Tirer une leçon

Si un souvenir nous hante, c’est qu’on n’a pas su en tirer les leçons.

Le mal-être, la peine ou la rancœur ne sont pas anodins. S’ils ont leur place en nous, c’est qu’ils ont un intérêt certain : l’évolution n’a pas conservé ces traits sans raison. À l’image de la douleur physique, ces émotions ne sont pas là pour nous faire du mal mais plutôt pour nous apprendre quelque chose.

Je préfère croire, peut-être à tort, que ces émotions sont une opportunité et non une fatalité. Car l'alternative me paraît insoutenable : accepter que nous soyons condamnés à porter certains souvenirs délétères sans raison et sans jamais pouvoir nous en libérer.

Lorsque ces sentiments désagréables restent trop longtemps en nous, ils deviennent handicapants et peuvent virer en tristesse profonde, haine ou ressentiment. Mais notre cerveau refuse de les oublier : il ne nous libérera pas de cette douleur tant que nous n’aurons pas tiré la leçon qu’il attend.

Mais cette leçon n’est souvent pas une évidence, d’autant plus que la chercher est désagréable : cela nous demande d’y réfléchir, de nous replonger dans des souvenirs difficiles et donc de souffrir. Il s'agit, le plus souvent, de trouver sa part, aussi infime soit-elle, de responsabilité dans ce qui nous est arrivé, et de comprendre ce qu'on aurait pu faire de mieux ou différemment.

Même s’il ne fait aucun doute qu’on est la victime de l’événement, se morfondre ne changera rien à ce souvenir qui nous hante. C'est dur et injuste, oui, mais il s'agit alors moins de chercher une responsabilité que de comprendre ce que ce souvenir cherche à nous apprendre, sur nous-mêmes, sur les autres, ou sur la façon de mieux nous protéger à l'avenir.

Le terme responsabilité est ambigu ici : il ne s'agit pas de dire que l'on est responsable du drame qui nous est arrivé, mais plutôt de chercher la leçon à en tirer. Qu'est-ce que cet événement peut nous apprendre ? Comment agir pour être sûr de ne plus y être sujet ?

Pour trouver la leçon à tirer, il est souvent nécessaire de poser le souvenir à plat, de le revivre et de le disséquer sous tous les angles.

Si je regrette quelque chose, je cherche à comprendre pourquoi et je m’assure de ne plus refaire les mêmes erreurs.

Si je me sens illégitime ou truand, je cherche à comprendre pourquoi et je m’efforce de changer pour ne plus ressentir ces émotions à l’avenir.

Si je pense encore à quelqu’un, que je regrette une séparation, je cherche à comprendre pourquoi et j’agis pour ne plus avoir de regrets.

Les émotions négatives nous poussent à agir et à tout mettre en œuvre pour éviter de les revivre.

J’ai la chance de n’avoir jamais été hanté par des souvenirs au point où cela deviendrait réellement handicapant, mais j’ai quand même eu des regrets et des peines de cœur. Je tiens, pour appuyer mes propos, à parler de mes expériences où la confrontation à mes émotions s’est toujours avérée être le choix le plus judicieux.

Je quitte mon entreprise dans quelques semaines. J'avais pris la décision, pour gagner quelques clopinettes, de prendre des congés sans les déclarer plutôt que de les poser officiellement. Je voulais profiter du laxisme de mon entreprise pour la truander. Mais envisager de faire ça m'a fait me sentir minable, comme un véritable escroc. J'ai vite pris conscience de cela et j'ai tout de suite changé d'avis en posant mes congés : quelques euros de plus ne valaient pas le mal-être que cela me faisait ressentir.

Je pensais encore souvent à mon ex-copine, non pas un souvenir douloureux, mais plutôt un regret. J'ai écrit pour clarifier mes sentiments, ce qui m'a permis de comprendre la raison de ce regret et de savoir quoi faire. Je lui ai alors ouvert mon cœur pour sortir de cette brume d'incertitude. Il s'est avéré que c'était réciproque, mais ce n'est pas cette issue qui a fait de cette décision la bonne : même si elle avait été différente, le simple fait de m'être livré m'aurait permis de passer à autre chose, d'avancer et de me libérer de ce souvenir qui me restreignait sans doute sur d'autres aspects de ma vie.

Rester victime de son souvenir, c’est subir, s’empêcher d’agir et risquer de construire de la rancœur, voire de la haine : Combien de fois a-t-on entendu “Les filles, c’est toutes des *****” de la bouche d’un homme venant de se faire plaquer ?

L’émotion négative est un tremplin vers la croissance, mais ne pas la confronter, c’est provoquer l’effet inverse : se morfondre, c’est se condamner à ne plus pouvoir grandir, à ne plus vouloir grandir. L'excuse trouvée sera peut-être légitime, mais peu importe : les conséquences restent les mêmes. On provoquera peut-être la compassion ou la pitié chez les gens, mais c'est tout : on ne grandira plus, et on se condamnera à finir sa vie en victime.

Au lieu de dire “Pourquoi moi ?”, il faut réussir à se dire “Qu’est-ce que je peux en tirer ?”. Accepter son destin permet de s’en servir comme d'un tremplin tandis que le subir, c’est se laisser couler.

Pour vivre dans ce monde, un acte de foi est nécessaire : croire que le monde est fondamentalement bon. C'est peut-être ça, croire en Dieu : croire qu'une entité a créé un monde bon, et donc que ce qui nous arrive participe à ce bien, à notre bien. Même si l'on peine à en comprendre la raison, le monde est bon, alors ce qui nous arrive l'est aussi, puisque cela en fait partie.

À l'image du Christ portant sa croix, il nous faut endurer ce qui nous arrive et continuer d'avancer malgré les épreuves. C’est faire preuve de résilience : surmonter et en tirer de la force, transformer le subir en devenir.