Diviser

Fluctuat Nec Mergitur. Il est battu par les flots, mais ne sombre pas. Devise latine de Paris

Le monde moderne repose souvent sur un pouvoir central ou une spécialisation excessive. La plupart des pays sont contrôlés par un unique gouvernement laissant aux villes ou aux régions un pouvoir limité. Les individus excellent dans un seul domaine et délaissent le reste.

Tout miser sur une seule entité ou une seule compétence rend un système fragile, sensible à la ruine ou à l’effondrement total. Un système centralisé semble peut-être robuste la plupart du temps, mais s’il est soumis à un choc trop important, tout s’effondre. Ces chocs sont rares, mais pas improbables. Les considérer comme inévitables à long terme incite à repenser notre mode de fonctionnement actuel.

Diviser un système en petites entités le rend plus robuste. C’est simplement une question de statistique : deux systèmes, même si moins robustes individuellement, ont une probabilité infime d’effondrement simultané. En pratique, deux systèmes politiques gérant un même pays ne seront jamais totalement indépendants, mais le risque d’effondrement global s’en trouve quand même drastiquement réduit. Plus on divise en de nombreuses entités, plus ce risque est réduit. Mais cette division a un coût : une perte d’efficacité.

Diviser pour mieux régner, ou plutôt pour régner plus sereinement, réduit presque à néant les risques d’effondrement dans la plupart des domaines et à différentes échelles.

En région Champagne, les vignerons possèdent plusieurs parcelles de vignes à divers endroits géographiques et rarement collées les unes aux autres. Si une zone géographique bien précise est ciblée par la grêle, le gel ou une maladie, le vigneron perdra la récolte de cette zone, mais il ne fera pas faillite grâce aux autres parcelles qu’il possède. Posséder dix parcelles multiplie par dix les risques d’être touché, mais réduit presque à néant celui de la faillite. Avec une unique parcelle, un événement rare peut ruiner sa récolte et, avec elle, l’avenir de l’exploitation.

Une protection supplémentaire à la faillite existe en Champagne : la réserve. Chaque année, la quantité de vin de Champagne que l’on peut produire est limitée, mais le surplus, dans le cas d’une bonne année, peut être mis en réserve et débloqué en cas de mauvaise récolte l’année suivante. Si l’ensemble du vignoble est touché par une maladie, la récolte sera mauvaise pour tous, mais la réserve compensera ce manque et permettra de produire du champagne malgré tout. Le vigneron champenois peut compter sur une diversification géographique et temporelle pour limiter les risques de faillite. En réalité, il possède également un dernier levier : son stock de bouteilles qui lui permet d’avoir des revenus chaque année même si sa production est nulle.

Cet exemple du vigneron est transposable à beaucoup de domaines.

Si les têtes nucléaires étaient réparties entre de nombreuses entités indépendantes, le risque d’extinction de l’humanité diminuerait grandement. La contrepartie serait d’augmenter la probabilité d’attaques nucléaires de moindre ampleur, tuant des millions de personnes sans pour autant condamner l’humanité.

Diversifier ses placements d’argent permet d’éviter la ruine : c’est une règle que tout investisseur se doit de connaître.

Un individu ne maîtrisant qu’une unique compétence a un risque de tout perdre si son métier devient obsolète. En maîtrisant plusieurs compétences, on est généralement moins bien payé, car la société valorise les individus spécialisés, mais on réduit énormément nos risques de tout perdre du jour au lendemain.

Diversifier ses sources d’information limite aussi les risques de manipulation par une seule entité (journal, auteur, chaîne TV ou modèle d’IA). Le croisement de sources variées, notamment contradictoires, permet d’éviter d’être le dindon de la farce. Ajouter une diversification temporelle ou spatiale réduit encore les risques : lire des auteurs de différentes époques ou régions offre une vision plus large et moins biaisée par les croyances contemporaines ou locales.

Si le système financier mondial n’était pas une seule entité, mais plusieurs entités indépendantes, les grosses crises n’auraient pas pu survenir.

Même le corps humain est réticent à l’absence de diversification. Réaliser une même tâche à répétition, que ce soit dans son travail ou son sport favori, peut causer des problèmes aux tendons ou aux muscles. Diversifier ses activités (alternance des tâches dans un métier physique ou pratique de plusieurs sports complémentaires) réduit grandement ces risques : le corps humain n’est pas conçu pour la répétition monotone.

Cette puissance de la diversification pour la réduction des risques fascine par son universalité : on en trouve la trace dans tous les domaines. Dans bon nombre de cas, cela découle de la loi des grands nombres : une somme importante de distributions va inévitablement tendre vers une loi normale. Plutôt que de supposer qu’une unique entité suit une loi normale, simplification souvent abusive, diviser les entités permet de s’en approcher naturellement. Les modèles scientifiques, fondés sur des lois normales, gagnent en pertinence lorsqu’ils s’appliquent à des groupes d’entités.

Fragmenter à l’excès n’est pas non plus une solution. L’excès de diversité est aussi mauvais que son absence. Tout miser sur une unique entité est aussi absurde que de répartir sa mise sur toutes les entités existantes. La diversité diminue l’efficacité tandis que son absence augmente le risque : le tout est de savoir trouver la balance.

Tout ce qui est divisé au point de n’être plus que poussière est confus. Sénèque

La relation n’est pas symétrique : diviser le risque par 100 pourrait ne réduire l’efficacité que de 10 %. Les courbes ci-dessous, bien que non rigoureuses, illustrent l’impact du nombre d’entités sur l’efficacité et le risque :

Ces courbes vont différer pour chaque domaine, mais se ressemblent globalement. Un grand nombre d’entités réduit l’efficacité, car un consensus est nécessaire avant d’agir sur certaines choses. Mais si on double les dirigeants, on diminue par beaucoup plus que deux le risque de dictature ou d’effondrement du système. Un accord frauduleux entre deux dirigeants est beaucoup moins probable qu’une décision unilatérale.

Un système fragmenté réduit statistiquement la sensibilité aux risques. Reste que, selon les contextes, sa mise en œuvre peut se heurter à des contraintes ou créer d’autres difficultés.

L’équilibre se situe entre deux excès. Pas un seul ami, pas des dizaines. Pas une seule compétence, pas des dizaines. Pas une seule parcelle, pas des dizaines. Pas un seul sport, pas des dizaines. Pas une seule source d’information, pas des dizaines. Pas un seul placement, pas des dizaines. Pas un seul dirigeant, pas des dizaines.