La richesse

Passons maintenant à ce qui est la plus grande source des misères de l’homme, la richesse. Sénèque

La richesse nous offre-t-elle le bonheur ?

Malgré l’expression bien connue “l’argent ne fait pas le bonheur”, nombreux sont ceux qui associent une grande richesse avec un grand bonheur. Non pas qu’ils estiment systématiquement les plus riches plus heureux qu’eux, mais plutôt qu’ils voient dans la richesse le moyen de combler ce qui, selon eux, leur manque pour accéder au bonheur.

Qu’y a-t-il de plus malheureux que l’homme esclave de ses propres chimères ? Montaigne

“Avec cette nouvelle voiture, je serais bien plus heureux.” On l’est, effectivement… quelques jours tout au plus. Puis on retrouve immanquablement son niveau de bonheur initial, mais avec, en prime, quelque chose de plus à perdre. On se berce d’illusions, on croit tenir le bonheur, puis on retombe dans le même cycle, sans jamais en tirer la leçon.

Pendant qu’il est loin, l’objet de nos désirs semble l’emporter sur tout le reste ; est-il en notre possession, nous désirons autre chose. Lucrèce

On accumule richesses et possessions, puis on en devient dépendant. Ce qui devait nous rendre heureux nous encombre, nous emprisonne. Un nouvel objet nous apporte quelques jours de bonheur, mais il nous contraint pour des années : la peur de le perdre nous hante. Cette peur est souvent fondée : si l’on a goûté quelque chose de très bon, ce qui est seulement bon paraitra maintenant plus fade pour notre palais exigeant.

Gagner en richesse nous fait gravir une tour où la vue, à chaque étage, n’est époustouflante que pour quelques instants. Mais plus on monte, plus la chute menace d’être vertigineuse et plus la convalescence s’annonce longue, comme si le prix de l’ascension était une vulnérabilité accrue.

On s’enferme dans une accumulation insensée d’argent et de possessions, où la peur de perdre ce qu’on a nous condamne à conserver ce fardeau sans espoir de nous en défaire : le retour en arrière ne semble plus être une option.

Comme si quelqu’un vous en avait assuré l’éternelle possession, vous vous habituez à elle, vous vous liez à elle. Sénèque

Se faire plaisir avec une voiture ou une maison couteuse, c’est souvent s’enfermer un peu plus dans ses perspectives de vie.

Pourtant, tout dépend de notre rapport à ces biens. Dans l’idéal, on est riche sans en être prisonnier : on en jouit sans que leur perte ne nous affecte. Quand la richesse n’est plus un fardeau, une contrainte, une raison de craindre, aspirer à être riche devient logique.

(Le sage) si pauvre il peut être riche, il voudra le devenir. Sénèque

Même si le bonheur ne dépend pas de la richesse, celle-ci apporte des commodités et du pouvoir qu’il serait bête de refuser, à condition qu’elle ne s’accompagne d’aucun désavantage.

Les richesses affectent le sage et le rendent joyeux comme le vent favorable entraîne le navigateur, comme la belle journée et le lieu ensoleillé au milieu des froids de l’hiver. Sénèque

Ce n’est pas le manque de richesse qui rend malheureux, mais le désir d’en avoir davantage. Nous sommes tous le riche de quelqu’un d’autre, et pourtant, rares sont ceux qui s’estiment assez fortunés. Cette soif de richesse, qui ne nous cause que du malheur, ne tarit jamais.

C’est un défaut chez nous d’être plus mécontents de voir ce qui est au-dessus de nous que contents de voir ce qui est au-dessous. Montaigne

Ce n’est pas la quantité de richesses matérielles qui détermine notre bonheur, mais le contentement que nous en tirons.

Que peut-il manquer à celui qui s’est placé en dehors de tout désir ? Sénèque

Bien sûr, une extrême pauvreté est source de malheur. Quand les besoins fondamentaux (nourriture, chauffage) ne sont pas assurés faute de moyens, la question du bonheur ne se pose même plus : seule la survie compte. Être suffisamment riche pour assurer sa survie, mais sans s’encombrer d’un excès qui n’apporte que des ennuis et des contraintes : voilà la richesse la plus propice au bonheur.

La meilleure mesure de la richesse, c’est sans tomber dans la pauvreté, de ne pas s’en éloigner beaucoup. Sénèque

La richesse matérielle peut parfois étouffer les autres formes de richesse. Car la vraie richesse ne se limite pas à ce que l’on possède : elle réside aussi dans le temps dont on dispose, la qualité de nos relations et l’étendue de nos connaissances. Si l’accumulation de biens empiète sur notre temps libre, ce qui est presque inévitable, les autres formes de richesse en pâtissent.

Ce n’est pas à un homme affairé qu’il appartient de vivre. Sénèque

Le terme “temps libre” n’est pas anodin : ce qui n’en relève pas est, par définition, soumis à une contrainte. Le riche se retrouve souvent prisonnier de ses biens : il doit y consacrer son temps, non pour lui-même, mais pour leur gestion et leur entretien. Si la richesse lui prend du temps, trop de temps, alors il vit pour elle au lieu de l’utiliser pour mieux vivre.

Les richesses m’appartiennent et toi tu leur appartiens. Sénèque

Une grande richesse est parfois aussi contraignante qu’une grande pauvreté : les soucis diffèrent, mais le temps consacré est le même. Dans un cas, on lutte pour survivre ; dans l’autre, pour conserver.

Le fait d’être riche n’apporte pas un soulagement mais un changement de soucis. Epicure

Le pauvre, au moins, peut rêver de richesse. Le riche ne rêve plus, il se contente d’éviter le cauchemar de la perte.

Il n’est rien si empêchant, si dégoûté, que l’abondance. Montaigne

Au-delà des inconvénients déjà évoqués, la richesse émousse souvent les relations impliquant de la confiance. Quand on n’a rien à offrir, une amitié ne peut être que sincère et désintéressée. Le pauvre, lui, a au moins cette certitude : ses amis l’aiment pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il possède.

Le riche, lui, restera toujours en proie au doute : cet ami, ce cousin, cette épouse m’aiment-ils pour ce que je suis, ou pour ce que je possède ?

Les pleurs d’un héritier sont des ris sous le masque. Publius Syrus

Vivre dans le doute perpétuel, incapable de faire pleinement confiance à ses proches, est une forme de torture silencieuse. Cette méfiance, même légitime, est un poison : les relations ne sont épanouissantes que lorsqu’elles reposent sur une confiance totale.

Le riche peut paraître heureux, entouré d’une foule d’amis et de parents, mais au fond de lui, il craint la trahison et ne peut jamais pleinement savourer ces relations. Le pauvre sera peut-être moins entouré mais il croira, à raison, de tout cœur en ses relations.

Celui-là est heureux en lui-même. Le bonheur de cet autre est seulement en surface. Sénèque

L’amitié entre riches offre une solution au problème de la confiance : lorsque chacun possède autant que l’autre, l’intérêt financier perd sa raison d’être.

Reste un prix à payer. La richesse matérielle s’acquiert et se conserve souvent avec peine. Non qu’il soit nécessaire de suer sang et eau pour s’enrichir, mais plus on s’y donne corps et âme, plus on augmente ses chances d’y parvenir. Pourtant, sacrifier son sommeil, sa santé, sa vie pour la richesse est absurde, mais beaucoup le font et ne s’en aperçoivent qu’a posteriori. Dès lors qu’on tombe malade, la plus importante des richesses devient toujours la pleine santé. Car sans elle, tout le reste perd sa valeur.

Dans cette course effrénée, certains vont même jusqu’à trahir leurs propres principes. On sacrifie alors ce qui a le plus de prix : notre âme.

Ni la maison, ni les propriétés, ni les monceaux de bronze et d’or ne chassent les fièvres du corps, ni les soucis de l’âme. Horace

On ne mesure l’importance de sa santé que lorsqu’on la perd.

Nous ne sentons pas l’entière santé comme la moindre des maladies. Montaigne

La richesse matérielle ne conduit pas au bonheur, vient avec son lot de soucis et s’acquiert parfois au détriment de la seule vraie richesse : notre santé physique et mentale.

Se battre pour sortir de la pauvreté est nécessaire, mais une fois ce cap franchi, il faut savoir cesser d’accorder de l’importance à la richesse. Si elle vient à nous par nos actions, l’essentiel est d’en rester maître : elle doit nous servir, et non l’inverse.

[…] prête à faire usage des présents de la fortune mais non à s’y asservir. Sénèque

La vraie richesse ne réside ni dans l’accumulation ni dans la privation, mais dans cette liberté intérieure qui nous permet de jouir de ce que nous avons sans en devenir l’esclave.