La langue

Le langage structure nos pensées. Un vocabulaire riche et une grande maîtrise de la langue nous aident à penser efficacement. Les mots et les tournures de phrase nous permettent d'exprimer ce que l'on ressent et de transcrire ce qu'on a en tête de manière intelligible. Plus notre vocabulaire est riche, plus nous pouvons exprimer nos idées avec précision.

Mais je me demande si la langue n'a pas un autre impact sur nous, au-delà de la simple expression : les mots que l'on apprend influencent-ils notre pensée, ou notre pensée existe-t-elle indépendamment, et le langage ne fait que lui donner une forme ?

Fondamentalement, cela revient presque au même : ce qu'on ne peut pas dire, on ne peut pas le transmettre, et ce qui n'est pas transmis, que ce soit dans un esprit ou dans une société, finit par disparaître.

C'est un peu les deux à la fois. D'un côté, le mot ne peut naître que d'un besoin, et découle donc de la pensée d'un individu à un moment précis. De l'autre, une fois intégré au langage, il façonne en retour la pensée de tous.

Les différences de créativité, de compétences et bien d'autres choses entre les peuples découlent peut-être bien plus du hasard que d'une prédisposition quelconque. Un individu influent a un jour créé un mot, et ce mot a bouleversé, par effet boule de neige, la façon de penser de tout un peuple.

Un mot qui incite à la quête de liberté ne suffit pas, seul, à transformer la pensée d'un peuple, mais il l'influence assez pour augmenter les probabilités que d'autres mots du même registre voient le jour. Un vocabulaire entier peut alors émerger autour de cette idée, et orienter la pensée collective par les mots qu'il met à disposition.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nés de causes frivoles. Montaigne

À mesure que le temps passe, l'écart entre les langues et ce qu'elles nous incitent à penser se creuse. Si la France a produit tant de grands penseurs, ce n'est peut-être pas affaire de prédisposition, mais de langue : le français s'est façonné, au fil du temps, autour de la philosophie. Et cette propension s'entretient : les philosophes enrichissent la langue, qui devient à son tour plus apte à la réflexion.

Un mot en particulier m'amuse et retient mon attention : flâner. Il n'a pas vraiment d'équivalent en anglais et constitue, selon moi, le terreau d'une pensée riche. Se balader sans but, en laissant l'esprit vagabonder à son aise, semble être l'une des meilleures façons de laisser venir les idées naturellement.

De nombreux grands penseurs comme Montaigne, Nietzsche, ou encore Einstein plébiscitaient l'acte de marcher pour penser et réfléchir. Comme si flâner, loin d'être une perte de temps, était au contraire une condition de la pensée.

Mes pensées s’endorment si je les laisse assises. Mon esprit n’est pas agile si mes jambes ne l’agitent. Montaigne

Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelques choses. Nietzsche

Selon moi, l'existence du mot flâner joue un rôle bien réel : elle pousserait les francophones à flâner plus que d'autres, et cette habitude les rendrait plus enclins à devenir des penseurs.

Si la langue a un tel impact sur les productions d'un peuple, la langue anglaise ne serait-elle pas alors taillée pour la science ? La suprématie du monde anglophone sur les publications scientifiques semble en tout cas aller dans ce sens.

Certes la langue a un impact sur la réflexion, mais cet impact reste minime comparé à celui de ne pas réfléchir dans sa langue natale. Être forcé à réfléchir dans une autre langue, c'est aller contre son esprit. Cela limite le nombre de mots que l'on peut utiliser, car on en connaît toujours bien plus dans sa langue natale que dans n'importe quelle langue apprise.

Or, aujourd'hui, la science se fait en anglais : c'est la langue des publications et des séminaires. Il n'est d'ailleurs pas rare de voir des laboratoires, même hors des pays anglophones, où l'on ne parle qu'anglais.

Bien sûr, rien ne force le scientifique à réfléchir en anglais, et il ne le fait d'ailleurs probablement pas. Mais le travail de traduction interne, lors de la lecture ou de l'écriture de publications, vient inévitablement freiner sa pensée. Il en devient, en moyenne, moins performant qu'un chercheur ayant l'anglais comme langue natale.

Alors oui, avoir une langue commune pour la science est sans doute bénéfique pour la progression du savoir humain. Mais se forcer à parler anglais, au sein de laboratoires où les chercheurs ont la même langue native, est à mon sens contre-productif, et limite inévitablement les idées qu'il est possible de développer.

Chaque langue a ses particularités et ses forces : converger vers une langue mondiale, c'est risquer de limiter notre pensée et ce qu'il nous est possible d'exprimer. Une langue commune pour échanger est une grande force. Mais renoncer à sa langue natale, en prétextant que seul l'anglais est aujourd'hui utile, est un premier pas vers une pensée plus uniforme, et donc vers un développement du savoir freiné.

Parler couramment une langue ne garantit pas de savoir réfléchir efficacement dans celle-ci. Et selon moi, aucun effort, même considérable, ne permet vraiment de remplacer sa langue natale par une autre pour penser.