Des conseils, vraiment ?

De nos jours, une nouvelle caste d’influenceurs prospère : ceux dont le métier consiste à vendre des conseils pour devenir entrepreneur. Leur succès repose moins sur une expertise prouvée que sur un talent pour monétiser une notoriété préexistante.

La notoriété acquise dans un domaine se transfère souvent, à tort, à d’autres, comme si le talent était universel. Lorsqu’une personne a prouvé pouvoir accomplir quelque chose, on s’attend inconsciemment à ce qu’elle soit plus encline à accomplir n’importe quelle autre chose, même de nature complètement différente.

Même les rois et les philosophes défèquent. Montaigne

Les exemples abondent : des athlètes de haut niveau reconvertis en entrepreneurs florissants, des youtubeurs lançant leur marque de vêtements, des chanteurs devenant acteurs à succès. On pourrait croire, naïvement, que le talent dans un domaine se transpose aisément à un autre. Pourtant, ce n’est pas tant leur compétence qui explique ces transitions que la notoriété qu’ils ont su accumuler.

Prenons une marque de vêtements : ce qui séduit le consommateur, c’est d’abord le nom qui y est apposé, bien plus que la qualité intrinsèque du produit. Même phénomène chez les enfants d’acteurs, qui embrassent souvent la même carrière que leurs parents. Talent héréditaire ? Peut-être. Chance transmise ? Peu probable. Leur notoriété familiale, en revanche, leur ouvre des portes que le seul mérite ne suffirait pas à franchir.

L’influence, une fois établie, s’applique à tout : elle s’obtient spécifiquement et s’applique généralement.

Parfois, même l’influenceur n’est pas conscient de la fragilité de son avis ou de ses conseils : en plus de nous illusionner, il s’illusionne lui-même. Un youtubeur devenu entrepreneur peut sincèrement croire en sa légitimité à conseiller et pourtant, son parcours n'est pas comparable à celui de quelqu'un qui part de zéro, sans notoriété préalable.

Il raconte des anecdotes personnelles, invite à l'imitation, et oriente vers ses produits ou ses formations.

Évitez de demander des conseils à quelqu’un qui gagne sa vie en en donnant, à moins que cette personne puisse, si nécessaire, être sanctionnée pour les avoir donnés. Nassim Taleb

Seulement lui-même n’est pas un entrepreneur qui a eu du succès, c’est quelqu’un qui a eu du succès et qui a su capitaliser dessus pour devenir entrepreneur : les deux parcours ont leur mérite mais ce sont deux choses complètement différentes.

Ce qui me dérange, c’est qu’il présente son parcours comme un modèle reproductible, alors qu’il partait avec des atouts inaccessibles à sa communauté. Ses conseils ne sont pas nécessairement mauvais, mais sa réussite, d’un point de départ différent, ne les valide pas.

Mais même lorsque la notoriété n’est pas le point de départ, la réussite reste difficile à généraliser. Prenons le cas inverse : un entrepreneur qui, après avoir bâti son succès, utiliserait ses ressources pour se construire une communauté. Ses conseils, bien que nourris par une expérience réelle, ne seraient pas pour autant universellement pertinents. Son parcours pourrait en effet reposer, pour une large part, sur des circonstances favorables. Cela ne diminue pas son travail, mais rappelle que la réussite n’est pas toujours reproductible.

À qui doivent César et Alexandre cette grandeur infinie de leur renommée, qu’à la fortune ? Montaigne

Croire une personne sur son expérience est hasardeux, mais croire une personne qui n’a même pas l’expérience me semble tout simplement absurde.

Ces influenceurs sans expérience concrète sont aujourd’hui les plus écoutés. Leurs conseils, pourtant, ne valent pas plus que ceux d’un inconnu croisé dans la rue.

Seuls ceux qui font devraient parler. Nassim Taleb

J’ai moi aussi cru à ces promesses, et je comprends leur attrait : suivre un guide familier est plus rassurant que de partir seul. Et d’ailleurs, si suivre des conseils, même discutables, permet d’agir plutôt que de rester passif, on peut y voir une bonne chose. Mon point n’est pas de dénigrer l’inspiration et la motivation qu’une personne peut transmettre, mais de questionner leur légitimité : quitte à suivre des conseils, mieux vaut privilégier ceux qui s’appuient sur une pratique concrète, testée dans des conditions comparables aux nôtres.

La majorité de nos opinions découlent de l’autorité et reposent sur la foi accordée à autrui. Montaigne

En général, on considère fiables les conseils transmis par des gens influents dans un domaine. Mais la plupart de ces personnes ont elles-mêmes été influencées par quelqu'un. Et la source première, souvent, est enfouie, mal documentée ou entachée d'un conflit d'intérêts.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nées de causes frivoles. Montaigne

Il suffit d’une étincelle pour propager un incendie : une personne influente, trompée par un article frauduleux ou relayant sciemment de fausses informations, peut lancer une croyance infondée. Son audience, qui inclut souvent d'autres influenceurs, adopte ses opinions sans vérification : la confiance aveugle remplace l’analyse. L'effet s'amplifie à mesure qu'ils se citent entre eux, donnant l’illusion d’un consensus. Pourtant, toutes ces sources remontent à une seule, rarement questionnée.

C’est une chose difficile que de maintenir son jugement contre les opinions communes. Montaigne

Quand un influenceur vend ses propres produits, son intérêt à promouvoir certains conseils est évident. Même sincère, il reste prisonnier d’un système où la remise en question de ses idées pourrait nuire à son modèle économique.

Son problème est double : d’abord, il a souvent intériorisé des croyances sans les questionner ; ensuite, il a tout à perdre si ces croyances sont remises en cause. Résultat ? Ses conseils méritent une méfiance particulière.

Être au plus proche possible des sources, c’est souvent le chemin le plus fiable pour se faire son propre avis, sans influence, sans marketing.