Je pensais écrire pour moi mais j’écrivais pour les autres.
Dès que j’ai commencé à écrire, l’idée de la notoriété m’est venue : réussir à me faire lire, à attirer un public.
Mais écrire pour la notoriété, c’est écrire pour plaire, c’est se dépenser pour les autres.
Nous nous dépensons les uns pour les autres. Sénèque
Le riche est souvent vu comme le vampire qui a volé ou soutiré de la richesse d’une manière malhonnête. Pourtant, sa richesse provient d’un échange : il a produit quelque chose pour lequel d’autres ont consenti à payer. Une transaction, surtout avec un inconnu, suppose un bénéfice mutuel, sinon, pourquoi l’accepter ? Si de l’argent a été échangé, c’est qu’une valeur a été perçue, qu’un besoin a été comblé, ou qu’un désir a été satisfait.
C’est évidemment à nuancer, l’humain, heureusement, ne se réduit pas à la seule logique de rentabilité. Il existe mille exceptions : un sourire, un service rendu sans attente, une porte tenue pour un inconnu… autant de gestes qui échappent à la balance des comptes. Mais pour les besoins de ce raisonnement, concentrons-nous sur les échanges où les deux parties y voient un bénéfice.
Dans une transaction, chacun s’estime gagnant. Même si la valeur objective des biens échangés peut sembler équivalente, leur valeur subjective diffère nécessairement : sans cette différence, l’échange n’aurait tout simplement pas lieu. Pourquoi accepterait-on un troc ou un paiement si l’on n’y voyait aucun avantage ? La simple existence de l’échange prouve que chacun y trouve son compte.
Il semble paradoxal que l’artiste en quête de notoriété soit moins égoïste que celui qui crée d’abord par passion. Pourtant, c’est bien le cas. La notoriété ou la richesse, bien sûr, sert l’individu, mais elle est d’abord le reflet de ce qu’il apporte aux autres. Pour s’enrichir ou devenir connu, il faut aider les autres : c’est presque une loi immuable.
Construire une audience, viser un succès, ce n’est pas ce que je veux. Je veux écrire pour moi : les contraintes que je me fixe doivent venir de moi seul, et non de ce que j’imagine vendeur.
Échanger sur mes écrits, ce sera toujours un plaisir. En revanche, je ne m’alignerai pas sur des critiques simplement pour plaire. Je n’écris pas pour les autres, j’écris pour moi : ils peuvent bien sûr me convaincre, mais si mon esprit ne change pas d’avis, mes écrits ne bougeront pas d’un pouce.
L’opinion de la foule est l’indice du pire. Sénèque
J’écris pour que mes mots soient un reflet fidèle de ce que je suis. Un livre conçu pour séduire un public, c’est comme un miroir qui déforme : on y reconnaît souvent l’auteur, mais voilé sous des artifices.
La laideur d’une vieillesse avouée est moins laide et moins vieille, à mon avis, que celle qui est repeinte et bien lissée. Montaigne
Renoncer à l’audience, c’est retrouver une liberté absolue : celle de dire ce qui me traverse, sans filtre. Dès qu’on pense au public, les questions surgissent : "Est-ce assez intéressant ? Est-ce que ça mérite d’être partagé ?" et sans même s’en rendre compte, on se censure.
Il existe pourtant une façon saine d’écrire pour autrui : non pas pour le séduire, mais pour se rendre intelligible. La clarté n’est pas une concession, c’est le respect de ne pas exiger du lecteur qu’il devine ou qu’il se plie à nos obscurités.
Clarifier sa pensée pour les autres, c’est d’abord l’éclaircir pour soi.
Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Montaigne
Au-delà de cet aspect, le succès m’attire-t-il vraiment ?
Être lu, être reconnu et inspirer : l’idée est flatteuse. Mais à quel prix ? Des inconnus qui s’immiscent dans mes choix, des jugements permanents et une peur de déplaire ? L’authenticité se perd si facilement dans ce tourbillon.
Pourtant, une voix me murmure : "À quoi bon écrire si personne ne lit ?" Mais la réponse est là, évidente : j’en tire déjà tout ce qui compte. L’écriture m’a transformé tout entier, de ma relation amoureuse à ma vision du travail et de la liberté. Elle me permet de me voir comme je ne me suis jamais vu.
Je préfère inspirer ceux qui me connaissent, ceux qui m’aiment tel que je suis, plutôt que de séduire une foule en endossant un masque. Mon but n’est pas d’être lu, mais d’écrire.
Pratiquer un métier complémentaire me permet de ne pas dépendre de la notoriété pour vivre.
Avoir un autre métier à côté, de préférence épanouissant, protège l’authenticité. Certes, cela empiète sur le temps consacré à l’art, mais c’est le prix de la liberté : être son propre mécène pour ne dépendre ni de la foule ni de ses caprices.
Un métier pour vivre, l’autre pour survivre.
Un métier pour exister, l’autre pour subsister.
L’écriture ne doit jamais, pour moi, être motivée par une reconnaissance quelconque. Jamais.