erreur. Mais c’est ce risque, et tous les suivants, qui vont me sortir de cette bulle protectrice, me faire grandir pour enfin devenir un adulte et vivre ce que la vie a à m’offrir.

Remettre en question toute la protection qu’offre la société moderne n’est pas mon point : l’humanité a bâti la société pour garantir une certaine protection qu’il serait bête de refuser, mais si cette protection m’empêche d’avancer et me pousse à rester un enfant, elle est de trop.

Chez l’adulte, la surprotection s’oppose à la créativité.

En vivant sous la protection du salariat, on troque sa créativité et sa curiosité contre de la monotonie et de la prévisibilité. Mais si on choisit de renoncer à cette protection, ces qualités enfantines reviennent, presque par nécessité : ne plus être protégé, c’est se confronter aux risques et faire preuve de créativité pour les gérer au mieux.

La stabilité qu’offre le travail de salarié se compare sans peine à la vie cadrée d’un enfant. Mais pour l’enfant ou l’apprenti, ce cadre se justifie par la nécessité d’apprendre : il a besoin d’ordre et de stabilité pour pouvoir se former sans danger. À l’inverse, le travailleur n’a plus rien à apprendre : toute sa vie professionnelle n’est qu’ordre. Il ne risque rien mais il n’apprend rien non plus : il reste le même de la fin de ses études jusqu’à sa retraite.

On nous pousse à accepter cette stabilité : les banques ne prêtent de l’argent qu’aux employés en CDI, on nous fait miroiter une “situation stable”. On nous donne l’impression que cette stabilité professionnelle est le but de la vie, qu’elle serait nécessaire pour devenir un adulte responsable et pouvoir prétendre à fonder une famille.

Mais c’est un cercle vicieux : un prêt à rembourser, un enfant à nourrir nous rajoute des barrières qui nous empêchent de quitter cette bulle protectrice.

Avec un métier de salarié, un prêt et des enfants, il parait inenvisageable, voire même égoïste, de vouloir se libérer de cette surprotection. Je ne dis pas que les parents salariés et endettés sont condamnés, mais se retrouver dans une telle situation limite énormément la possibilité de changement : les risques pris en quittant le salariat auront un impact sur notre famille et pas seulement sur nous.

Dans le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, la devise de la société est “Communauté, Identité, Stabilité”. Chacun fait ce qu’on lui demande, ce pour quoi il a été conditionné, et reçoit en échange de la stabilité et du bonheur en pilules. Plus personne n’a de responsabilité, il n’y a ni risque ni créativité : toute cette partie de notre humanité a été muselée pour créer une société qui fonctionne parfaitement mais sans aucune surprise.

Pour moi, sacrifier son pouvoir d’expression pour la stabilité du salariat est un premier pas vers ce genre de dystopie.

Quand la société fonctionne et nous semble juste et saine, être un salarié muselé n’est pas vraiment un mal. Mais quand la société change et se tourne vers les extrêmes, les salariés, alors habitués voire addicts à leur salaire de fin de mois, n’osent pas se révolter, et même pire, exécutent des ordres contraires à leurs principes.

– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?

– Pas toujours ; mais qu'importe ?

– Il importe si bien, que de tous vos repas je ne veux en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. Jean de La Fontaine

C’est de cette manière que, petit à petit, le pire arrive : des décisions de plus en plus extrêmes sont prises et acceptées par le peuple. De décisions en décisions, le salarié finit par construire des chambres à gaz ou à garder des prisonniers dans des camps.

Cela peut paraitre un peu rapide et un peu rude : on se dit “nous, on est différent, on refusera de faire ces choses”, mais est-ce vraiment le cas ? Combien d’Allemands auraient dit exactement la même chose et ont quand même fini par contribuer à ces actes horribles ?

Aujourd’hui, combien de personnes disent détester la guerre mais travaillent dans des entreprises d’armement ? Combien de personnes méprisent l’industrie agroalimentaire mais participent à son fonctionnement ? Les principes ne tiennent souvent que quand ils n’impliquent ni risque ni sacrifice.

Dans un James Bond récent, Spectre, le MI6 a été infiltré par une organisation maléfique. Lorsque Bond lui demande de l’aide à Q, ce qui implique qu’il devra désobéir à son employeur, celui-ci est hésitant et répond : “J’ai un prêt et 2 chats.” Pour les besoins du scénario, il finit par aider Bond mais, en réalité, peu auraient ce courage : dépendre d’un salaire restreint notre liberté et l’effet est exacerbé quand d’autres dépendent également de ce salaire.

Il est logique pour une société de vouloir des gens dociles et prêts à exécuter des tâches sans poser de question. Ces emplois salariés sont d’ailleurs indispensables pour le bon fonctionnement de la société. Mais si trop de gens se retrouvent muselés par le salariat, alors empêcher une société ou une entreprise déviante d’arriver à ses fins devient presque impossible.

La linéarité

Naïvement, on raisonne souvent comme si le monde fonctionnait de manière linéaire, que l’effort fourni serait directement proportionnel aux résultats.

Pourtant, notre vie foisonne d’exemples nous prouvant que ce n’est que rarement le cas. Faire 4 h de sport d’affilée n’est évidemment pas 2 fois mieux que de faire 2 h. Boire 2 cafés ne donne pas 2 fois plus d’énergie qu’un seul. Lire 2 fois le même livre n’a pas le même impact que de lire 2 livres. Ce qui se comporte de manière linéaire est l’exception.

La lecture d’un texte 2 fois est plus profitable que de lire 2 choses différentes une seule fois. Nassim Taleb

Mais dans le monde du travail, il semble admis que travailler deux fois plus de temps apporte deux fois plus de résultats. Est-ce qu’une journée de 8 h de travail est vraiment équivalente à deux journées de 4 h ? Cela peut sembler logique à première vue, pourtant il s’agit encore d’une approximation linéaire grossière, issue sans doute du monde de l’industrie.

Selon moi, dès lors qu’un humain est le facteur limitant sur la production, considérer que le nombre d’heures et la production évoluent ensemble linéairement est absurde. Nous sommes tous différents, nous avons tous nos façons de travailler, une efficacité propre et des particularités. Si cette linéarité de 4 à 8 h est peut-être valable pour quelques individus, elle n’a aucune raison de l’être pour tout le monde.

Aujourd’hui, dans bon nombre de métiers, plutôt que de payer à la tâche ou à l’accomplissement, on préfère acheter les heures de quelqu’un sans avoir aucune notion de la qualité de ce temps. Pourtant, il est évident qu’une heure d’une personne qui travaille 16 h par jour en se privant de sommeil n’équivaut pas à une heure de la même personne qui ne travaille que 4 h par jour et se repose le reste du temps.

Selon moi, cette approximation grossière provient principalement de la révolution industrielle. Dans le travail à la chaîne, la machine impose le rythme : le facteur limitant n’est plus l’humain mais la vitesse de la chaîne. Si le rythme de la machine peut être soutenu par le travailleur, alors la relation entre le temps de travail et les résultats est effectivement linéaire : le temps travaillé est équivalent à la productivité.

Le salariat moderne se calque sur cet héritage industriel : le contrat du salarié est défini par un temps de travail hebdomadaire plutôt que par des tâches à accomplir. Ce qui s’appliquait, avec raison, dans le travail à la chaîne en usine s’applique désormais, à tort, dans la grande majorité des emplois : le travailleur moderne est considéré comme l'ouvrier d'usine et pas comme le masseur, le coiffeur ou l'artisan. Le patron paie l’employé pour son temps bien plus que pour ses accomplissements : ne pas “faire ses heures” est un motif de licenciement tandis que “ne rien faire pendant ses heures” ou “ne pas être à fond pendant ses heures” n’en sont pas.

Nous sommes devenus une civilisation fondée sur le travail, mais pas le travail “productif” : le travail comme fin et sens en soi. David Graeber

Il faut reconnaître un avantage à ces contrats en heures : le salarié sait précisément quelle quantité de sa liberté il vend lorsqu’il signe son contrat de travail. Pour un travail à la tâche, il est bien plus difficile de vérifier si les deux parties respectent les termes du contrat.

Selon moi, en supposant un repos adéquat et une ardeur au travail identique, une heure dans une journée de 4 h a bien plus de valeur qu’une heure dans une journée de 8 h. Pour autant, on imagine sans peine que travailler 8 h, même si chaque heure est moins efficace, produira quand même plus que travailler seulement 4 h : certes, on ne double pas la productivité mais on l’améliore quand même.

Aussi évident que ça puisse paraître, pour moi, ce n’est en réalité que rarement le cas. Cela impose plusieurs prérequis qui sont loin d’être acquis la plupart du temps : le travail doit plaire à l’employé, ne pas l’ennuyer et les tâches à accomplir doivent être sans limite. Si ces conditions sont réunies, les 4 premières heures seront aussi efficaces que si la journée n’avait duré que 4 heures et les heures suivantes, certes moins productives à cause de la fatigue accumulée, apporteront tout de même leur pierre à l’édifice.

Mais si le travail ne plait pas ou est ennuyeux, la perspective de devoir y passer 8 heures par jour endigue notre investissement et rend chaque heure, dès la première, peu productive. Y passer seulement 4 heures, sacrifier une demi-journée plutôt qu’une journée entière, pourrait alors nous rendre plus enclins à tolérer cet effort et, de fait, rendre ces heures plus efficaces.

Quand les tâches que l’on a à accomplir sont limitées, on cherche souvent à utiliser l’intégralité du temps dont on dispose pour les réaliser. C’est humain, on veut éviter l’ennui et ne pas se retrouver sans rien à faire tout en étant contraint de rester au bureau. Au sein des entreprises, on dit souvent que lorsqu’une tâche doit être accomplie rapidement, il faut la confier à l’employé le plus chargé et surtout pas à celui qui n’a rien à faire. L’ennui nous effraie : moins il y a de choses à faire, plus on prend notre temps pour les faire.

À mon humble avis, cette idée de linéarité dans le travail, héritée de la révolution industrielle, n’a pas sa place dans le monde moderne. On peut la justifier éventuellement pour les métiers où le rythme est imposé par des contraintes extérieures : la chaîne de production en industrie, les clients dans un magasin, etc. Mais dès lors que l’employé impose le rythme, acheter du temps est, selon moi, bien moins intéressant que d’acheter un acte.

C’est d’ailleurs la manière la plus naturelle de commercer : on achète un objet, pas le temps qu’il a fallu pour le faire. Avant l’accès au temps via les cloches dans les villes puis les horloges, les montres et enfin les téléphones, on n’avait pas d’autre choix que de payer la tâche plutôt que le temps.

Payer au temps les métiers du savoir, qu’il y ait une tâche précise ou non, est, pour moi, un manque de confiance et une illusion de contrôle. Les travailleurs du savoir peuvent penser à ce qu’ils veulent : les contraindre à rester dans un lieu précis pendant 8 heures ne les oblige en rien à utiliser leur cerveau pour l’entreprise.

Pour un travail physique, la plupart du temps, payer à la tâche a également plus de sens. Même si, dans certains cas, la tâche est directement corrélée avec le temps, comme pour le travail à la chaîne : il y a alors une équivalence entre les deux.

Le travail horaire rassure l’employeur : le temps qu’il a acheté chez les gens lui appartient réellement, il peut les contraindre à rester dans un lieu précis pendant un certain nombre d’heures. C’est sans doute rassurant pour lui mais ce n’est pas synonyme de productivité.

La quantité de travail que l’on peut accomplir dépend moins du temps passé sur la tâche que de l’attrait, de l’urgence, de la reconnaissance et de la discipline.

Pour les travailleurs indépendants, il y a une certaine mode de hustle culture qui consiste, dans l’absolu, à travailler le plus possible. Mais est-ce que se contraindre à travailler sans arrêt apporte plus à nos vies, nos carrières et nos aspirations que de prendre le temps de flâner ou de se relâcher plusieurs heures par jour ?

Le travailleur indépendant, aveuglé par le monde du travail salarié, ne peut s’empêcher de juger sa réussite avant tout par le nombre d’heures qu’il a travaillées : s’il a mis les heures et que le succès ne vient pas, il va blâmer uniquement la malchance. En maximisant les heures travaillées, il pense avoir mis toutes les chances de son côté pour réussir.

Mais ce qu’on oublie, c’est que ne pas travailler n’est pas équivalent à “ne rien faire” : on vit notre vie, une vie qui nous inspire et nous construit. C’est peut-être ces moments qu’il nous manque pour vraiment réussir et avoir du succès : garder du temps pour le loisir, pour le jeu, n’est pas une perte de temps.

Sometimes disengaging is the best way to engage. Ruck Rubin

Croire en la linéarité du travail, c’est se priver de liberté sans raison.

Le sens

L’éloignement croissant entre le travail et ses fruits est l’un des problèmes du travail moderne. Ne pas voir l’impact concret de son labeur, ne pas en recueillir les bénéfices, est une épreuve difficile à endurer : l’argent ne compense pas le sens.

Dans une petite entreprise, on a encore la chance de voir le lien entre le travail effectué et son impact. Mais dans une grande structure, rares sont ceux qui savent à quoi sert exactement ce qu’ils font. La spécialisation, qui nous permet de construire des choses de plus en plus complexes, montre alors ses limites.

Historiquement, le travail et les résultats étaient directement liés : le médecin voit son patient guérir, l’agriculteur récolte ses champs, le maçon observe son bâtiment s’élever. Certes, ces métiers existent encore, mais ils ne sont plus majoritaires.

La plupart des emplois modernes impliquent des tâches dont les fruits sont abstraits ou si éloignés qu’ils en deviennent invisibles. Un cadre d’une multinationale ignore souvent l’impact réel de son travail, tout comme un ouvrier en chaîne de production ne voit que rarement le produit fini. La modernité est souvent synonyme de complexité, complexité qui exige des individus spécialisés. Mais cette spécialisation, bien que nécessaire, éloigne inévitablement le travail de ses fruits.

Cette perte de sens, surtout présente dans des métiers de bureau dont on est en droit de questionner l’utilité réelle, peut se retrouver dans énormément d’autres emplois. En fonction de la nature du travail effectué et de l’entreprise, la perte de sens peut avoir plusieurs degrés :

Dans le pire des cas, on ignore totalement à quoi contribue notre travail. Parfois, on cerne l’apport de son effort, mais on peine à en évaluer l’utilité de notre contribution sur le produit final. La perte de sens persiste quand on sait ce que l’on a contribué à produire, mais que l’on doute de son utilité réelle. Enfin, on sait parfois que la chose est utilisée, qu’elle a servi à quelqu’un, mais on craint qu’elle ne soit pas bénéfique pour la société.

La plupart des métiers de bureau tombent dans un de ces cas-là. Comment s’étonner alors que de plus en plus de gens se posent des questions sur ce qu’ils font ?

On masque souvent ce vide grâce à des indicateurs chiffrés : délais, productivité, ventes. Ces chiffres donnent une illusion de progression, mais ils ne remplacent pas ce qui compte vraiment : un remerciement sincère, un sourire, ou la certitude d’avoir contribué à quelque chose de concret. L’homme est un être social, et aucun chiffre ne compensera jamais notre besoin de reconnaissance.

Les emplois modernes vides de sens et la multiplication des loisirs ont émergé en parallèle. Privés de gratification humaine au travail, nous cherchons à la retrouver le soir ou le week-end : émotions devant des séries, défis dans les jeux vidéo, ou illusions de lien sur les réseaux sociaux. Mais pour moi, ces distractions ne sont qu’un pansement sur une blessure plus profonde : l’absence de sens dans notre quotidien professionnel. Sans elles, le mécontentement serait insupportable, et la remise en question, inévitable.

Être salarié nous prive de la liberté de nos journées. Le manque de sens dans le travail, lui, nous prive de celle de nos soirées et week-ends. On croit choisir nos activités en dehors du boulot, mais en réalité, on ne choisit que celles qui nous permettent d’oublier que ce que l’on fait au quotidien n’a pas de sens.

Quand on renonce à ces distractions compensatrices, un sentiment de vide ou de manque surgit. Trouver un travail qui a du sens ne sauve pas seulement nos journées : il libère aussi nos soirées et nos week-ends. Dès que l’on accomplit quelque chose qui compte pour nous dans la journée, le besoin de combler ce vide disparaît. Notre soirée n’est plus une lutte pour oublier le manque de sens, mais devient du temps libre : on peut alors se consacrer, sans éprouver le moindre manque, à un projet, une passion, ou simplement à ce qui nous plaît sur le moment.

Les vieux métiers sont ceux où le sens semble le plus évident, mais ils peuvent en être privés selon la manière dont on les exerce. Un médecin qui enchaîne les consultations sans prendre le temps d’échanger avec ses patients finit par remplacer l’humain par les chiffres et risque de perdre le sens de sa mission. De même, un agriculteur obsédé par la maximisation de sa production au point de négliger ses bêtes, de ne plus arpenter ses champs ou ses vergers, court le même risque.

Les agriculteurs, peu nombreux, subissent une pression immense : produire assez pour nourrir une population de cadres occupés à des métiers souvent vides de sens. Et parfois, cette course à la production les pousse à sacrifier le sens même de leur métier.

Quand on achète un produit français en supermarché, seulement 7 % du prix revient à l’agriculteur. Pour un produit importé, c’est encore moins. Entre l’agriculteur et le consommateur se trouve toute une chaîne de métiers : conditionnement, transport, vente. Cette chaîne complexe d’approvisionnement permet aux cadres de vivre en ville et d’exercer des emplois vides de sens dont le seul bénéfice est d’augmenter le PIB, ce chiffre qui ne dit rien du bien-être ou du bonheur des habitants.

Mais pourquoi tout ça ? Est-ce que ces métiers modernes nous apportent vraiment beaucoup ? Est-ce que ce que nous apporte la modernité justifie cette perte de sens au quotidien ?

On me répondra : « La médecine ! Avant, les gens mouraient à 30 ans. » Certes, certaines avancées sont à conserver : l’hygiène, la médecine, l’énergie, la technologie… Mais aussi utiles soient-elles, elles ne reposent que sur une infime partie des métiers modernes.

Et le reste ? Beaucoup de choses inutiles, voire nuisibles : bureaucratie excessive, marketing, avocats d’affaires… pour n’en citer que quelques-unes.

Le changement commence par soi. Quand le mal-être s’installe, modifier son cadre de vie ou choisir un métier qui a du sens pour nous peut être une réponse. En incarnant au quotidien ce qui nous semble essentiel, ce qui nous rend heureux, on agit déjà pour le monde. Et si chacun faisait de même ?

La concentration

On a perdu notre capacité à ne faire qu’une seule chose à la fois.

Quand je croise quelqu’un absorbé pleinement par une seule activité, cela me frappe tant c’est devenu rare. Que ce soit en marchant, en travaillant, en mangeant, en regardant un film ou en cuisinant, nous cumulons presque systématiquement plusieurs occupations en parallèle.

On travaille la musique aux oreilles, la messagerie ouverte, plusieurs écrans sous les yeux et le téléphone à portée de main. On marche avec un casque sur les oreilles tout en jetant un œil à nos messages. On voyage le nez dans un livre ou les yeux rivés sur un film. On mange devant une vidéo ou la télé, on cuisine avec la radio en fond. Même devant un film, on ne résiste pas à l’envie de consulter son téléphone.

J’ai moi aussi longtemps fonctionné ainsi : sport en regardant YouTube, marche toujours accompagnée d’un podcast, travail avec une musique en fond. À mon sens, je le faisais pour deux raisons principales. D’abord, cela permettait d’éviter l’ennui en ayant une activité de fond prête à prendre le relais dès que mon attention faiblissait. Ensuite, et c’est plus insidieux, cela donne l’illusion d’une productivité démultipliée. Faire plusieurs choses à la fois pourrait théoriquement nous permettre un meilleur usage de notre temps : écouter un podcast en faisant du sport pour allier effort physique et apprentissage, ou manger devant la télé pour prolonger la détente après une journée de travail.

Ne faire qu’une seule chose donnerait alors l’impression de perdre du temps. Mais, selon moi, c’est trompeur.

Si vous avez besoin d’écouter de la musique en marchant, arrêtez de marcher et, s’il vous plait, arrêtez d’écouter de la musique. Nassim Taleb

Le monde d’aujourd’hui est multitâche : en ville, au travail, ou chez soi, notre esprit est sans cesse sollicité, attiré dans toutes les directions par une surcharge de stimulations.

Pour beaucoup, certaines activités ne peuvent même plus s’exercer seules. Écouter de la musique ou un podcast sans rien faire d’autre semble impensable. Je le sais car je l’ai vécu : on s’ennuie, on a l’impression de perdre notre temps.

J’ai longtemps accusé les distractions modernes d’être la cause de ce déficit moderne de concentration. Sans pour autant leur jeter des fleurs, je me rends compte aujourd’hui que le vrai problème n’est pas là. La difficulté croissante à nous consacrer pleinement à une seule chose est bien plus problématique : ce qui fait le poison, bien plus que la distraction elle-même, c’est d’en faire plusieurs à la fois.

Mais cela peut sembler paradoxal : faire deux choses à la fois, ne serait-ce pas être deux fois plus efficace ?

En cas d’urgence, peut-être. Et encore, c’est loin d’être une certitude, car diviser son attention, c’est aussi diviser sa concentration, et donc réduire l’efficacité sur chacune des tâches.

Mais le vrai problème apparaît quand cette habitude devient systématique : à force de tout faire en parallèle, on perd peu à peu la capacité à se concentrer pleinement sur une seule chose. Une tâche exigeante, nécessitant une attention totale, devient alors non seulement difficile, mais aussi d’un ennui insupportable.

Cette concentration est, pour moi, la capacité perdue qu’il nous faut absolument chercher à retrouver. Dans un monde où les stimulations sont omniprésentes et toujours à portée de main, l’enjeu ne serait alors pas de les supprimer, mais de réussir à n’en faire qu’une seule à la fois.

Bien sûr, toutes les activités ne demandent le même niveau de concentration. Mais mon point est le suivant : la règle fondamentale, celle qui sert de socle à toutes les autres, c’est de toujours ne faire qu’une seule chose à la fois.

Je ne m’empêche pas pour autant de discuter en mangeant avec des amis ou lors d’une balade en bonne compagnie. Mais quand il n’y a que moi dans l’équation, je me limite, dans la mesure du possible, à une seule tâche. Ce travail sur moi-même, difficile au début, m’a permis de retrouver cette capacité à me concentrer sur un projet exigeant ou une tâche fastidieuse, comme l’écriture, pendant plusieurs heures sans interruption.

Restaurer cette capacité repose sur des changements simples, mais qui, vous le verrez, sont difficiles à supporter au début : un sentiment de vide s’installe, on s’ennuie alors même que l’on fait quelque chose. Quelques exemples de ces changements : se limiter à un seul écran, désactiver les notifications, ne pas écouter de musique ni de podcast en faisant autre chose, manger ou cuisiner en silence, faire du sport sans distraction.

La concentration peut aussi s’entraîner par la méditation : se focaliser plusieurs minutes sur sa respiration, et rien d’autre, est peut-être l’exercice le plus difficile, mais aussi le plus efficace pour “muscler” son attention. Si l’on parvient à se concentrer sur quelque chose d’aussi barbant que sa respiration, alors on peut y parvenir pour n’importe quelle autre tâche.

L’intensité de la distraction a un impact majeur sur notre capacité à nous concentrer. Pour reprendre l’habitude de lire, on ne commence pas par Spinoza, mais par un manga. Il en va de même pour la concentration. Commencer directement par la méditation, c’est risquer d’abandonner face à une trop grande difficulté. Mieux vaut y aller étapes par étapes : se concentrer pleinement sur un jeu vidéo d’abord, puis une série, ensuite un film, et enfin un livre.

D’expérience, je considère le jeu vidéo comme la distraction la plus accessible pour s’y concentrer, si l’on met de côté les réseaux sociaux, dont nous parlerons plus tard. Même à l’époque de ma vie où je n’arrivais plus à me concentrer sur des tâches exigeantes, je pouvais encore jouer pendant des heures sans autre activité en parallèle.

La première étape est de réussir à se concentrer, peu importe l’activité. C’est seulement après que l’on peut s’atteler à le faire sur des tâches de plus en plus ennuyeuses : moins la tâche sur laquelle on parvient à se focaliser est stimulante, plus notre capacité de concentration devient universelle jusqu’à pouvoir méditer sans ressentir le moindre ennui.

Attention cependant à certaines distractions, celles qui exploitent précisément notre incapacité à nous concentrer. Je pense bien sûr aux réseaux sociaux, comme TikTok, Instagram ou encore Twitter et LinkedIn. Se contenter de scroller sur TikTok sans rien faire d’autre, ce n’est pas de la concentration : la nature même de l’application repose sur l’évitement de l’ennui par un flux constant de changements. Ne faire “que” du TikTok, c’est l’inverse de se concentrer sur une seule tâche.

Souvent, cette alternance des tâches n’est même pas consciente. Par automatisme, sans même qu’on s’en rende compte, on ouvre notre boîte mail ou on consulte notre téléphone. Et c’est peut-être cet automatisme qui est le plus difficile à vaincre, car il est ancré en nous, à un niveau presque inconscient.

Des solutions simples existent pour le démasquer : ne pas garder son téléphone à portée de main, ou ajouter un délai de quelques secondes avant l’ouverture de sa boîte mail. Des gestes simples, mais qui suffisent à révéler une distraction avant même qu’elle ne se produise.

Il faut combattre les passions avec violence et non avec subtilité. Fabianus

Avant de chercher à se passer de certaines distractions, on préférera commencer par limiter leurs usages simultanés : c’est, pour moi, la première étape essentielle pour retrouver cette capacité de concentration qui nous apporte tant. Pouvoir se concentrer sur n’importe quoi, c’est à la fois pouvoir tout faire mais aussi profiter pleinement de chaque moment, sans avoir besoin d’un bruit de fond permanent.