Mes métiers

Aux deux extrêmes, les philosophes et les paysans se retrouvent en ce qui concerne la tranquillité et le bonheur. Montaigne

Pourquoi écrivain est, pour moi, l’un des meilleurs métiers du monde ?

Personne ne dicte à l’écrivain ce qu’il doit écrire. Bien sûr, il est influencé par les événements, les attentes ou les contraintes, mais il n’en est jamais l’esclave.

Il peut choisir de se contraindre, dénaturer ses écrits pour satisfaire une audience, mais il en portera seul la responsabilité. En agissant ainsi, il reste écrivain dans l’acte, mais il cesse de l’être dans l’âme : il perd l’essence de son métier, et cette part de lui-même qui donne vie à ses œuvres.

Un écrivain est unique : son œuvre est le reflet indissociable de sa personne, de ses expériences et de ses idées. Impossible de la reproduire sans en trahir l’essence.

Le métier d’écrivain, ou d’artiste, permet d’être réellement soi. Ce sont les seuls métiers où l’œuvre est à la fois personnelle et porte l’empreinte unique de son auteur. À l’image d’un enfant héritant d’une partie de nos gènes, un livre en contient l’intégralité : il est le fruit de nos gènes, de nos expériences, de notre vie. Il est unique et nous représente complètement.

L’écrivain est sa propre matière première : ses textes sont le reflet de sa vie, et sa vie se façonne à travers eux. Tout, dans nos existences, dans nos actes, se répercute dans ce que nous écrivons. Nos textes dépendent de ce que nous sommes au moment où nous les rédigeons. Ils sont uniques à la personne, mais également au temps. Qui nous sommes évolue sans cesse : nous sommes la somme de nos actions, de nos choix, de nos pensées. Écrire sur un même sujet à quelques jours d’intervalle peut ainsi donner des résultats radicalement différents.

Dans aucune autre profession le travail n’est aussi indissociable de la personne. Les deux s’influencent mutuellement. Que l’individu influence le travail d’écriture est une évidence : vos idées ne viennent pas de nulle part, elles viennent de vous, de qui vous êtes.

Mais alors, comment l’écriture influence-t-elle l’individu ? Écrire, c’est matérialiser ses idées, leur donner corps, une existence tangible, et en accentuer ainsi l’influence sur nous.

Une vague idée n’a pas le même impact sur nous qu’un essai où nous aurons déployé tous nos arguments, où nous nous serons convaincus de sa pertinence, et auquel nous aurons consacré beaucoup de temps.

Depuis que j’ai commencé à écrire, chaque idée que je couche sur le papier s’ancre en moi, devient une partie de moi-même. Certaines choses me gênaient sans que je puisse les définir : les écrire m’a permis de les cerner et de comprendre ce qui, vraiment, ne tournait pas rond. Écrire me permet simplement de vivre plus en accord avec mes idées et mes principes.

À l’inverse d'une idée fugace, une idée publiée devient une extension de nous-mêmes. Non qu’elle ne puisse plus être remise en question plus tard, mais parce qu’elle a fait partie intégrante de nous, ne serait-ce qu’un temps, et qu’elle restera toujours là, comme un rappel de ce que nous étions au moment où nous l’avons écrite. Elle ne nous représente peut-être plus aujourd'hui, mais elle nous a représentés à un moment de notre vie, aussi bref soit-il.

Le métier d’écrivain apporte de l’ordre physique, mais du chaos à l’esprit. L’écrivain est libre de choisir son lieu d’écriture, son cadre de vie, ses horaires, d’y rester fidèle ou de les changer. Il peut écrire de n’importe où : aucune contrainte physique ne pèse sur lui. Il organise sa vie matérielle à sa guise, comme s’il était indifférent au monde physique.

Mentalement, en revanche, le processus est par nature chaotique. Écrire, c’est affronter l’imprévisible : on ignore ce que la page blanche va révéler. Choisir un sujet peut donner un cadre à ses pensées, mais jamais les enfermer. Si l’on pouvait prévoir à l’avance ce que l’on va écrire, l’acte d’écrire perdrait tout son sens. C’est là sa beauté : chaque journée est unique, et ce que l’on produit en varie en quantité, en qualité, en forme.

Au-delà de ce que ce métier apporte sur le plan personnel, il permet de partager ses réflexions et ses idées avec ceux qui pourraient s’y intéresser. Il n’impose rien, il propose.

Tous les métiers impliquent des interactions avec autrui, mais celui d’artiste ou d’écrivain est le seul à permettre de transmettre exactement ce que vous avez à dire, ce qui vous tient à cœur, ce qui fait sens pour vous et ce, dans une démarche de partage, jamais de contrainte.

Sans lecteur, l’écrivain reste incomplet. Les retours sur ses textes le nourrissent et s’intègrent à sa réflexion. Avoir des idées, les formuler avec précision, les soumettre au regard des autres en les publiant, puis éventuellement les retravailler pour les affiner : voilà, à mes yeux, l’essence même du métier d’écrivain. Un cercle vertueux où les idées s’affinent et gagnent en universalité.

Même si l’écrivain puise son inspiration dans le monde physique, il évolue dans celui des idées. Rien de physique n’est produit : ce métier ne nourrit pas le corps mais l’esprit.

Faut-il se résigner à ce déséquilibre : mental contre physique, idées contre denrées ? Ou l’équilibrer par un métier opposé ?

Le premier métier qui vient à l’esprit est souvent le salariat. Pourtant, un métier complémentaire idéal ne se contente pas de subvenir aux besoins : il explore les facettes manquantes de la vie. Il comble ce que l’écriture ne peut offrir : de l’ordre là où règne le chaos, et du chaos là où l’ordre est trop présent.

Le salariat, lui, n’apporte presque aucun chaos. Il sacrifie liberté et libre arbitre pour un ordre absolu : salaire fixe, horaires fixes, risques minimisés. Chez le salarié, presque tout est prévisible. Alterner salariat et écriture peut offrir une solution temporaire, un moyen de subsister en attendant de vivre pleinement de sa plume.

Vivre de son art ne devrait jamais être le but premier de l’écrivain. Accepté comme une solution temporaire, un métier de salarié dans lequel il ne s’épanouit pas le incitera à vouloir s’en libérer au plus vite, quitte à dénaturer ses écrits dans l’espoir de séduire une audience. Or, la réalité est cruelle : la plupart des écrivains ne vivront jamais de leurs écrits. Croire qu’un métier salarié n’est qu’une étape, c’est se bercer d’illusions : ce qui était un sacrifice provisoire se transforme bien souvent en une condamnation à perpétuité.

Mais il y a mieux.

Ce qui complète parfaitement l’écrivain, à mes yeux, c’est une activité agricole ou un artisanat concret. L’écrivain est déjà, en un sens, un artisan des mots ou un cultivateur d’idées. Mais mêler ce travail de l’esprit à un travail physique me semble idéal pour trouver un équilibre et embrasser toute la richesse de la vie.

Un métier manuel apporte ce que l’écriture ne peut offrir : une production tangible, un rythme dicté par la nature ou la matière, et une résistance physique qui contrebalance le travail intellectuel. Les métiers d’agriculteur, de plombier, de menuisier ou de tout autre artisan s’accordent, à mes yeux, à merveille avec celui d’écrivain.

Prenons l’exemple du vigneron, mon métier, qui complète à merveille celui d’écrivain.

Le métier de vigneron est physiquement chaotique, mais mentalement ordonné. On sait, la plupart du temps, quelles tâches accomplir chaque jour. Pourtant, le chaos surgit du monde physique : la nature, la météo, les maladies (celles du vigneron ou des vignes) perturbent inévitablement le travail. Affronter la pluie, le froid ou la maladie introduit un désordre physique, même si la tâche reste simple sur le plan mental.

Là où l’écrivain évolue dans un ordre physique et un chaos mental, le vigneron vit l’inverse.

Là où l’écrivain façonne l’immatériel, le vigneron cultive le tangible : des raisins, qui pourront devenir du vin.

L’un travaille l’esprit, l’autre travaille la terre.

Pour les autres artisans, c’est la même logique. Leur travail aboutit à un résultat physique, et le chaos qu’ils affrontent est lui aussi concret : imprévus matériels, aléas de la matière ou des outils.

Au-delà de leur complémentarité, chaque métier exige une progression autonome pour éviter de s’appauvrir avec le temps : l’écrivain affine ses écrits, élargit son audience et expérimente la vie ; le vigneron optimise sa récolte, améliore son vin et fidélise sa clientèle.

L’écrivain puise son inspiration dans sa vie : plus ses expériences sont riches et variées, plus ses écrits gagnent en profondeur.

C’est précisément cette alliance entre l’écriture et un métier manuel qui permet d’embrasser la totalité de l’expérience humaine : créer et agir, penser et produire.