Vaincre

Vaincre et battre sont souvent confondus, mais je leur attribue une différence essentielle.

Le vaincu reconnaît sa défaite : il admet que son adversaire l’a surpassé. S’il n’est pas pour autant convaincu, il reste dans une position où il ne remettra pas en cause sa défaite.

En quelque sorte, il respecte le vainqueur, il lui est soumis, non par obligation ou crainte, mais parce qu’il reconnaît sa supériorité. Vaincre a une connotation plus honorable que battre : il y a une dimension non forcément d’égalité dans le duel, mais au moins de loyauté dans l’affrontement.

Battre, en revanche, se passe de cette reconnaissance. Celui qui a battu l’autre a gagné mais il n’a pas nécessairement vaincu son adversaire. Les battus ne sont pas soumis aux gagnants, ils ont perdu mais n’acceptent pas forcément leur défaite, ils peuvent ressentir de l’injustice, de la tromperie ou même de la malchance. Cela vient du fait que battre n’implique pas de combat à la loyale mais seulement un résultat : un gagnant et un perdant.

Seul se tient pour surmonté, qui sait l’avoir été ni par ruse ni de sort. Montaigne

On peut battre par la ruse, la tromperie ou la chance, mais vaincre exige un combat que les deux parties jugent loyal.

Perdre dans un débat politique ne change en rien le discours et les convictions du perdant s’il a le sentiment d’avoir été battu, peut-être par ruse ou par éloquence, et non vaincu.

Tuer quelqu’un en l’empoisonnant ou en le faisant assassiner, ce n’est pas le vaincre. Vaincre implique la soumission du perdant, que ce soit par reconnaissance de sa défaite, par son incapacité à poursuivre le combat ou même sa mort, dans un affrontement qu’il juge loyal. Assassiner le dirigeant d’un pays pour en prendre le contrôle ne nous donnera jamais la même légitimité auprès du peuple que si on l’avait vaincu à la loyale.

Il est tué, non pas vaincu. Montaigne

Vaincre donne une victoire réelle tandis que battre offre une victoire temporaire, une illusion de victoire, où les battus, non soumis, non surmontés, prendront leur revanche tôt ou tard.

Il n’y a de véritable victoire que celle qui force l’ennemi à s’avouer vaincu. Claudien

On peut distinguer trois degrés de victoire.

Celle où l’on a battu son adversaire : il est forcé de se soumettre, mais temporairement, sans conviction, et sans réellement croire à la supériorité ou la légitimité du gagnant.

Celle où l’on a vaincu son adversaire : il reconnaît qu’il a été surmonté à la loyale, se soumet et accepte sa défaite mais ne se range pas pour autant du côté du vainqueur. Il lui est soumis mais pas dans les idées.

La victoire ultime est celle qui transforme l’adversaire en allié. Le convaincu ne se contente pas de plier : il adopte nos idées et agit désormais par conviction, librement et dans un sens qui nous est favorable. Il ne s’agit plus de soumission, mais d’une adhésion sincère, née de la remise en cause de ce qui l’opposait à nous.

Pour une victoire durable, l’idéal est de convaincre ; à défaut, il faut vaincre. Se contenter de battre ne suffit jamais vraiment : cela ne fait que repousser l’affrontement.

S’il tombe, il combat à genoux. Sénèque

Se laisser convaincre, quand les arguments sont solides, c’est faire preuve de sagesse. C’est se ranger du côté de la vérité sans égard pour son égo, accepter d’avoir eu tort et d’avoir défendu une idée fausse.

Mais si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user du raisonnement avec lui ? Épictète

Mais peu ont cette sagesse : le con vaincu n’est jamais convaincu, il met son égo avant la vérité et préfère s’illusionner dans l’erreur, peut-être inconsciemment, qu’envisager et reconnaitre qu’il a eu tort.