Quand j’entends mes amis ou d’anciens collègues parler, je me rends compte que la variété n’est pas seulement un luxe mais presque une nécessité pour beaucoup d’entre eux. Plusieurs fois par semaine, en plein Paris, j’entendais mes collègues se plaindre du manque de diversité des restaurants.
Il en va de même pour les vacances, beaucoup éprouvent le besoin de partir visiter de nouveaux pays, en avion, à plusieurs milliers de kilomètres.
La variété dans les séries et les films est astronomique sur chaque plateforme de streaming, mais pour la plupart, ce n’est pas suffisant : il faudrait en avoir plusieurs, voire toutes, pour trouver une variété suffisante.
Toutes ces choses laissent penser que la variété est devenue cruciale, voire indispensable pour beaucoup aujourd’hui.
Mais d’où vient ce besoin de variété ? Est-il inhérent à notre espèce dans le sens où les humains de toutes les époques, face à une telle variété, voudraient forcément en profiter ? Ou bien est-ce un manque de variété dans notre quotidien qui crée un besoin de compensation dans le domaine des loisirs et de l’alimentation ?
Selon moi, une trop grande monotonie ne convient pas à l’humain : le chaos et les imprévus sont nécessaires.
Qui sait en s’éveillant de quoi sa journée sera faite est déjà un peu mort. Nassim Taleb
Mais ce que l’on tente de faire, pallier cette monotonie par une alimentation variée ou le divertissement extrême, représente, pour moi, une compensation insuffisante.
Chaque jour, on fait les mêmes tâches, avec les mêmes horaires, dans le même lieu et avec les mêmes collègues. Pour rendre cela supportable, on tente de se convaincre que notre journée n’était pas monotone en mangeant un plat différent le midi ou en commençant une nouvelle série le soir. Compenser une vie monotone grâce au bonheur d’un repas différent chaque jour me semble être une piètre consolation.
Également, partir en vacances à l’étranger, c’est introduire une variété extrême, c’est avoir quelque chose à raconter : une nouvelle culture, un nouveau climat, de nouveaux lieux. Ce besoin de vacances lointaines et dépaysantes s’explique, selon moi, par un besoin de compenser un extrême par un autre : on compense l’extrême monotonie du quotidien par une expérience en tout point différente.
Le travail a certainement toujours été monotone, mais la société moderne a rendu cette monotonie extrême. Elle a muselé une source qui introduisait inévitablement de la variété par ses caprices : la Nature. Le salariat, omniprésent dans la société moderne, introduit des horaires fixes, un salaire assuré, des tâches précises : toutes ces choses sont rassurantes pour le travailleur mais suppriment toute diversité.
C’est le constat d’un ami qui m’a poussé à cette réflexion : selon lui, les ingénieurs sont attirés par l’aventure car beaucoup se lancent dans des défis sportifs comme des trails ou des triathlons.
Naïvement, c’est en effet ce que l’on pourrait déduire. Mais est-ce que cela ne viendrait pas plus d’un ennui profond, d’une monotonie dans leur profession, qui induirait ce besoin viscéral d’aventure ? D’autant plus que cet engouement des ingénieurs pour l’aventure est plutôt récent et ce n’est pas pour rien : l’ingénieur d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’il y a 20 ans. Le métier s’est appauvri, les tâches monotones ont pris le pas sur la débrouillardise et les récentes avancées de l’IA ne font qu’accentuer ce phénomène.
Ce besoin d’aventure, je l’ai vécu pendant toute la période où j’étais ingénieur : calisthénie, handbalancing, marathon, escalade. J’ai toujours eu besoin d’un objectif annexe me permettant de compenser mon emploi monotone.
Comment tenir sans un objectif qui apporte au moins un peu de satisfaction ? Ce besoin de variété, de chaos est ancré en nous : la nature est tellement complexe et riche que deux journées ne peuvent être identiques pour quelqu’un hors du confort de la civilisation.
Ce confort, qui nous offre une certaine résistance aux aléas naturels, est probablement le fondement du progrès : sans crainte pour notre survie immédiate, on peut se consacrer pleinement à un projet.
Mais même si cette monotonie moderne semble, à première vue, bénéfique et protectrice, elle met notre instinct en cage. Les activités annexes, qui compensent ce manque, ne sont qu’un petit pansement sur une blessure profonde : elles nous permettent de survivre mais pas de vivre.
Ne parlez pas de “progrès” en matière de longévité, de sécurité ou de confort avant d’avoir comparé l’animal du zoo à celui en liberté. Nassim Taleb
Pour certains, c’est peut-être un sacrifice acceptable : la stabilité obtenue permet d’envisager des projets sur le long terme plus sereinement, comme acheter un logement ou fonder une famille. Mais pour moi, c’est refouler ma nature profonde : toutes les compensations du monde ne feront pas disparaître les barreaux de la monotonie moderne.
Bien sûr, il ne s’agit pas de fuir la civilisation : elle est également le propre de l’homme. Au même titre que l’embrasser pleinement est un lit de Procuste, l’ignorer complètement, c’est renier une partie de ce qu’est l’humain : chacun doit trouver son équilibre.
Nos ancêtres n’avaient que peu de variété dans leur quotidien : aliments locaux et de saison, déplacements rares et seulement quelques distractions peu stimulantes. Et pourtant, je pense que, grâce au chaos naturel, leurs vies étaient beaucoup plus variées et enrichissantes que les nôtres. Aujourd’hui, on endure la monotonie en la cachant tant bien que mal derrière de brefs épisodes de variété extrême : notre vie ne se suffit plus à elle-même.
Constater en soi-même ce besoin vital de variété, que ce soit dans les repas, les voyages ou encore les distractions, est un signe qui ne trompe pas : c’est se rendre compte d’un problème plus profond dans notre vie, un problème qui vaut le coup de se poser des questions.