Récemment, je me suis posé la question de commencer à écrire mes journées dans un cahier, comme une sorte de journal intime. L'idée : garder une trace, pouvoir me souvenir plus tard en le relisant. Mais après réflexion, j'ai abandonné l'idée, et j'ai même changé certaines de mes habitudes de prise de note et de mémorisation des événements importants.
Mais alors pourquoi ? Et bien, car, pour moi, en gardant des souvenirs, on perd le souvenir.
On le sait, l'humain d'aujourd'hui a de bien moins bonnes capacités de mémorisation que celui d'avant l'imprimerie, et surtout que celui d'avant l'invention de l'écriture.
Les ethnographes ont observé que les cultures de tradition orale, n’ayant pas accès à l'écriture, développent souvent une mémoire bien plus fine, précise et collective que celles des sociétés alphabetisées. Samuel Veissière
Plus on dispose de moyens pour stocker et extérioriser l'information, tout en ayant accès facilement, moins on a besoin de la solliciter. Et comme un muscle, la mémoire s'atrophie quand elle est peu sollicitée.
Le stockage permet de conserver ce que l'on veut être sûr de ne pas oublier, mais aussi de le transmettre plus facilement aux générations futures. Notre mémoire n'est pas infinie, tandis que le stockage l'est presque.
Cette capacité à stocker nous donne accès à un large panel d'informations, mais encore faut-il prendre la peine de les chercher. Car moins de mémoire interne, c'est aussi moins d'idées pour la solliciter. On se retrouve souvent sans savoir quoi faire, alors que la quantité de choses qu'il nous est possible d'aller chercher sur internet est indécente : il suffirait de savoir quoi chercher.
Stocker en externe pour transmettre est d'une importance capitale : l'humanité, telle qu'on la connaît aujourd'hui, repose presque entièrement sur cette capacité à ne pas tout recommencer à chaque génération, mais à faire monter les suivantes sur des épaules de géants. À l'échelle individuelle, en revanche, vouloir se souvenir de tout à tout prix peut, selon moi, se retourner contre nous.
Une question que je me pose : ce que l'on oublie, est-ce uniquement ce qu'il ne valait pas la peine de garder en mémoire ?
Si c'est le cas, consigner des informations devient alors absurde, car notre inconscient serait en théorie capable de nous faire nous souvenir de ce qui compte vraiment. Cette considération ne vaudrait cependant que pour quelqu'un partant d'une page blanche, pas pour qui a déjà pris l'habitude de déléguer l'important à son agenda.
Si l'on est entré dans la boucle “je note ou je me mets des rappels sur les choses importantes”, notre cerveau n'a plus aucun intérêt à les retenir : il sait qu'un rappel arrivera, alors il les sort de son esprit, de sa mémoire. Plus on note de choses sur son agenda, plus on en devient dépendant, jusqu'à ce que l'agenda occupe le rôle que la mémoire aurait dû tenir.
Mais, à supposer que l'on ne soit pas asservi à l'agenda, retiendra-t-on vraiment ce qui compte ?
On peut imaginer que l'humain d'avant n'avait pas les mêmes besoins sur les informations à retenir : certaines choses utiles à l'origine ne le sont peut-être plus aujourd'hui, et inversement. Mais cela suppose que ce qui est utile serait inscrit dans notre ADN, alors que je pense qu'il s'agit avant tout de choses que l’on apprend.
Pour moi, la mémoire va de pair avec nos émotions : ce qui compte pour nos émotions compte aussi pour notre mémoire. Si oublier quelque chose me cause de l'angoisse ou une émotion négative, ma mémoire fera en sorte de ne pas l'oublier.
On fonctionne comme les enfants, par essai-erreur : si l'on oublie une fois quelque chose d'important et que cela nous porte préjudice, l'émotion négative qui en résulte indiquera à notre cerveau de ne plus l'oublier la prochaine fois.
Vouloir à tout prix se souvenir, c'est oublier. Ce que l'on note sort de notre esprit ; à force de répéter ce geste, l'automatisme s'installe, et même ce que l'on ne note pas finit par nous échapper.
En prenant des photos ou en écrivant un journal intime, on affaiblit le souvenir que l'on garde des événements eux-mêmes : on délègue la tâche de se souvenir à un support de stockage.
Alors oui, regarder des photos ravive le souvenir avec une intensité plus forte qu'un souvenir simplement gardé en mémoire. Mais perdre ces photos, ou ne jamais les regarder, revient à perdre ces moments. En extériorisant nos souvenirs pour nous souvenir, on en vient à dépendre principalement du support de stockage pour retrouver en mémoire des événements.
Mais si ce n'était que ça… Pour moi, nos souvenirs et notre mémoire structurent la pensée et contribuent à la personne que l'on est aujourd'hui, avec toutes nos expériences et anecdotes de vie. En déléguant ce rôle à la mémoire externe, on se prive d'une richesse de pensée : on bride l'espace de pensée que nos souvenirs auraient dû nourrir.
Depuis longtemps, je n'aime ni les photos, ni les journaux intimes, et j'en viens à me demander si ce n'est pas là la raison profonde : une intuition inconsciente qui me pousserait à éviter de déléguer ma mémoire.
Aujourd'hui, j'utilise beaucoup mon agenda avec des rappels et des tâches à faire, et c'est en écrivant ce texte que je me rends compte que cela me cause peut-être du tort. Je préfère désormais oublier certaines fois, mais exercer ma mémoire le reste du temps : finie la dépendance à l’agenda.
J'avais aussi pris l'habitude d'utiliser Anki chaque matin pour me souvenir de quelques règles clés, de certains de mes principes. Mais chercher à me souvenir à tout prix de choses définissant qui je suis au jour le jour, c'est aussi risquer de me retrouver dans mon propre lit de Procuste, de ne plus m'autoriser à changer : de devenir un golem qui restera sur ses positions tant il les a ancrées en lui par la répétition jour après jour.
Mais si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user du raisonnement avec lui ? Epictète
Alors oui, utiliser Anki pour m'ancrer des principes en tête partait d'une bonne intention : pouvoir, en tout temps, peu importe mes émotions, me souvenir de certains grands principes. Mais même si le but était louable, j'y vois maintenant un risque énorme : celui de considérer que ce que je pense aujourd'hui est la vérité absolue, et de contraindre mon moi futur, par un lavage de cerveau, à s'aligner sur mon moi actuel.
Mais je sais que qui je suis et comment je pense aujourd'hui est amené à évoluer : en regardant qui j'étais, je me rends compte que beaucoup de choses que je prenais pour acquises ne sont plus en accord avec ce que je suis devenu. Peu importe le sens, "bon" ou "mauvais" : ce qui importe, c'est de laisser mon esprit se faire porter au gré du vent plutôt que de le contraindre à une prison rigide. Même si cette prison me semble aujourd'hui la meilleure des situations, rien ne dit qu'elle le restera jusqu'à la fin de mes jours.
Les anciens ne craignaient pas ces variations et se laissaient porter ainsi au vent […] avec une élégance surprenante. Montaigne
Se contraindre à rester le même, c'est se priver d'évolution, se condamner à ne plus grandir. C'est ne pas faire confiance à notre nous du futur pour prendre de bonnes décisions, c'est le considérer comme un enfant à qui il faut imposer des règles pour qu'il ne fasse pas n'importe quoi. Quelle absurdité…