Le loisir

Le loisir, pas les loisirs : les deux termes sont proches mais renvoient pourtant à des concepts bien différents. Les loisirs sont des activités précises, souvent présentées par la société comme des solutions toutes faites pour occuper notre temps. En découpant le loisir en une liste de loisirs, on lui impose des barrières, on limite notre temps libre à quelques activités arbitraires : il n’est alors plus réellement du temps libre. Avoir le loisir, c’est disposer de temps pour faire ce que l’on souhaite sur le moment. Avoir un loisir, c’est choisir une occupation dans une liste prédéfinie.

Le loisir, c’est le temps libre, les loisirs, c’est une façon de le remplir. Le loisir n’est pas défini par des activités mais par la liberté d’utiliser son temps. Un individu libre de toute contrainte consacre tout son temps à son loisir : qu’il travaille, lise, écoute de la musique ou regarde un film, ce temps lui appartient, il a la liberté de l’utiliser comme il le souhaite.

Il ne veut pas qu’on lui impose des occupations, il veut s’occuper lui-même. Stefan Zweig

Un loisir peut devenir une prison : ce qui était d’abord un plaisir devient un besoin, puis une addiction. Le temps libre se change en routine, en contrainte : ce qui était du temps libre ne l’est plus, ce qui était le loisir devient un loisir.

Bloquer du temps pour un loisir n’a rien d’absurde : une activité que l’on aime pratiquer et qui nous change les idées nous fait beaucoup de bien. Mais ce temps perd sa liberté, il devient une nouvelle activité programmée dans notre agenda.

Essayer de tout prévoir, de transformer tout son temps libre en contraintes et de ne laisser aucune place à la décision spontanée est, pour moi, une erreur : on a aujourd’hui la possibilité de le faire uniquement parce que la société nous le permet. Notre société moderne a transformé un monde imprévisible en illusion de contrôle : on peut choisir d’éviter la majorité des imprévus, mais en contrepartie, est-ce que ce n’est pas se priver d’expériences et se fondre dans un moule restreignant notre liberté ?

Ne parlez pas de “progrès” en matière de longévité, de sécurité ou de confort avant d’avoir comparé l’animal du zoo à celui en liberté. Nassim Taleb

Ce qui rend la nature si belle, c’est cette omniprésence de l’imprévu. Sans météo, sans horloge, sans supermarché, sans distraction facile, et surtout, sans le filet de la société moderne, l’idée même d’organiser précisément sa journée devient absurde.

Le loisir, ce n’est pas prévoir quelque chose : c’est disposer de son temps.

À l’origine, tout n’est que loisir et nos seules contraintes viennent de la nature, de nos besoins naturels et de nous-mêmes pour tenter de réduire le chaos. Le loisir est la toile de fond et les contraintes s’y greffent au fur et à mesure, selon les besoins et les imprévus : si j’ai froid, je fais un feu ; si j’ai faim, je chasse ou je cueille ; si je dois me défendre, je me bats ; si je suis malade, je me repose.

Mais dans la société moderne, ce n’est plus le loisir qui forme le socle, mais la planification. Les outils que l’on a (météo, calendrier, heure, saison) et les institutions qu’on a créées (horaires de travail, activités) ont transformé la relation entre le temps libre et les contraintes. Les contraintes structurent désormais notre quotidien, reléguant le loisir au rang d’exception. L’action spontanée, qu’elle réponde à un désir ou à un besoin, cède la place à ce que dicte l’agenda.

Ce n’est pas à un homme affairé qu’il appartient de vivre. Sénèque

L’emploi du temps, comme son nom l’indique, assigne un emploi au temps et nous transforme en employé : en planifiant notre temps, on renonce à en disposer librement.

Et même dans ces phases creuses, où l’on a enfin du temps libre, on reste si préoccupé par notre agenda qu’on se projette dans le futur et qu’on tente de le rapprocher au plus vite. Cette anticipation du futur, source d’ennui, nous pousse à combler notre temps libre par des distractions futiles, dont le seul but est de faire passer le temps.

La vie du sot est sans joie, agitée et tournée toute entière vers l’avenir. Sénèque

Mais dans le monde moderne, peut-être que prévoir l’emploi de son temps est un moindre mal : ce serait une manière de lutter contre la distraction facile, cette distraction omniprésente qui est capable de nous maintenir dans un état végétatif pendant de longues heures. Sans contrainte, ne risque-t-on pas de se condamner à l’inaction ou à des occupations sans valeur ?

[…] tant il y a d’objets qui nous arrachent à nous-mêmes. Épictète

C’est bien possible : j’ai beau critiquer les contraintes, elles me semblent quand même préférables à une fuite systématique vers la distraction.

Mais plutôt que de s’imposer des contraintes horaires pour éviter ces distractions, on préférera s’en imposer une unique : celle de préserver notre temps libre en évitant à tout prix ces distractions abrutissantes. Cette seule contrainte permettrait alors de nous libérer de toutes les autres.

Il faut combattre les passions avec violence et non avec subtilité. Fabianus

Sans contraintes naturelles ni distractions, l’humain passerait-il son temps à dormir… ou que ferait-il, spontanément ?

C’est en m’imposant cette unique contrainte que j’ai pu trouver ma réponse à cette question. J’ai besoin de varier les choses pendant mon temps libre, sans quoi je ne l’apprécie pas : rester amorphe sur mon canapé m’ennuie profondément si je n’ai pas les distractions modernes pour m’accompagner.

En se détachant de ces distractions, l’ennui, qui nous pousse à la variété, ne peut plus nous pousser vers la facilité. Les alternatives pour combattre l’ennui deviennent alors la marche, la musique, le dessin, le sport, la réflexion, les rencontres, la lecture ou encore le travail.

Le temps libre n’est plus un vide à combler entre deux obligations, mais un espace où s’exerce la liberté pure : celle de l’instant, sans projet ni attente.

La vraie liberté, c’est de n’avoir que du temps libre, libéré des distractions abrutissantes, et de l’utiliser en accord avec ses principes sans autre contrainte que celle-là. Cela demande un effort préalable : aligner ses envies et ses principes. C’est sans doute ce qu’il y a de plus difficile à acquérir, mais qui, pour moi, s’impose naturellement une fois les distractions modernes éliminées.

Idéalement, le travail doit émerger du temps libre naturellement, il ne doit pas s’imposer comme une contrainte nous privant de temps libre. On a le loisir d’utiliser ce temps comme on le souhaite, et si l’on décide de travailler, c’est parce que cela nous semble juste et adapté à cet instant, selon nos valeurs.

L’homme libre jouit d’une abondance de temps libre mais travaille souvent plus, ou au moins avec plus d’ardeur, que les hommes dans la contrainte. Choisir de travailler rend souvent bien plus efficace que d’être contraint à le faire.

L’ennui, dans sa forme la plus naturelle, nous guide vers la tâche la plus adaptée à accomplir pour nous. Mais la distraction moderne nous rend sourds à ce signal, le nullifie ou l’annule via une variété fictive. Les passe-temps modernes calment l’ennui sans nourrir l’esprit : on se contente souvent de regarder et non d’expérimenter.

Qui ne sait fermer la porte aux passions ne pourra plus les chasser, une fois entrées. Montaigne

Cela dit, les contraintes que l’on s’impose ne sont pas à rejeter : lorsqu’elles servent notre santé, notre clarté d’esprit ou nos liens, elles nous rendent plus robustes face au chaos naturel.