Étudier la philosophie

Un penseur doit-il s’imprégner des œuvres philosophiques pour affûter sa réflexion, ou s’en détourner pour préserver l’originalité de sa pensée ?

Pour progresser vite aux échecs, il ne suffit pas de jouer : il faut maîtriser des techniques, des règles et des automatismes connus. Mais si l’objectif est de développer un style inédit, l’étude des maîtres peut limiter la créativité : on reproduit leurs schémas au lieu d’en inventer de nouveaux. Pour inventer sa propre façon de jouer, il suffit de jouer, idéalement contre un partenaire aussi dépourvu que soi de l’héritage des millénaires de pratique.

Opter pour un style personnel, c’est renoncer à d’autres ambitions : on ne battra pas les meilleurs joueurs actuels, et on ne fera pas évoluer la technique dominante, fruit de siècles de perfectionnement. Seuls les grands maîtres, qui en ont une maîtrise absolue, peuvent espérer l’enrichir.

Dans le monde des idées, comme aux échecs, l’étude des maîtres offre des raccourcis : elle nous donne accès à des idées phares, forgées par des générations de réflexion. Mais cette efficacité a un prix. Ces pensées, que nous lisons, comprenons et adoptons, ne s’ancrent pas en nous avec la même force que celles que nous découvrons par nous-mêmes.

Quand une idée nous vient sans que nous l’ayons rencontrée dans un livre, même si toute pensée s’inspire bien sûr de quelque chose, nous savons qu’elle est vraiment nôtre.

D’expérience, avoir une idée, écrire sur cette idée puis la retrouver dans d’autres écrits apporte une immense satisfaction. Non seulement l’idée est nôtre, mais le temps l’a aussi validée : l’auteur qui, avant nous, a eu cette idée a vu ses écrits traverser les siècles. Mais si on s’encombre des idées des autres avant même d’avoir cherché, on limite ce qui aurait pu naître de nous.

Nos opinions se greffent les unes aux autres. Montaigne

Découvrir une idée par soi-même, puis éventuellement la retrouver chez un auteur, demande plus de temps que de l’emprunter directement. Mais cette lenteur nous apporte beaucoup : l’idée, parce qu’elle est née en nous, s’y enracine. Elle n’est pas un emprunt, mais une part de notre identité.

La philosophie n’est pas une science comme les autres. Là où, en physique, il serait absurde pour un physicien débutant de repartir de zéro pour avoir ses propres théories plutôt que de réutiliser celles déjà établies. Pour le philosophe, les deux approches peuvent avoir du sens : le monde des idées contient plusieurs chemins, une infinité même, tous différents et aucun n’est fondamentalement vrai ou meilleur qu’un autre.

Choisir d’étudier la philosophie avant de philosopher, c’est, même sans le vouloir, limiter les chemins qu’il nous sera possible d’emprunter.

La plupart des philosophes ajoutent leur pierre à des chemins tracés depuis l’Antiquité. Leurs idées prolongent des sentiers existants plutôt que d’en ouvrir de radicalement nouveaux. Avec le temps, ces chemins, bien que plus longs, se font plus étroits. Ainsi, plus les philosophes que nous lisons sont récents, plus leurs idées, issues de ces horizons rétrécis, restreignent notre propre espace de pensée.

La première sert de tige à la seconde, la seconde à la troisième. Montaigne

Bien sûr, étudier la philosophie, ce n’est pas prendre pour acquis tout ce que l’on a lu, ce que chaque penseur a dit. Mais consulter la pensée d’autres influence inévitablement, peu importe dans quel sens.

Pour étudier la philosophie sans trop contraindre ses pensées, les penseurs antiques et ceux qui, comme Montaigne, ont su reformuler leurs idées, me semblent les plus adaptés. Leurs pensées, encore larges et ouvertes, offrent une direction sans imposer de cadre trop rigide.

M’étant mis en tête d’écrire, je me suis un temps imposé d’étudier la philosophie. Mais cette réflexion, que je partage ici, m’a finalement freiné dans cette étude. J’ai alors choisi de me contenter d’un seul auteur, mon préféré, Michel de Montaigne, pour garder une direction tout en laissant la place à mes propres idées.

Il vaut mieux te confier à un petit nombre d’auteurs que d’aller ça et là à travers leur multitude. Sénèque

Peu après, dans les Essais, j’ai rencontré cette même réflexion venant de Montaigne, ce qui m’a conforté dans mes idées et m’a empli de joie.

Je préfère forger moi-même mon esprit que le remplir. Montaigne

J’ai réduit ma lecture philosophique aux Essais, et cet équilibre me convient : Montaigne me guide sans m’enfermer.

Quand j’écris, je préfère me passer de la compagnie du souvenir des livres, de peur qu’ils n’interrompent le fil de ma pensée. Montaigne

Je le lis sans précipitation, laissant à mes idées des semaines, voire des mois, pour émerger avant de les retrouver, peut-être, dans les Essais.

La lecture est une aide pour le penseur, je dirais même qu’elle est nécessaire, mais lire de la philosophie, des idées “claires”, ce n’est pas pareil que de prendre connaissance du monde via la lecture et d’en tirer ses propres idées.

La lecture, elle, me sert plus spécialement à éveiller mes réflexions en lui présentant divers sujets ; elle fait travailler mon jugement et non ma mémoire. Montaigne

Toutes nos pensées viennent de nos influences, mais déduire à partir de fictions, d’anecdotes ou de récits historiques, ce n’est pas pareil que de lire une idée sans l’avoir d’abord eue. Pour s’approprier une idée, la lire est loin d’avoir le même effet que de l’avoir.

La science qui n’a pu leur arriver jusqu’à l’esprit leur est restée sur la langue. Montaigne

Étudier la philosophie nous confronte à énormément d’idées qui nous semblent sensées, qui le sont probablement, mais qu’on laisse passer à travers nous : elles ne nous imprègnent pas car elles ne sont pas nôtres.

Si utile qu’elle soit, aucune chose ne peut vraiment servir, si c'est seulement en passant. Sénèque

Les deux approches ont leur mérite. Prendre la philosophie comme une science dure en s’imprégnant d’abord de toutes les idées existantes pour essayer de les enrichir, c’est bien sûr utile et louable.

La science la plus fameuse et la plus importante à notre époque n’est-elle pas de savoir comprendre les savants ? Montaigne

C’est prendre un raccourci pour faire avancer la science de la pensée, c’est monter sur “les épaules de géants” pour les faire grandir encore.

Nous nous élevons ainsi de degré en degré, et de là vient le fait que celui qui est monté le plus haut a souvent plus d’honneur que de mérite, car il n’est monté que d’un cran sur les épaules de l’avant-dernier. Montaigne

Mais cette approche ne me convient pas. Je veux que mes idées soient une extension de moi-même : que ce que je pense me définisse, et que je m’incarne dans ma pensée.

Tout le monde me reconnait dans mon livre et mon livre se reconnait en moi. Montaigne

Mon plaisir, je le trouve dans mes idées propres : je les considère miennes, authentiques et uniques, même s’il est probable qu’elles aient déjà été pensées. D’ailleurs, j’en fais régulièrement l’expérience en parcourant les Essais.

J’étais platonicien avant même de connaître l’existence de Platon. Montaigne

Même si ces idées ne sont pas nouvelles, elles ne sont pas inutiles pour autant : je les exprime à ma façon, et cette reformulation leur donne une nouvelle vigueur. Réfléchir, et redire, ce n’est pas reprendre des idées existantes, c’est les renforcer.

On ne peut rien dire de si absurde qu’il n’ait été dit par quelque philosophe. Cicéron

L’étudiant fait grandir la tour, le libre penseur solidifie ses fondations et éventuellement commence à en construire de nouvelles.

Il n’y a pas de méthode universelle pour philosopher. Certains choisiront de s’appuyer sur les géants pour aller plus loin ; d’autres, comme moi, préféreront d’abord explorer leur propre esprit, quitte à redécouvrir des vérités anciennes. Dans les deux cas, l’important est de penser et de vivre selon ce qui nous ressemble.

Une dernière chose : pour appliquer la philosophie à notre vie quotidienne, avoir les idées par soi-même puis éventuellement les retrouver dans ses lectures leur donne une place en nous qui n’aurait pu exister sans cette première réflexion. On trouve nous-mêmes ce qui est bien au lieu d’en accepter une définition existante.

Il ne suffit pas d’acquérir la sagesse, il faut en profiter. Cicéron

J’ai toujours été un lecteur, mais c’est l’écriture qui a rendu mes idées tangibles. Elles ne sont plus de simples concepts flottant dans ma tête : elles font désormais partie de moi et elles guident mes actions. Lorsqu’il s’agit d’appliquer la philosophie à la vie, l’esprit vierge a plus de potentiel que l’érudit.

Vaine est la sagesse du sage si elle ne profite pas à lui-même. Cicéron