L’avare est en réalité pauvre.
Et dès que vous vous êtes habitué, que vous vous êtes représenté en esprit un certain tas d’or, vous n’en disposez déjà plus, car vous n’oseriez même plus l’écorner. Montaigne
Les biens ou l’argent que conserve l’avare ne lui appartiennent pas réellement ou, du moins, il n’en jouit pas. L’argent en banque, l’argent qu’il a prévu de mettre de côté chaque mois, il n’en dispose plus. Il n’y touchera pas sauf en cas d’extrême urgence : une urgence qui n’arrivera sans doute jamais.
Il faut vraiment que la nécessité vous prenne à la gorge pour vous résoudre à l’entamer. Montaigne
Renoncer à jouir de la vie pour se protéger d’un hasard hypothétique, lequel justifierait cet amas de richesses, est absurde. D’autant que cette accumulation de fortune est sans fin : le hasard, par définition, pouvant être n’importe quoi, l’argent de côté ne sera donc jamais ni excessif ni rassurant.
Cette richesse devient alors un poids : la conserver et l’accroître est une contrainte qui nous prive de liberté.
On va toujours grossissant cet amas, l’augmentant d’un chiffre à un autre. Montaigne
L’avare ne peut pas compter sur l’argent qu’il a de côté pour servir de financement à un de ses projets. Pour lui, conserver cet argent est souvent bien plus important que n’importe quel projet qu’il pourrait envisager. Son argent n’appartient qu’à son avarice, et à aucune autre partie de lui.
Théoriquement, épargner permet de stocker une certaine liberté pour l'avenir. L’argent de côté, si on ose le dépenser, nous offre la liberté d’agir sans craindre pour notre subsistance à court terme. L’avare, lui, n’atteint jamais ce futur : il reste avare, garde son argent, et meurt riche en possessions mais pauvre en vécu.
Se priver bêtement de la jouissance de ses propres biens, pour jouir simplement de leur conservation et ne point en user. Montaigne
L’avare est contraint par son épargne, tout comme le pauvre l’est par son manque d’argent. Le pauvre n’a rien à perdre ; l’avare, lui, risque de tout perdre. Il est plus libre seulement s’il est capable de se libérer de son avarice pour accéder à la liberté d’action que l’argent lui confère. Il n’y a finalement pas grande différence entre être avare et être pauvre.
Le chevelu se fâche autant que le chauve si on lui arrache des cheveux. Bion de Smyrne
Avoir un matelas de survie, une somme permettant de vivre quelques mois sans revenus, est judicieux. Mais l’agrandir, le rembourrer sans cesse, c’est risquer de basculer dans l’avarice. Le matelas devient alors intouchable : un tas d’or que l’on peut regarder grandir, mais que l’on osera jamais utiliser.
Épargner une somme fixe chaque mois peut devenir une prison : on croit se constituer une liberté future, mais on se prive d’abord de sa liberté présente. L’épargne n’est pas un mal en soi, mais elle le devient quand elle se fait au détriment de tout le reste. Un salaire fixe incite à épargner une même somme chaque mois, par habitude, jusqu’à ce que cette épargne devienne intouchable. On finit alors par vivre avec un revenu réduit.
Mais une fois cette habitude brisée, la perte d’un revenu ne fait plus peur : on a déjà appris à se passer de cette épargne intouchable. Quitter son travail pour un projet fou ou un rêve de jeunesse devient alors moins intimidant.
Parfois, l’avarice nous pousse à trahir nos principes.
Comme beaucoup, j’ai une part d’avarice en moi. Je me cache derrière le minimalisme ou l’écologie, mais c’est l’avarice qui, trop souvent, dicte mes choix. Acheter moins d’objets reste une bonne chose, bien sûr. Pourtant, je ne me contente pas d’acheter moins : souvent, je cherche aussi à payer moins cher. Alors que j’ai les moyens de privilégier des produits plus éthiques et de meilleure qualité, je suis réticent à cause du prix. Résultat, je finis par dépenser peu pour des articles qui ne respectent pas mes principes.
J’écris cette pensée avant tout pour me convaincre moi-même : pour m’assurer que mes principes l’emportent toujours sur mon avarice. Cela ne signifie pas acheter plus, mais acheter mieux : des produits durables, éthiques, plus respectueux de l’environnement. Concrètement : choisir la meilleure qualité possible pour la nourriture, privilégier le local et l’éthique pour les vêtements, ne pas regarder le prix au restaurant, respecter mes valeurs même si cela coûte plus cher. L’argent ne doit jamais être un frein à mes choix et à mes principes.
Bien sûr, tout cela est possible pour moi car mes revenus le permettent. Ce n’est pas applicable à tous.
La pauvreté peut se changer en richesse grâce à la frugalité. Sénèque
Un revenu modeste peut nous libérer de l’addiction à la consommation. Pour concilier principes de vie et budget restreint, on limite mécaniquement ce que l’on peut acheter. Le minimalisme s’impose alors comme la seule solution viable et nous libère ainsi de la propension moderne à consommer sans réfléchir.
C’est un revenu que de ne pas avoir la manie d’acheter. Cicéron
Se débarrasser d’une avarice bien ancrée n’est pas chose aisée. Une idée pourrait être de se forcer à dépenser davantage en adoptant des règles d’achat strictes. Par exemple, ne jamais choisir l’option la moins chère lorsqu’une alternative, plus alignée avec nos valeurs, existe.
Un voyage où l’on dépense sans compter peut également nous aider : le tas d’or fond, et l’on découvre que rien ne change, si ce n’est qu’on s’en libère.
Le plaisir d’un voyage très coûteux fut l’occasion de jeter à bas cette stupide conception. Montaigne
Dès lors qu’on ose piocher dans ce tas d’or, il n’est plus intouchable : la barrière de l’avarice commence à s’effriter puis s’effondre.
Et si la vraie richesse était moins dans ce que l’on conserve que dans ce que l’on ose dépenser, non pour posséder, mais pour vivre ?