La coopération est l'essence de l'être humain : nous coopérons en permanence, souvent sans nous en rendre compte. Tout ce que l'on a aujourd'hui découle de la coopération et des échanges.
C'est parfois dur de le constater tant les autres peuvent nous sembler égoïstes. Et pourtant, aucune société, aucune culture, n'échappe à cette règle : tout y circule par la coopération, qu'il s'agisse de biens ou de savoir.
L'argent donne à chaque entraide une valeur précise : il fait passer un service rendu, qui appelait un retour incertain, à un service chiffré, monayable et directement comparable à un autre.
Mais aujourd'hui, l'argent semble s’éloigner de l'utilité réelle : des métiers comme banquier ou avocat d'affaires sont très rémunérés, tandis que d'autres, pourtant essentiels, comme infirmière ou enseignant, le sont à peine. L'argent nous semble alors n'avoir plus aucun rapport avec ce qu'il était à l'origine.
Le même déséquilibre se retrouve dans les aides sociales : elles sont l’équivalent moderne du fort en bonne santé qui apporte son aide au faible malade. Là, il n'est plus question d'un échange appelant un retour entre deux individus, mais d'une solidarité à l'échelle de l'espèce entière : rien ne dit que le fort deviendra faible ou que le faible a déjà été fort.
L’aide à autrui, qui nous vient spontanément, révèle à quel point notre espèce est portée vers l'empathie et la coopération. Les aides sociales, qui cherchent à imiter cela, souffrent d'un flou qui les dessert. Elles sont sources de mécontentement : on paye des impôts mais on ne sait pas où va notre argent, on ne voit pas qui l'on aide. Résultat : on ne sent pas que notre travail se transforme en une aide concrète pour l'autre. Notre empathie ne fonctionne pas sur des personnes fictives que l'on doit imaginer : elle s'exerce sur le réel, sur une personne tangible, que l'on peut aider. C'est aussi ce qui explique qu'une simple photo d'enfant, nommé et mort dans une guerre, nous marque souvent plus que le chiffre brut de milliers de victimes dans ce même conflit.
Ce détachement entre l'impôt et l'aide versée est peut-être nécessaire au système, mais il nourrit notre ressentiment envers l'impôt, jusqu'à nous rendre égoïstes. Cette empathie est au fondement de la suprématie de notre espèce : la mettre en péril, c'est prendre un risque majeur.
L'idée d'un village communautaire me plaît beaucoup : chaque aide n'y serait quantifiée qu'en mémoire, jamais en montant exact comme le fait l'argent. Celui qui aide beaucoup, et qui aime cela, n'attend rien d'équivalent en retour, si ce n’est la certitude tacite que d'autres viendront l'aider le jour où il en aura besoin. Pour moi, rien n'est plus beau qu'une communauté comme celle-ci où chacun jouerait le jeu.
Ce qui me rend le plus heureux, c'est d'aider ceux que j'aime : cuisiner pour eux, veiller sur leur confort, agir dans l'ombre pendant qu'ils dorment, sans jamais m'en vanter après. Que ce geste passe inaperçu m'attriste parfois, mais je sais qu'aucune autre activité ne m'apporterait davantage.
J'ai la chance de n'être plus asservi à ce faux bonheur que fabriquent les téléphones, la télévision ou les ordinateurs. Et c’est cette liberté qui, je pense, m’offre la clairvoyance de voir que ce qui me plait le plus parmi les occupations restantes est d’aider autrui, de faciliter la vie de l’autre et de faire plaisir. Si arrêter le téléphone me rend plus généreux, plus proche de ce que je voudrais que les autres soient pour moi, alors le peu qu'il m'offre, le fait de ne jamais m'ennuyer, fait pâle figure à côté.
Je rêve de revenir au fondement de ce qu'était l'humain : une petite tribu où l'argent et la notion d'équivalence n'avaient pas lieu d'être, ou restaient au moins informels, spontanés.
Et ce n'est pas construire une secte à l'écart de la société : il est tout à fait possible de conjuguer économie de marché et entraide directe. L'idée n'est pas de remplacer l'argent par des échanges fondés sur les besoins et les capacités de chacun, mais de les faire coexister. En mettant nos compétences en commun pour les travaux de chacun, on pourrait tous avoir une belle maison sans jamais sortir un centime : chacun profitant du travail des autres autant qu'il y contribue.
L'humain naît prématuré. L'explication la plus souvent avancée est la suivante : un compromis de l'évolution entre taille du cerveau, survie de la mère, et capacité à protéger l'enfant dans ses premières années.
Mais cela ne me convainc guère : si enfanter est si dangereux pour l'espèce, pourquoi la sélection naturelle n'aurait-elle pas favorisé les humaines capables de garder l'enfant plus longtemps in utero, tout en réduisant les risques de l'accouchement ?
Ma théorie personnelle, en lien avec l'idée que l'essence de l'humain est la coopération, est que l'on prend le problème à l'envers. On suppose généralement que l'entraide est née par nécessité, mais que c'est l'intelligence qui explique notre suprématie en tant qu'espèce. Je pense que c’est l’inverse.
Bien sûr, j'admets que l'intelligence a son rôle. Mais pour moi, cette obligation à la coopération, née d'un compromis entre développement du cerveau et survie de la mère, a fait de l'espèce humaine ce qu'elle est. Cette explication me semble cohérente sur le plan évolutif : certaines femmes ont peut-être pu enfanter des bébés moins précoces, donc moins dépendre de la coopération, mais face à celles qui devaient coopérer, elles ont fini par perdre. De la contrainte émerge la coopération et de la coopération émerge la domination.
Ce n'est pas l'espèce au cerveau le plus volumineux qui a survécu, mais Homo sapiens, celle qui a su le mieux coopérer. Une intelligence suffisante pour coopérer mais surtout la nécessité de le faire.
L'éducation des enfants, très exigeante pour un couple seul, plus encore pour une mère seule, a déclenché la coopération qui a permis à Homo sapiens de s'élever et d'inventer de grandes choses. Une fois la coopération acquise et intégrée, Homo sapiens est capable de tout, même d'aller sur la Lune.
L'Homo sapiens d'aujourd'hui n'est pas simplement le fruit de la coopération imposée par la naissance de bébés prématurés : cette coopération est l'essence même de ce qu'il est devenu.
La coopération n'est pas un produit dérivé de la création d'êtres assez intelligents pour dominer : elle est ce qui permet cette domination de l'humain sur le règne animal.