Rester un enfant

Garder son âme d’enfant sonne souvent comme un compliment : c’est un gage de créativité, de liberté de penser et de curiosité.

Pour moi, ces qualités sont le cœur même de ce qu’on voudrait conserver de notre enfance. C’est la partie magique, celle qui nous fait découvrir et vivre des expériences nouvelles chaque jour. L’enfant n’a pas encore été façonnée, il est encore libre de devenir ce que bon lui semble.

Mais être un enfant, au-delà de la créativité, c’est également être dénué de responsabilité. Et, de nos jours, c’est plutôt cette partie de l’enfance que la plupart choisissent de garder.

Un enfant est surprotégé : il n’a pas à se soucier des dangers du monde car il a toujours ses parents pour le protéger. Chaque risque qu’il prend se fait avec leur accord : il n’y a donc pas réellement de danger. Pouvoir prendre des risques sans crainte éveille la curiosité et l’imagination : rien ne retient un enfant d’aller expérimenter des tas de choses. Dès lors que ses parents l’acceptent, il peut se plonger corps et âme dans l’inconnu car il sait qu’ils seront toujours là pour nous secourir.

Le monde moderne offre une protection équivalente aux adultes moyennant un cadre rigide et une perte de liberté : un salaire tous les mois, un bureau climatisé, des horaires fixes, des tâches précises, des jours de vacances prévus, aucune prise de risque, aucune responsabilité.

Cette protection, aussi attrayante soit-elle, muselle notre capacité à exprimer un avis. Se prononcer sur un sujet, se révolter contre une décision de son entreprise, ou refuser de faire une tâche contraire à nos principes, c’est risquer de perdre son emploi : pour beaucoup ce n’est plus une option, la crainte prend le pas sur la raison.

Le salarié est, selon moi, un adulte qui reste un enfant surprotégé toute sa vie. Entre être écolier et être salarié, il n’y a finalement que peu de différence : on gagne de l’argent au lieu d’apprendre, mais le reste ne change pas vraiment. À l’image de l’élève qui n’a aucun levier pour décider ce qu’il veut apprendre, le salarié ne peut décider de ce qu’il veut faire : l’un est contraint à apprendre, l’autre à exécuter.

Au Moyen Âge, l’emploi n’était pas une fin en soi mais une étape de l’apprentissage. L’apprenti consent à sacrifier quelques années de liberté pour apprendre un métier : l’écuyer sert le chevalier, l’apprenti sert le forgeron, l’assistant artiste sert le maître, la dame de compagnie sert la princesse. Tolérer d’être employé un temps pour emmagasiner des connaissances sous la protection d’un employeur est une chose, mais le rester toute sa vie, c’est refuser de grandir.

Les hommes louent leurs services. Leurs talents ne sont pas pour eux, ils sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; ce sont ceux qui le louent qui sont chez eux et non eux-mêmes. Montaigne

Choisir le salariat, c’est choisir une vie stable, sans risque, sans imprévus. Mais le risque n’est-il pas ce qui nous fait réellement vivre ? Ne rien risquer, jamais, c’est vivre dans la monotonie d’une vie prévue à l’avance.

Qui sait en s’éveillant de quoi sa journée sera faite est déjà un peu mort. Nassim Taleb

Certains se complaisent peut-être là-dedans, mais ce n’est pas mon cas. Ce métier de salarié, je l’ai vécu presque 2 ans : 2 ans à me poser tous les jours des questions, à me demander si la vie n’a que ça à m’offrir, si je dois me contenter de ça. Après tout, si la plupart l’acceptent, cela ne doit pas être si terrible.

Ils vivent non comme ils veulent mais comme ils ont commencé à vivre. Sénèque

Comme un enfant qui quitte le cocon familial, j’ai finalement fait le choix de changer. C’est sans nul doute un risque : je vais probablement douter, parfois regretter ou penser que j’ai fait une erreur. Mais c’est ce risque, et tous les suivants, qui vont me sortir de cette bulle protectrice, me faire grandir pour enfin devenir un adulte et vivre ce que la vie a à m’offrir.

Remettre en question toute la protection qu’offre la société moderne n’est pas mon point : l’humanité a bâti la société pour garantir une certaine protection qu’il serait bête de refuser, mais si cette protection m’empêche d’avancer et me pousse à rester un enfant, elle est de trop.

Chez l’adulte, la surprotection s’oppose à la créativité.

En vivant sous la protection du salariat, on troque sa créativité et sa curiosité contre de la monotonie et de la prévisibilité. Mais si on choisit de renoncer à cette protection, ces qualités enfantines reviennent, presque par nécessité : ne plus être protégé, c’est se confronter aux risques et faire preuve de créativité pour les gérer au mieux.

La stabilité qu’offre le travail de salarié se compare sans peine à la vie cadrée d’un enfant. Mais pour l’enfant ou l’apprenti, ce cadre se justifie par la nécessité d’apprendre : il a besoin d’ordre et de stabilité pour pouvoir se former sans danger. À l’inverse, le travailleur n’a plus rien à apprendre : toute sa vie professionnelle n’est qu’ordre. Il ne risque rien mais il n’apprend rien non plus : il reste le même de la fin de ses études jusqu’à sa retraite.

On nous pousse à accepter cette stabilité : les banques ne prêtent de l’argent qu’aux employés en CDI, on nous fait miroiter une “situation stable”. On nous donne l’impression que cette stabilité professionnelle est le but de la vie, qu’elle serait nécessaire pour devenir un adulte responsable et pouvoir prétendre à fonder une famille.

Mais c’est un cercle vicieux : un prêt à rembourser, un enfant à nourrir nous rajoute des barrières qui nous empêchent de quitter cette bulle protectrice.

Avec un métier de salarié, un prêt et des enfants, il parait inenvisageable, voire même égoïste, de vouloir se libérer de cette surprotection. Je ne dis pas que les parents salariés et endettés sont condamnés, mais se retrouver dans une telle situation limite énormément la possibilité de changement : les risques pris en quittant le salariat auront un impact sur notre famille et pas seulement sur nous.

Dans le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, la devise de la société est “Communauté, Identité, Stabilité”. Chacun fait ce qu’on lui demande, ce pour quoi il a été conditionné, et reçoit en échange de la stabilité et du bonheur en pilules. Plus personne n’a de responsabilité, il n’y a ni risque ni créativité : toute cette partie de notre humanité a été muselée pour créer une société qui fonctionne parfaitement mais sans aucune surprise.

Pour moi, sacrifier son pouvoir d’expression pour la stabilité du salariat est un premier pas vers ce genre de dystopie.

Quand la société fonctionne et nous semble juste et saine, être un salarié muselé n’est pas vraiment un mal. Mais quand la société change et se tourne vers les extrêmes, les salariés, alors habitués voire addicts à leur salaire de fin de mois, n’osent pas se révolter, et même pire, exécutent des ordres contraires à leurs principes.

– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?

– Pas toujours ; mais qu'importe ?

– Il importe si bien, que de tous vos repas je ne veux en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. Jean de La Fontaine

C’est de cette manière que, petit à petit, le pire arrive : des décisions de plus en plus extrêmes sont prises et acceptées par le peuple. De décisions en décisions, le salarié finit par construire des chambres à gaz ou à garder des prisonniers dans des camps.

Cela peut paraitre un peu rapide et un peu rude : on se dit “nous, on est différent, on refusera de faire ces choses”, mais est-ce vraiment le cas ? Combien d’Allemands auraient dit exactement la même chose et ont quand même fini par contribuer à ces actes horribles ?

Aujourd’hui, combien de personnes disent détester la guerre mais travaillent dans des entreprises d’armement ? Combien de personnes méprisent l’industrie agroalimentaire mais participent à son fonctionnement ? Les principes ne tiennent souvent que quand ils n’impliquent ni risque ni sacrifice.

Dans un James Bond récent, Spectre, le MI6 a été infiltré par une organisation maléfique. Lorsque Bond lui demande de l’aide à Q, ce qui implique qu’il devra désobéir à son employeur, celui-ci est hésitant et répond : “J’ai un prêt et 2 chats.” Pour les besoins du scénario, il finit par aider Bond mais, en réalité, peu auraient ce courage : dépendre d’un salaire restreint notre liberté et l’effet est exacerbé quand d’autres dépendent également de ce salaire.

Il est logique pour une société de vouloir des gens dociles et prêts à exécuter des tâches sans poser de question. Ces emplois salariés sont d’ailleurs indispensables pour le bon fonctionnement de la société. Mais si trop de gens se retrouvent muselés par le salariat, alors empêcher une société ou une entreprise déviante d’arriver à ses fins devient presque impossible.