L’ennui a presque disparu de nos vies. Vous rappelez-vous la dernière fois que vous vous êtes vraiment ennuyé ? Devoir attendre sans téléphone, sans revue, sans livre, sans musique, sans discussion, sans bruit. Juste vous et vos pensées, aucune stimulation extérieure. La plupart ne peuvent s’en souvenir car ils n’ont jamais connu cela.
Notre époque semble avoir fait de cette absence d’activité un ennemi à abattre. Aujourd’hui, tout est fait pour que l’on ne s’ennuie jamais : le téléphone, les pubs dans la rue, la musique, les podcasts, les séries, YouTube, les réseaux sociaux, etc.
Savoir s’ennuyer peut sembler être un talent inutile, mais c’est en fait l’une des choses les plus précieuses que l’on puisse acquérir. C’est cesser de chercher une occupation dès que l’ennui pointe, c’est persister dans une tâche sans que la lassitude ne dicte nos choix. Celui qui apprécie l’ennui ne craint plus l’absence d’activité.
Notre cerveau est toujours à la recherche de distraction. Plus l’exposition au divertissement est intense, plus les divertissements classiques semblent fades. Pour nos ancêtres, lire un livre était une distraction tout aussi captivante que ne l’est aujourd’hui une vidéo sur les réseaux sociaux.
Quant à la soif désordonnée de livres, rejette-la bien loin de toi… Marc Aurèle
Ces avertissements, écrits il y a près de deux mille ans, résonnent étrangement à l’ère de la sursollicitation. La lecture, autrefois plaisir rare, est devenue pour beaucoup une lutte contre l’ennui. Même regarder un film en entier, sans sortir son téléphone toutes les cinq minutes, relève de l’exploit. Le monde moderne a décalé le spectre de l’ennui et ce décalage se poursuit : à ce rythme, TikTok sera ennuyeux dans quelques années.
Cette fuite permanente de l’ennui a un coût. Pour accomplir de grandes choses, il faut inévitablement passer par des tâches longues, fastidieuses et… ennuyeuses. En apprenant à s’ennuyer, on contribue à rendre ces tâches de création plus amusantes, à avoir plus de plaisir à les accomplir et donc à être bien plus enclin à les faire. Si regarder un film est ennuyeux pour vous, je vous laisse imaginer la quantité d’ennui ressentie en écrivant un livre ou en lisant de la philosophie.
La capacité à supporter l’ennui trace une frontière entre la réussite et l’échec. Robert Greene
Accueillons ces moments d’ennui à bras ouverts. Il ne faut plus fuir l’ennui, il faut le pratiquer :
Attendre le bus sans téléphone. Rester dans une file d’attente sans rien faire. Marcher ou courir sans musique, sans podcast. Observer le paysage par la vitre du train, sans écran.
Le simple fait de comprendre que ces moments d’ennui sont bénéfiques permet de les apprécier et de les endurer plus facilement. Cela devient une sorte de jeu : réussir à supporter l’ennui et résister à la tentation de se distraire.
Maîtriser l’art de s’ennuyer pourrait bien être la compétence la plus utile de notre époque. Car apprécier les tâches ennuyeuses, c’est se donner la capacité de se concentrer longuement sur une tâche ardue, et donc s’offrir les moyens d’accomplir de grandes choses.
Ce n’est pas dans la gaîté, ni les plaisirs, le rire et les jeux, compagnons de la frivolité, qu’on trouve le bonheur, mais dans la fermeté et la constance malgré la tristesse. Cicéron