Les compétences

Les innovations humaines provoquent souvent un gain de richesse matérielle au détriment d’une compétence. Mais est-ce que la vraie richesse ne serait pas plus dans ce que l’on maîtrise que dans ce que l’on possède ?

Le fondement du statut social n’est plus la capacité à fabriquer des choses mais celle des les acheter. Harry Braverman

L’argent, la notoriété, les possessions ne suffisent pas à remplacer les compétences : être riche est certes utile, mais avoir les compétences pour le devenir l’est, selon moi, encore plus. La richesse peut nous être enlevée, mais on ne peut nous retirer nos compétences : avoir la capacité de s’enrichir est la seule manière d’être réellement à l’abri de la pauvreté.

Les innovations nous rendent la vie facile : tout devient accessible à tous sans nécessiter de compétences ou d’apprentissage préalable. Grâce à l’imprimerie et à Google, plus besoin de mémoriser, grâce aux GPS, plus besoin de savoir s’orienter, grâce à l’IA, plus besoin de savoir rédiger un texte, voire même de réfléchir.

C’est le cœur de toute innovation : on facilite quelque chose par la création d’un outil au détriment de la compétence d’origine, ce qui nous rend, de fait, dépendants de l’outil.

Notre dépendance à l’outil peut provenir de la perte de compétence mais également de la transformation sociétale qu’il engendre. Par exemple, la société moderne, en particulier hors des grandes villes, est dépendante de la voiture. Il n’est plus possible de s’en passer : habiter dans un village de campagne sans voiture est inconfortable voire invivable.

Le plus souvent, la création de l’outil provoque l’obsolescence de certaines compétences : peu à peu, l’apprentissage de ces compétences sera négligé jusqu’à disparaître complètement, nous rendant, par là, encore plus dépendants. Bon nombre de métiers d’artisanat ont été remplacés par des machines : on a troqué un savoir-faire contre de l’efficacité et de la richesse.

Sans pratique, tout s’efface. Lama du Ladakh

Bien souvent, les innovations sont incrémentales : les nouveaux outils se basent sur des innovations antérieures. Une machine remplaçant un artisan est dépendante de l’électricité, de l’extraction des matières premières pour sa construction et bien sûr des machines ou des humains qui l’ont assemblée. Plus la société progresse, plus notre dépendance aux innovations augmente et plus on se retrouverait démunis en cas de panne de celle-ci.

Et la tendance n’est pas prête de s’inverser, on remplace toujours plus de compétences par des outils ou des services : les robots cuisiniers et les plats préparés nous enlèvent le besoin de savoir cuisiner, les modèles de langage nous enlèvent la capacité de savoir rechercher sur le net, le Nutri-Score nous permet d’avoir une information de santé sans compétences préalables en nutrition.

Mais on peut s’interroger : en remplaçant la compétence par de l’efficacité, est-ce qu’on ne perd pas de la qualité ? Une innovation devient viable dès lors que ce qu’elle produit est acceptable compte tenu du gain en efficacité associé : rien ne garantit alors que cette viabilité sera synonyme de qualité, rien ne garantit que ce que l’innovation permet soit du même niveau qu’une production humaine. Un robot cuisinier n’est pas un chef étoilé, un LLM n’est pas un auteur renommé et le Nutri-Score ne donne qu’une information de santé limitée. Les innovations sont une pâle copie de ce dont l’humain est capable, mais pour l’individu moyen, ne possédant aucune compétence dans le domaine, elles sont un raccourci attrayant.

Les innovations nous apportent de la richesse, mais également du temps. Le temps que l’on passait à exercer nos compétences par nécessité diminue jour après jour. On se retrouve avec énormément de temps libre qu’on ne sait parfois plus comment utiliser.

En achetant un lave-vaisselle, on gagne du temps. Mais si ce temps gagné disparaît dans une distraction abrutissante, le sentiment ressenti après avoir lavé la dernière assiette n'aurait-il pas finalement été plus satisfaisant ?

De même, on dispose maintenant de toute une flopée d’innovations nous permettant d’effectuer un même travail qu’il y a 50 ans mais bien plus rapidement. Pour autant, nous travaillons toujours autant : ce temps que l’on a gagné a été comblé par des tâches inutiles, des bullshit jobs, qui visent à occuper ce temps libre dont on ne sait que faire.

On aimerait alors parfois se priver de l’innovation pour exercer nos compétences et ressentir ce sentiment d’accomplissement. Mais en présence de concurrence, ce n’est pas si simple. En choisissant de se passer d’un outil, on se condamne souvent à être moins performant que ceux qui l’utilisent. Inévitablement, dans notre société capitaliste, ceux qui ont troqué leurs compétences, et, par la même occasion, leur bonheur, contre de l’efficacité seront favorisés.

Aujourd’hui, le métier de développeur laisse le choix entre résoudre les problèmes par soi-même, en utilisant ses propres compétences de résolution de problèmes, ou bien utiliser l’IA et n’avoir plus qu’un rôle de relecteur.

Mais est-ce vraiment un choix ? Peut-être, mais plus pour longtemps : les développeurs utilisant l’IA sont d’ores et déjà plus efficaces que ceux qui ne l’utilisent pas. L’IA ne cesse de s’améliorer et cet écart, encore léger aujourd’hui, s’agrandit de jour en jour. Dans ce monde où ce qui importe est la création d’un maximum de richesse, le développeur a le choix entre dénaturer son métier ou bien se faire éjecter petit à petit du métier qu’il aime.

Et ce qui arrive au développeur aujourd’hui est arrivé à bon nombre d’artisans lors de la révolution industrielle : c’est le prix du progrès. Ce qui était un métier demandant compétence et donnant satisfaction est aujourd’hui devenu un passe-temps : la poterie, la couture, etc. On a troqué la compétence contre une richesse et un gain de temps pour finalement utiliser ce temps gagné pour retourner faire ce que l’innovation a remplacé : ce besoin de créer et de faire des tâches compliquées nous occupe et nous rend heureux.

Cela rappelle la fameuse histoire du pêcheur et de l’homme d’affaires :
Un homme d’affaires en vacances rencontre un pêcheur rentrant tout juste au port avec plusieurs beaux poissons. Il complimente le pêcheur et lui demande combien de temps cela lui a pris de les pêcher.
Pêcheur : “Ho, pas très longtemps.”
Homme d’affaires : ”Mais alors, pourquoi n’êtes-vous pas resté en mer plus longtemps pour en attraper plus ?”
Pêcheur : “Cela suffit amplement à couvrir les besoins de ma famille.”
Homme d’affaires : “Mais que faites-vous le reste du temps ?”
Pêcheur : “Je fais la grasse matinée, je joue avec mes enfants, je fais la sieste avec ma femme. Le soir, je vais au village voir mes amis. Nous buvons du vin et jouons de la guitare. J’ai une vie bien remplie.”
Homme d’affaires : “Mais quelle perte de temps ! Vous pourriez pêcher plus longtemps pour dégager des bénéfices. Avec ces bénéfices, acheter un plus gros bateau puis engager un équipage pour ensuite acheter toute une flotte. Vous pourriez ensuite déménager en ville pour gérer vos affaires.”
Pêcheur : “Et après ?”
Homme d’affaires : “Après, vous seriez riche !”
Pêcheur : “À quoi bon ?”
Homme d’affaires : “Mais enfin quelle question ! Avec autant d’argent, vous pourriez prendre votre retraite et aller vous installer dans un petit village côtier, faire la grasse matinée, jouer avec vos enfants, faire la sieste avec votre femme et le soir, aller au village voir vos amis pour boire du vin et jouer de la guitare avec eux.”

Grâce à un outil qui nous rend dépendants, on rend le métier plus simple et plus efficace. Mais cette perte de difficulté réduit voire annule le sentiment d’accomplissement. Demander à une IA de coder à notre place est peut-être plus efficace mais ne procure aucun plaisir. Passer l’aspirateur ou tondre la pelouse n’est peut-être pas agréable, mais utiliser un robot pour le faire à notre place, c'est renoncer au bonheur que l’on ressent lorsque l’on a enfin fini cette corvée.

C’qui compte, c’est pas l’arrivée, c’est la quête. Orelsan

La satisfaction d’accomplir est un besoin humain : si on ne la trouve plus dans notre métier, on est obligé de la chercher ailleurs.

L’homme ne vivra pas de pain seulement. Matthieu 4:4

Certaines choses s’obtiennent encore uniquement par le travail et la compétence : la richesse ne peut les acheter. L’argent ne peut nous rendre écrivain, artiste, athlète ou virtuose du piano : ces choses-là ont une grande valeur à nos yeux car elles sont le reflet d’un investissement important et ne peuvent s’obtenir en “trichant”.

Mais les domaines épargnés par les outils modernes se font de plus en plus rares : à quand la pilule magique permettant de devenir un grand musicien ou de se muscler ?

Renoncer aux innovations, c’est renoncer au progrès, et, par là, renoncer à une grande part de ce qui définit l’humanité. L’humain est tel qu’il est actuellement car il a su tirer sa force des outils qu’il a créés : les rejeter en bloc n’est pas seulement absurde, c’est aussi contre nature.

Le propre de l’homme n’est pas l’intelligence mais la connaissance. Samuel Veissière

Ce que je constate simplement, c’est que remplacer une tâche longue et fastidieuse qui demande des compétences n’est pas un raccourci vers le bonheur mais plutôt une manière de le contourner.

Gagner en efficacité, ce n’est pas gagner en bonheur. Lorsqu’il y a concurrence, l’innovation devient parfois une obligation, mais si ce n’est pas le cas, il faut bien jauger ce qu’elle nous apporte et nous coûte.

Les outils modernes rendent la société plus puissante mais également plus dépendante. Supprimer du jour au lendemain toutes les innovations provoquerait inévitablement un effondrement de la société. Revenir à l’âge de la préhistoire mais sans avoir aucune des compétences nécessaires à la survie : autant dire qu’on ne ferait pas long feu.

L’imprimerie a apporté beaucoup à l’humanité : il est indéniable que la civilisation, 200 ans après son invention, a gagné en efficacité et en connaissance. Mais si on venait à perdre cette innovation, tout ce progrès partirait en fumée. Voire pire, on se retrouverait sans doute perdant : l’imprimerie nous a certainement privés d’une partie de notre capacité de mémorisation. En effet, pourquoi retenir si on a l’information dans un livre qu’il nous suffit de consulter ?

Les ethnographes ont observé que les cultures de tradition orale, n’ayant pas accès à l'écriture, développent souvent une mémoire bien plus fine, précise et collective que celles des sociétés alphabetisés. Samuel Veissiere

Plus l’humain dispose d’outils, plus il est faible si on l’en prive. L’humain, pris à part, s’affaiblit à mesure que la société progresse.

Fragile par nature mais résilient par culture. Samuel Veissière

Mais faut-il s’en inquiéter ? Ces innovations ne sont-elles pas acquises ? Les perdre semble sans doute être un scénario impensable pour beaucoup. Pourtant, les ressources naturelles, notamment le pétrole, s’épuisent : on ne perdra pas à proprement parler l’innovation, mais on risque de ne plus pouvoir la faire fonctionner.

Outre cette crainte de s’en voir privé, on peut se demander aussi si ces innovations ne nous coûtent pas quelque chose de plus insidieux.

L’imprimerie et Google nous ont fait perdre de la mémoire, et aujourd’hui, on peut se demander si l’IA ne serait pas en passe d’atrophier nos capacités à rédiger, à nous exprimer, voire même à penser. Pour moi, la mémoire et la maîtrise de la langue forment les socles de notre capacité à réfléchir : l’une nous donne la matière tandis que l’autre nous donne la manière.

Laisser l’innovation nous priver de nos compétences nous a sans doute fait perdre quelque chose sans que nous nous en rendions compte : on ne pourra jamais en être sûr, mais on est peut-être passé à côté de grandes idées. Par contre, le gain en efficacité et en richesse est mesurable et tangible : comment lutter contre ça dans une société capitaliste comme la nôtre ?

Les outils sont le propre de l’homme, ils nous apportent beaucoup mais nous privent de compétences. Avant de les utiliser aveuglément, il serait sage de confronter ce qu’ils nous apportent à ce qu’ils risquent de nous prendre. Parfois, renoncer à la facilité et au confort est sans doute la meilleure option.