Quitter Paris

J’ai décidé de quitter Paris. Parisien de naissance, c’est cette ville que je connais le mieux, c’est elle que je quitte, et c’est d’elle que je parle même si ce que j’en dis pourrait s’appliquer à bien d’autres grandes villes.

Je troque une ville contre un village, un bureau contre des vignes, un métier du savoir contre un métier manuel. Je quitte le bruit pour le silence, le béton pour la verdure, une foule d’inconnus pour quelques visages familiers. Je laisse derrière moi les gratte-ciel pour retrouver le ciel, la publicité pour la tranquillité, la consommation pour la raison. Un balcon devient un jardin, la culture cède la place à la nature, et l’emploi, enfin, à la liberté.

J’ai besoin de mettre des mots sur ce que Paris me fait. De revenir sur ces dernières semaines, partagées entre Paris et Mailly-Champagne. Qu’ai-je constaté ? Quels regrets, quelles craintes ?

À Paris, quand je rentre du bureau, j’ai l’envie irrépressible d’acheter quelque chose, peu importe de quoi il s’agit. Je ne cède pas toujours, mais la tentation est là, tenace. Mais cette pulsion disparaît dès que je me retrouve loin de la ville, dans un village par exemple.

D’où vient-elle ? J’ai plusieurs pistes : l’influence des publicités, le manque de sens dans mon métier, ou encore la simple proximité des magasins.

En ville, on est baigné dans les publicités : panneaux, bus, boutiques, vitrines… Nos yeux sont sans cesse sollicités par des incitations à consommer. Même en étant conscient de ce mécanisme, même en me méfiant des tentations ciblées, je crains que leur effet diffus ne persiste, me poussant à acheter quelque chose.

C’est une réalité amère : le marketing exploite nos réflexes primaires, et nous n’y pouvons pas grand-chose. Limiter notre exposition serait une solution, mais en ville, c’est presque mission impossible. La seule échappatoire ? Quitter les grandes villes. Ou bien lutter quotidiennement contre nos instincts… mais est-ce vraiment une vie ?

Il me reste quelques jours à travailler comme ingénieur avant de me lancer : réaliser mon rêve de devenir vigneron. Cette phase de transition m’a déjà détaché de ce que je considère comme mon ancien métier. Je n’y trouve plus aucun sens.

Peut-être qu’après une journée vide de sens, l’envie d’acheter devient un substitut : un réconfort illusoire, une façon de combler ce vide. Si la consommation compense l’absence de sens, cela expliquerait pourquoi on assiste, en parallèle, à la prolifération des bullshit jobs et des produits de consommation.

La proximité des magasins influence aussi la consommation : 20 minutes de trajet pour y accéder ne sont pas comparables à un passage devant la porte, où il suffit de franchir le seuil. Peut-être que cette barrière temporelle et spatiale freine la consommation.

Il m’est arrivé de marcher longtemps pour rejoindre un magasin. Arrivé sur place, l’envie d’acheter avait disparu : le trajet, sans que je m’en aperçoive, avait dissipé ma pulsion. Une envie soudaine, sous le coup de l’émotion, ne dure souvent que quelques minutes avant que l’on ne retrouve son état normal.

C’est sans doute un mélange de ces trois raisons qui me pousse à consommer. Mais peu importe, l’important c’est que ce sont mes émotions, et non ma raison, qui me contrôlent. C’est dur à admettre, mais la comparaison est flagrante : à la campagne, l’idée d’acheter ne me traverse même pas l’esprit, alors qu’en ville, chaque soir ou presque, je ressens ce besoin.

C’est surtout en comparant que je mesure à quel point mes émotions me dominent. Ce n’est pas une envie réelle, mais simplement un produit dérivé, une conséquence de la vie urbaine. Vivre en ville, pour moi, c’est consommer plus que de raison, plus qu’il n’en faut.

Vivre à Paris, c’est être privé de silence. Le bruit est omniprésent dans la rue, avec des intensités variables qui empêchent toute accoutumance. Et même chez soi, il s’infiltre : bruits de la rue ou des voisins. Combien de fois, en lisant, en travaillant ou en méditant, une voix ou un grincement de parquet a-t-il brisé ma concentration ?

Quand mon esprit est occupé à ses pensées, le moindre bourdonnement de mouche le met à mal. Montaigne

J’ai besoin de silence pour me concentrer pleinement. L’idée d’être exposé à des bruits aléatoires me pèse énormément : ne jamais être sûr de trouver le silence, que ce soit pour dormir ou pour travailler, est un vrai calvaire. Le simple fait qu’un bruit puisse survenir suffit déjà à entraver ma concentration.

Pour ceux qui ont souffert, savoir que l’on va souffrir est aussi dur que la souffrance elle-même. Sénèque

Cela peut sembler anodin pour ceux qui tolèrent cette omniprésence du bruit, mais pour moi, c’est un vrai problème. Le silence devrait, à mes yeux, être un droit fondamental. J’ai bien acheté des bouchons d’oreilles pour y remédier, mais ce qui me rebute le plus, c’est l’existence même de ce problème, bien avant même le dérangement dans mes activités.

Autre chose, lors de ma dernière semaine en Champagne, la beauté des nuages m’a époustouflé. J’ai réalisé qu’en plusieurs années à Paris, je ne les avais jamais vraiment regardés. Ce constat m’a profondément touché. En ville, on est enfermé entre les immeubles : on ne voit ni le soleil, ni le ciel, ni les nuages. Bien sûr, je suis content quand il fait beau, mais je n’en profite pas…

À Paris, si je veux apercevoir un bout de nuage, il faut que je lève les yeux au zénith, ce que je ne fais jamais spontanément et je n’en ai d’ailleurs aucune envie. Je veux que la beauté des nuages s’offre à moi, sans que j’aie à la chercher. Sur un coteau champenois, faire une pause dans son travail, c’est se retrouver face à la beauté ou à la colère du ciel. Le regarder n’est pas une option : il est là, devant nous.

Les quelques parcs près de chez moi ou de mon bureau m’ont permis de simuler un contact régulier avec la nature. C’est sans doute ce qui m’a aidé à supporter Paris aussi longtemps. Mais je ne veux plus vivre dans cette illusion, où j’arrive à duper mon esprit en l’exposant assez souvent à une nature de substitution, comme pour lui faire croire que cette vie me convient. Cette nature d’emprunt ne vaut pas une vraie forêt, des vignes à perte de vue, ou le ciel pour seul horizon.

Un des arguments en faveur de la ville, c’est la proximité avec la culture. On me demande souvent si elle ne va pas me manquer. Je quitte la culture pour la nature, mais elle ne me manquera pas. Je n’en profite déjà que rarement : musées, théâtre… j’aime ça, mais je peux m’en passer sans problème. Les livres me suffisent. Pour moi, cet argument de la culture n’est qu’une façade, un prétexte que beaucoup utilisent pour se convaincre que la vie à Paris leur convient. Pourtant, ces gens-là, on ne les croise guère dans les musées ou au théâtre.

Paris me permet d’être proche de mes parents et d’une partie de mes amis, mais cette proximité, je ne la vis qu’en week-end, jamais en semaine. En vivant à la campagne, me rendre à Paris le week-end reste tout à fait possible. Certes, ce sera plus contraignant qu’habiter à côté, mais c’est toujours envisageable. Je serai plus loin physiquement, mais cette distance sera alors réelle, au lieu d’être fictive comme aujourd’hui. J’habite à 15 minutes à pied de chez mes parents et mes amis, mais je ne les vois pas plus d’une fois par semaine, uniquement le week-end. Il y a une proximité physique, mais pas réelle. En définitive, je les verrai sans doute presque autant en vivant à 150 km d’eux qu’actuellement.

La ville, c’est être entouré mais seul : on croise des foules de gens, mais on n’en connaît aucun. On ne les salue même pas. Même ceux que je croise tous les jours ne daignent pas me regarder, sans parler de me sourire. On se reconnaît, mais rien ne se passe.

Dans mon village, on se dit au moins bonjour. Et si on se croise plusieurs fois, on se sourit, puis on échange éventuellement quelques banalités. Sans pour autant transformer le village en une grande bande d’amis, on ressent au moins une possibilité de lien, une main tendue, une invitation à échanger.

Paris me pèse. Je sais que ma décision de partir biaise mon regard : j’ai tendance à exacerber les défauts et à ignorer les avantages. Mais une chose reste vraie, et j’aime me la rappeler : j’habite Paris, mais je ne profite pas de Paris. La seule chose que je regretterai, ce sera la proximité avec mes parents et mes amis. Pourtant, cette proximité n’est pas un avantage de Paris en soi : c’est simplement une conséquence du lieu de vie de mes proches. La seule chose que je regretterai de la ville n’a, au fond, rien à voir avec la ville elle-même.

On dit souvent que Paris, c’est l’endroit idéal pour trouver du travail. Mais être salarié, même dans les meilleures conditions possibles en France, n’a jamais été un rêve pour moi. C’est même un cauchemar. Mon départ de Paris est avant tout la conséquence de ma reconversion professionnelle, elle-même née en partie d’un ras-le-bol du salariat. Paris n’a jamais eu d’attrait réel pour moi, et aujourd’hui, rien ne me laisse penser que je pourrais regretter ce départ.