La parole

We cannot unsay something.

On parle trop, on parle pour rien, on a peur du silence. Et pourtant, parler présente un risque : on se dévoile, on s'immisce dans ce qui ne nous regarde pas, et tôt ou tard, on dit une bêtise.

En parlant, on dévoile souvent des informations sur nous. Mais même sans rien révéler de précis, la façon de parler, le choix des mots, le débit, les hésitations, en disent déjà long.

Pour moi, mesurer et réduire sa parole, c'est montrer que l'on a le contrôle de la situation. Ne dire que l'essentiel, c'est se passer des fioritures, et afficher une confiance en soi. Le silence est un signe de force ; la parole de trop, elle, révèle la faiblesse ou la peur.

Trop parler, c'est montrer que l'on ne maîtrise pas le sujet, qu'on cherche à noyer son manque de connaissance dans un brouhaha : on pense pouvoir compenser la qualité par la quantité.

Ceux qui ont la matière exile l’enfle de paroles. Montaigne

En noyant, dans une mer de mots, les informations dont on doute, on limite le risque d'être contredit.

À l'inverse, parler peu et de manière concise, c'est aussi laisser la place au silence : un silence qui laisse à l'autre le temps de réfléchir à ce qui a été dit, et éventuellement de nous contredire.

Pour beaucoup, un blanc dans une conversation est insupportable, un vide qu'il faut combler à tout prix. C'est, pour moi, un signe de manque de confiance : on imagine l'autre en train de trouver des failles dans notre propos, et c'est cette crainte qui pousse à noyer en permanence ce qui vient d'être dit.

Parle peu et ne t’ingère point dans de multiples affaires. Marc Aurèle

Parler nécessite un sujet, et tout sujet a besoin d'une matière première. Celui qui aime parler a besoin de s'alimenter, et c'est dans la conversation qu'il trouve cette matière. Mais cette conversation peut aussi l'amener à se retrouver mêlé à toutes sortes d'affaires.

Parler beaucoup, c'est risquer de s'éparpiller. Celui qui se consacre à une seule chose a souvent peu à en dire, tandis que celui qui parle beaucoup a besoin de sujets divers et se retrouve, par affabilité, mêlé à des affaires qui ne le concernent pas.

La propension à la parole favorise l’éparpillement et risque de freiner l’accomplissement.

Faire et se taire. Flaubert

Trop parler, c'est aussi risquer de trop dire. Et une fois prononcés, les mots restent ; on ne peut jamais vraiment les effacer. Le silence a beau signifier parfois autant qu'une parole, il n'en aura jamais les conséquences.

Le silence même sait se faire comprendre. Tasse

La phrase est explicite, le silence est implicite. Ce qui a été dit est clair ; ce qui a été signifié par le silence reste sujet à interprétation, ce n’est jamais une certitude pour l'auditeur.

Le silence ne peut pas détruire une relation en un instant, car il reste trop subjectif : même perçu sur le moment comme une critique ou une insulte, n'ayant jamais été dit clairement, ce sentiment finit par s'estomper.

Alors bien sûr, le silence peut également nuire à une relation, mais il le fera lentement : la parole est comme le feu, qui peut tout réduire en cendres en un instant, tandis que le silence agit comme l'eau, qui ronge la relation lentement.

De la même manière que l'écriture fige les mots sur le papier, la parole les fige dans l'esprit. Ce qui a été dit restera dans les esprits, et rien ne pourra l'en retirer.

Beaucoup parler, c'est s'habituer à le faire et donc risquer de laisser échapper des paroles destructrices sous le coup de l'émotion : des paroles qu'on voudra de tout cœur retirer mais qui, une fois dites, resteront figées dans le marbre.

Le plus pervers, c'est que ce sont souvent les paroles qu'on regrette le plus qui marquent le plus les mémoires : ce qui blesse, c'est ce qui reste.

On peut facilement dire, mais il est impossible de dédire, alors avant de dire, il faut s'assurer que l'on va dire ce que l'on veut dire.

Tourne sept fois la langue dans ta bouche avant de parler. Proverbe

La discussion n'est pas une course : réfléchir avant de parler est un signe de sagesse, pas de faiblesse.

Il vaudra toujours mieux rester silencieux, quitte à blesser temporairement, plutôt que de s'obliger à parler et risquer de blesser pour toujours. Ce que le silence a laissé entendre peut être rattrapé ou corrigé, mais ce que la parole a dit restera à jamais.