J’ai trouvé un domaine où l’IA est complètement nulle et cela me comble de bonheur.
J’ai un parcours assez atypique : je me considère aujourd’hui comme vigneron et écrivain, et pourtant j’ai un doctorat en intelligence artificielle. J’ai passé 8 ans de ma vie à créer, entraîner et essayer de comprendre les IA.
Bien utilisés, les modèles de langage (ChatGPT et assimilé) sont des outils puissants. Selon les domaines, leur utilité et leur compétence varient, mais ils peuvent en général apporter au moins un petit quelque chose. En informatique, un domaine sur lequel j’ai consacré toutes mes études puis deux années de ma vie professionnelle, l’IA a presque pris le pas sur le développement de code. Le métier de développeur est en train de changer profondément : au lieu d’écrire du code, le développeur écrit des instructions à l’IA et se contente de relire le code généré.
Ce métier, apprécié pour sa débrouillardise et sa capacité à résoudre des problèmes, se transforme alors en un métier de manager et de relecteur. Et pour le développeur, utiliser l’IA n’est pas un choix, c’est une obligation s’il veut conserver son boulot : aujourd’hui, le développeur “sans IA” est déjà moins efficace que son équivalent “IA” et cet écart se creuse de jour en jour. Voir mon travail se faire dénaturer pour devenir quelque chose dont j’ai horreur a certainement contribué à me faire sauter le pas.
Pourtant, ma reconversion n’est pas une fuite pour éviter l’intelligence artificielle, loin de là. Je reconnais sa puissance, je vois ce dont elle est capable, je sais qu’elle remplacera bon nombre de métiers, mais je suis surtout convaincu qu’elle ne remplacera jamais un écrivain. Elle pourra, et c’est peut-être déjà le cas, écrire des textes d’une grande qualité, mais elle ne pourra pas écrire vos textes : elle n’est pas et ne sera jamais capable d’écrire exactement ce que vous auriez écrit. L’IA peut imiter mais ne peut pas devenir Albert Camus, Victor Hugo ou vous-même.
Chaque écrivain est unique, chaque texte propre à une personne et à un instant : c’est ce qui fait la beauté et la diversité de l’écriture. L’IA pourra peut-être écrire un texte considéré par beaucoup comme meilleur, plus pertinent et plus travaillé que le vôtre, mais elle n’aurait jamais pu écrire exactement votre texte.
Les écrits d’un auteur dépendent de l’individu, de ses émotions du moment, de son état de fatigue et de tout ce qui lui est propre. Si on faisait l’expérience de demander à un écrivain d’écrire sur un sujet à différents moments de sa vie, ou même de sa journée, le résultat serait à chaque fois bien différent. Si même l’écrivain est incapable de s’imiter parfaitement, comment une IA le pourrait-elle ?
Jamais deux individus n’ont jugé la même chose de la même façon, et il est impossible de voir deux opinions exactement semblables, non seulement chez des individus différents, mais chez le même, à des moments différents. Montaigne
Pour autant, l’IA peut être utile pour l’écrivain. Bien utilisée, elle lui permet d’aller plus vite sans trop dénaturer ses textes. À l’image d’une recherche dans un dictionnaire de synonymes, l’IA peut nous permettre de reformuler des phrases que l’on a écrites mais qui ne nous conviennent pas réellement.
Elle ne peut pas écrire à votre place : si c’est ce que vous lui faites faire, ce ne sont plus vos textes. Mais elle peut vous aider à les améliorer, à les reformuler selon vos désirs et bien plus rapidement que si vous aviez dû faire ce travail par vous-même. Bien sûr, les textes obtenus ne seront pas complètement vôtre, mais si le but est de transmettre des informations rapidement et de manière intelligible, l’IA offre un raccourci qu’il serait bête de négliger.
L’écrivain qui tient à reformuler ces textes par lui-même peut se retrouver bloqué par sa connaissance limitée des éléments de langage. Utiliser l’IA permet de découvrir des éléments de style que nous n’avons pas l’habitude d’utiliser ou que nous ne connaissons même pas. Reformuler par soi-même renforce notre maîtrise de la langue tandis qu’utiliser l’IA renforce notre connaissance de la langue. L’idéal serait alors d’alterner entre ces deux manières de travailler son texte ?
Un processus pourrait être le suivant :
J’écris mon texte.
Je le relis en reformulant ce qui ne me convient pas et j’améliore, par là, ma maîtrise de la langue.
Si, après une longue réflexion, il reste encore certaines phrases qui ne me conviennent pas, je demande à l’IA de reformuler et celle-ci me propose alors des reformulations.
Ces reformulations me permettent alors, d’une part d’avoir un texte qui me satisfait et d’autre part, d’apprendre de nouvelles manières d’utiliser ma langue.
J’insiste, il ne faut vraiment l’utiliser qu’en dernier recours, après avoir essayé soi-même de faire un texte satisfaisant. Par facilité, je me suis surpris à l’utiliser de manière systématique sans même prendre le temps de réfléchir par moi-même. Depuis cet épisode, j’ai choisi de complètement arrêter de l’utiliser : je préfère ne pas avoir le texte “parfait” plutôt que renoncer à une partie du métier d’écrivain.
Aujourd’hui, j’écris seul, sans IA. Mais j’ai conscience que mon texte pourrait, à mes yeux, être meilleur grâce à une utilisation raisonnée de celle-ci : je n’exclus pas, un jour, de me remettre à l’utiliser.
Mais je sais qu’écrire seul, au-delà d’être quelque chose qui me permet d’apprendre à maîtriser la langue, est aussi quelque chose qui me comble de bonheur : bonheur que j’ai du mal à ressentir lorsque j’utilise l’IA pour m’accompagner. L’idéal serait alors de trouver un domaine où elle est complètement nulle et où ne pas l’utiliser s’imposerait comme l’évidence.
Ce domaine, je l’ai trouvé : la poésie. J’aime écrire des poèmes pour exprimer mes émotions et faire plaisir à mes proches. J’écris dans un style assez classique : alexandrin avec rimes, mais sans m’imposer d’autres règles plus précises.
J’écris toujours selon mon inspiration et mon intuition, sans compter les syllabes. Souvent, je tombe juste, mais parfois, je dépasse ou n’atteins pas les 12 syllabes. C’est alors que je commence un travail sur mes vers : trouver des synonymes ou d’autres façons d’exprimer les mêmes émotions mais avec le bon nombre de syllabes.
Pourquoi ne pas alors demander à l’IA de faire ce travail, de reformuler certains vers sans perdre la rime ni le sens mais en adaptant le nombre de syllabes ?
Eh bien, j’ai essayé, et l’IA n’y arrive pas, mais alors pas du tout : c’est une catastrophe. Elle compte mal les syllabes, elle ne comprend pas les jeux de mots, elle ne respecte pas la consigne de garder la rime : rien ne va, elle est juste incompétente et m’en rendre compte m’a empli de bonheur.
Avec mon bagage en IA, je sais que ce défaut est en partie dû à sa conception : elle sépare les mots en tokens qui n’ont rien à voir avec des syllabes, ce qui explique sa difficulté à les compter précisément. Mais ce défaut de conception n’explique pas tout : la façon dont elle est entraînée ne semble pas lui donner ne serait-ce que quelques compétences en poésie.
Dans toutes les formes d’art, l’IA ne remplacera jamais l’artiste. Cependant, elle a déjà ou aura bientôt les capacités d’un artiste excellent : écriture, dessin, peinture, cinéma. Mais en poésie, du moins pour le moment, elle semble encore très loin de ça : son niveau est plus que médiocre.
Cela m’a donné goût à la poésie : j’adore maintenant écrire des poèmes, seul avec mes pensées, sans même envisager de m’aider de l’IA.
Bien sûr, même si je décide de l’utiliser pour mes essais, je prévois de m’en passer la majorité du temps : mon premier jet sera évidemment écrit à la main dans un cahier. Ma reformulation initiale et mes ajustements finaux se feront également sans elle. Mais m’en passer complètement, c’est renoncer à un texte qui serait sans doute devenu meilleur à mes yeux : je veux que mes textes soient le plus en phase avec ce que je cherche à exprimer intérieurement et l’IA pourrait me permettre de me rapprocher de cet alignement.
La poésie restera toujours mon échappatoire : l’IA est tellement incompétente dans ce domaine que l’utiliser ne peut résulter qu’en une perte de temps et éventuellement une bonne rigolade. Devant mes poèmes, je passe du temps à réfléchir, je cherche des mots, des tournures de phrases : un travail long et fastidieux que personne ne pourra faire à ma place.
Également, je destine mes essais à autrui, et c’est pour cela que je les désire les plus intelligibles possibles et les plus en phase avec mes pensées intérieures : je souhaite exprimer les choses pour les rendre aussi évidentes pour mes lecteurs qu’elles le sont dans mon esprit.
Mes poèmes sont destinés à mes proches uniquement et, dans ce cadre, l’authenticité restera toujours préférable à la qualité. Même si l’IA devient une poète incroyable, je ne l’utiliserai jamais pour m’aider à en écrire.